La langue de Luandino Vieira

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A la suite d’Urbano Tavares Rodrigues, (1) « afin de révéler un monde en transformation, Luandino Vieira explore non seulement de nouvelles structures narratives mais recherche aussi de nouveaux matériaux linguistiques et stylistiques. » Ses textes comportent ainsi des créations lexicales par agglutination, une syntaxe approximative face aux normes du portugais académique et des quibundismes.
Alors que certains écrivains tels Oscar Ribas pratiquent un portugais stylisé et limitent l’introduction d’items africains à certains dialogues, Luandino Vieira incorpore nombre de termes quimbundo dans l’ensemble du texte descriptif ou narratif sans préciser leur signification en portugais.
Ce bilinguisme renforcé par des onomatopées ou des insultes conversationnelles est-il une création littéraire ou a t-il intégré à son récit un pratique langagière angolaise ?
En effet, selon David Brokshaw,(2)  » dans la zone de la grande banlieue de Luanda, la matière première de l’écrivain, en termes linguistiques, est un portugais teinté de kimbundo qu’une frange de la population (spécialement les jeunes) ne possède plus comme langue maternelle. Dans ces conditions, d’ailleurs uniques, il est possible de parler d’un portugais angolais. »
Cependant, cette interprétation ne fait pas l’unanimité tant parmi les ethnologues que parmi les écrivains. Ainsi Geraldo Bessa Victor, à propos de l’ouvrage Luuanda, dit « ce livre manque d’authenticité littéraire »(3). Pour lui, Luandino est un Blanc qui n’a jamais pratiqué autre chose que le portugais standard, le quimbundo qu’il insère dans ses textes n’étant qu’une caricature de celui parlé par les natifs. Et Mario Antonio d’ajouter en parlant du même ouvrage : « Quant au contenu du livre, il me semble qu’on y rencontre une vision d’un monde parallèle dont je doute de l’existence. Je veux dire que ce n’est pas Luanda… »(4)
Le débat est ouvert. Ces critiques méconnaissent toutefois le geste même de l’écriture de Luandino Vieira. Sur un plan strictement linguistique, le parler dont usent les personnages conserve un grand nombre de vocables propres aux modes d’expression des enfants qui mêlent portugais et langue locale (5). En second lieu, il devrait être clair que l’auteur ne désire nullement faire oeuvre d’ethnographe de sa société d’origine ; il essaie de rendre un vécu personnel mi-réel, mi-imaginé au travers de formes narratives et langagières nouvelles (du moins au sein du champ fictionnel angolais). La difficulté de lecture de ses romans vient précisément de ce qu’ils s’écartent des schémas narratifs conventionnels. A ce titre, l’oeuvre de Luandino Vieira réclame une approche stylistique qui fait intervenir non seulement les interférences du quimbundo dans le portugais, les néologismes lexicaux mais aussi les indices ostentatoires d’un style oral (exclamations, interjections, transcriptions d’effets phoniques quand ils sont porteurs d’une forte charge émotive, jeux sémantiques sur des termes phoniquement proches) ; le tout développant souvent une intertextualité souterraine (les pérégrinations de Pedro Caliota, le héros de Macandumba, rappellent celles du protagoniste de James Joyce) et une mythologie (la caverne aux sorciers) qui ancrent le récit de cet auteur dans une épaisseur qui dépasse très largement les frontières de sa culture originelle.

1. in Colloque international sur les littératures Africaines de Langues portugaises Fondation Gulbenkian Paris 1985.
2. David Brokshaw : Da oralidade à literatura e da literatura à oralidade in Angolê Ano 1 n°1 mars 1990 p.33.
3. Propos rapportés par Michel Laban in Angola : encontros com escritores vol. 2 Fundaçao Eug Antonio de Almeida 1991 p.917
4. ibid p.924
5. Jorge Macedo in Michel Laban op.cit p.743 « dans un quartier appelé Kizanga où de fait cette dualité existait déjà, quelques familles – mais très peu – parlaient bien portugais, comme mon père et nous mêmes. Les autres familles parlaient portugais avec des interférences provenant des langues africaines… Dans la société des enfants, celle que j’appelle micro-société, nous avons adopté ces termes communs aux enfants, un autre mode de parler. »
///Article N° : 1261

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