La couleur maloya de Lindigo

Entretien de Julien Le Gros avec Olivier Araste

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Jeune pousse du maloya, Lindigo n’oublie pas sa mission : rendre hommage aux ancêtres tout en faisant danser. Son quatrième album Maloya Power renoue avec un continent si proche et si loin de la Réunion : l’Afrique

Pouvez-vous vous présenter ?
Olivier Araste, leader du groupe Lindigo qui s’est formé officiellement en 1999. Quand j’étais plus jeune dans le quartier, avec la famille, les amis j’ai appris en regardant. À l’âge de douze ans j’ai commencé à vraiment toucher les instruments du maloya. On apprenait oralement à jouer.
Quelles sont vos racines ?
Je suis de la Réunion. Mes grands-parents, mes ancêtres viennent de Madagascar, d’Afrique, de l’Inde. Dans mes trois précédents albums, il y avait une couleur musicale très malgache. Dans celui-ci j’ai décidé d’aller plus vers l’Afrique. C’est mon côté mélangé.
Justement Maloya Power est un disque de mélange. Il y a un côté africain, l’accordéon apporté par un membre de Java, le Brésil où vous êtes allé. C’est un disque de fusion ?
Cela vient du mélange et des voyages de Lindigo. Sur Maloya Power, c’est grâce à Fixi de Java qu’il y a ce son, cette couleur. Il nous a apporté son expérience de musicien. Il a été attentif lorsqu’on discutait du maloya. On a préféré enregistrer l’album dans un jardin plutôt qu’en studio. Ça donne un son avec un côté vivant, chaleureux. Après nous avons tourné au Brésil, un peu partout. Et ça se retrouve dans l’album.
Vous avez fait un DVD au Brésil. Que vous a amené cette découverte ?
Ça a été un choc pour nous quand on a su qu’on allait partir au Brésil, grâce à notre label Hélico ! J’ai dit à mon producteur Valentin Langlois qu’il fallait qu’on filme ça. Je suis très attaché à mes ancêtres. Le rapport ancestral est présent dans ma vie. Je me suis dit qu’il fallait garder ses images, que quelque chose allait naître de cette rencontre. On a découvert le style Samba de Roda, Samba chula. On n’avait jamais vu ça à la télé. On n’avait jamais vu le carnaval de Rio. Quand on est arrivé là-bas ça a été tout de suite : « Waouhh ça envoie ! » Quelle émotion ! Tout a commencé comme ça.
Musicalement ça donnait quoi ?
Les brésiliens jouaient avec leurs tambours. Quand ils commencent à chanter Aie aie aie ! C’était frissonnant ! Après ils ajoutent la petite guitare dans Samba de Roda. C’est vraiment magnifique. Il y a dans leur musique un côté ternaire qui ressemble beaucoup au maloya. L’apport des candomblés. Ça nous a fait beaucoup de bien ce voyage. Le Brésil est loin de notre petite île à la Réunion. Mais malgré tout on est cousins cousines. Ça se ressemble. La manière de jouer, la manière de s’habiller en blanc. Chez nous aussi les anciens s’habillaient comme ça. Pour preuve, je joue sur scène vêtu de blanc. Samba de Roda est au fin fond du Brésil, à Bahia, Santo Amaro, Cachoiera. Ils croient en leur culture. Il y a plein d’écoles de samba. C’est une force terrible. On essaye de représenter le maloya avec autant de force dans le monde de la musique.


Qu’est-ce que le maloya ?

C’est une musique qui a été interdite, réprimée jusqu’en 1981. Ma génération est née après cette interdiction. J’ai donc vu le maloya sous une autre forme. On a amené un maloya joyeux et ouvert. C’est une musique encore jeune. II y a plein d’énergie. Ça décoiffe ! C’est comme le rock de chez vous, c’est waaaah ! C’est une jeune génération qui veut faire passer une force positive.
Positivité et racines. Quand tu sais d’où tu viens tu sais où tu vas. Notre devise c’est ça. On sait d’où on vient. Mais on est ouverts sur le monde. Il faut faire du maloya sans tourner en rond. On a compris ça. On essaie d’ouvrir au maximum cette musique. Il y a plusieurs types de maloya. Le maloya revendicatif, politique. Notre maloya est open, festif avec une bonne rythmique dessus.
À quoi ressemble le maloya revendicatif ?
Les anciens Tonton Danyel Waro et Firmin Viry, les grands ont connu le maloya au temps de l’interdiction, au temps du Parti communiste réunionnais. C’était difficile. Ils mènent toujours le combat. Ils ont amené ça jusqu’à nous maintenant. On reprend le flambeau. L’interdiction est levée mais il en reste toujours quelque chose. Il y a toujours un message. Maintenant ça n’empêche pas de s’amuser, de faire la fête, que notre musique passe en discothèque, d’être diffusée à la radio, à la télé. Pour ces anciens ça a été dur. Mais on ne peut pas parler de quelque chose qu’on n’a pas connu. On a connu le maloya après l’interdiction et on est fiers de représenter ça jusqu’à la mort !
À travers Maloya Power vous ouvrez sur les racines africaines ?
Il y a du ngoni, balafon, djembé. On a voulu mettre en avant ces instruments africains sur cet album. Sur les projets précédents on s’est intéressé à l’océan Indien, à Madagascar ; à fond là, c’est l’Afrique. Certains de nos musiciens sont partis au Burkina Faso, au Mali, à la rencontre de leurs racines. Ils ont amené ça dans Lindigo. Ça a fait Maloya Power.
Comment ressentez-vous la culture africaine vue de l’océan Indien ?
C’est plus difficile pour nous de toucher le continent. Pourtant ce n’est pas si loin. Mais on est plus proches de Madagascar Quand tu vas au Mozambique, il faut parler portugais ou anglais. Si tu n’as pas appris à l’école, tu es un peu emmerdé. L’Afrique de l’Ouest est francophone mais ce n’est pas facile pour aller là-bas. Donc, c’est surtout à travers la musique qu’on communique avec l’Afrique. Si tu amènes un Réunionnais en Afrique, il va être perdu. C’est trop grand. Mais avec la musique on abolit la distance. Faire de la musique africaine c’est nouveau à la Réunion. De voir que les gens se retrouvent dedans nous encourage. Ça rafraîchit notre maloya. Les racines sont très importantes. Celles du Maloya viennent de l’Inde, de l’Afrique, de Madagascar. C’est tout un ensemble qui a fait la Réunion.
Est-ce que vous pouvez revenir sur les différences entre les musiques malgaches et réunionnaises ?
À la Réunion, c’est le maloya. À Madagascar, c’est le salegy. C’est le même rythme ternaire. Chez nous, à la Réunion, on a le « rouleur » (1) qui fait le côté africain, le tambour, la basse. Ce n’est pas facile d’expliquer le lien entre la Réunion et Madagascar car c’est un peu magique. Le culte des ancêtres est omniprésent dans les deux. Nos cérémonies à la Réunion rendent hommage à l’Afrique.

Venez-vous d’une famille de musiciens ?
Mon grand-père était chef tanbouyé, joueur de tambour. Il a passé le relais à mon père. Mon père nous a initiés au tambour malabar (2) sur lequel on tape avec des baguettes. Papa chantait dans les champs de canne quand on était petits. On répétait le maloya comme ça. C’est venu naturellement : Walali walala waléééy. On apprend des trucs comme ça et puis quand on grandit on apprend que c’est ça le maloya. Papa chantait ça mais c’était interdit. Ce n’était pas facile d’avoir un rouleur. Il n’y avait pas ça chez nous. On demandait à papa pourquoi il n’y avait pas ça. Maintenant j’en fais avec Lindigo et on va partir dans le monde !
Le festival du Sakifo vous a servi de tremplin.
C’est une bonne passerelle pour aller vers d’autres festivals. En 2006, on a été nommé « révélation ». Après, nous sommes venus au festival Africolor à Paris. Ça a commencé à faire du bruit en dehors de la Réunion. On ne savait même pas à quoi ça correspondait « être révélation ». On ne pensait pas à ça. On jouait notre musique. On était contents de venir à Paris, de voir la tour Eiffel, les Champs Elysées qu’on ne connaissait qu’à travers la télé. On vient d’un quartier de Bras-Panon qui s’appelle Paniandy, un petit village de quarante maisons. Quand tu sors de là et que tu vas dans un grand pays comme ça, ça fait un choc. On parcourt notre bonhomme de chemin. Peut-être que ça ne représente qu’un petit caillou mais on a une musique, qui s’appelle le maloya, qui est grande comme ça !
Est-ce que cette musique s’exporte de mieux en mieux ?
Je constate que oui : la preuve, on a pu partir au Brésil, au Maroc. Il y a aussi les États-Unis, le Japon, l’Australie. Les portes s’ouvrent. Même à la Réunion les mentalités ont changé. Les jeunes viennent vers le Maloya. C’est new style ! C’est chouette de voir que maintenant, quand tu fais un concert à la Réunion, tout le monde se déplace et supporte le maloya : familles, jeunes, vieux. Il y a un public.
À quoi ressemble le dispositif scénique des joueurs de maloya ?
On est pieds nus en forme de respect à nos ancêtres. La scène est sacrée pour moi. Je suis vêtu de blanc. Les musiciens sont en pagne, souvent torse nu. À la Réunion on peut jouer comme ça. Mais ici, il fait trop froid alors on met des t-shirts de Lindigo.
Quel est votre rapport à ces ancêtres ?
Ils sont venus d’autres continents pour arriver à la Réunion où je suis né. Ils sont venus d’Afrique, d’Inde… Ils avaient une forme de respect qu’ils ont su perpétuer pour nous aujourd’hui. Si je fais encore le maloya c’est grâce à mes ancêtres. S’ils avaient abandonné tout ça on n’aurait plus de musique, plus rien. On n’aurait plus notre langue causée : le créole réunionnais. Les honorer c’est les remercier d’avoir gardé ça pour nous. Ça nous permet de préserver ça pour nos enfants, petits enfants, arrières petits enfants. Chaque fois qu’on monte c’est pour les anciens. On tient le flambeau pour leur rendre le respect. Après il y a la famille : les grands-pères, les grands-mères. On les remercie d’être en bonne santé : je suis un gaillard de 120 kg. C’est comme ça qu’on avance et qu’on a encore le respect de l’humain. Quand on respecte les ancêtres on respecte tout le monde. J’aime cette philosophie
Un mot de conclusion :
Le Maloya ce n’est pas qu’une danse, pas que des mots. Il faut venir nous voir en live pour découvrir vraiment le style. On va défendre notre bifteck sur scène. J’aime bien cuisiner. On a fait un plat, au feu de bois, cuisiné avec amour. Il faut le déguster. Maloya Power !

1. rouleur : gros tambour frappé à deux mains qui sert de base rythmique dans le maloya et interdit jusqu’en 1981, comme marque de révolte face au pouvoir.
2. tambour malabar : tambour d’origine indienne, du sud de l’Inde, utilisé initialement pour des cérémonies religieuses tamoules.
En concert à Paris, au Cabaret sauvage, le 20 avril 2012///Article N° : 10704

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Les images de l'article
pochette de Maloya © Hélico




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