La Marche, de Nabil Ben Yedir

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En sortie sur les écrans français le 27 novembre 2013, La Marche constitue une étape importante dans l’inscription dans le récit national français de cet épisode marquant de la lutte pour l’égalité et contre le racisme dont on commémore le 30ème anniversaire le 3 décembre 2013, jour de son arrivée à Paris accompagnée de 100 000 personnes. S’il rend efficacement hommage à ces jeunes marcheurs engagés, le film n’est pas non plus dénué de contradictions.

« Pendant 30 ans j’ai nourri l’espoir que l’égalité soit le chantier permanent de la République celle à laquelle nous aspirons tous. Mais aujourd’hui force est de constater, malgré des avancées certaines, l’inégalité frappe toujours voire plus encore. »
« Pourquoi je ne reçois pas M. Le Ministre François Lamy », Communiqué de presse de M. Toumi Djaidja, symbole et initiateur de « La Marche pour l’égalité et contre le racisme », 14 octobre 2013

Dans ce communiqué, Toumi Djaidja notait plus loin : « Il nous faut nous construire une histoire commune, partagée par le plus grand nombre pour que vive la mémoire. » C’est partant de cette constatation et avec cette exigence que Nabil Ben Yedir et son producteur Hugo Selignac ont lancé l’aventure de ce film. Il profite certes du ramdam médiatique autour du 30ème anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme et sort au bon moment, mais il aurait existé sans : l’enjeu est essentiel aujourd’hui de revenir sur ces trente années pour en tirer le bilan (1) mais aussi pour en dégager les contradictions et les enjeux jusqu’à aujourd’hui.
A cet égard, le film ouvre des voies importantes mais en ferme d’autres. A mettre à son actif, le côté profondément humain de l’aventure : une poignée de personnages (ramenés pour les besoins du film à une dizaine, joués par des acteurs au top et que l’affiche expose sans hiérarchie) qui décident de faire un « Tour de France » en marchant pour rappeler à ce pays ses valeurs d’égalité et de fraternité. La solidarité et la détermination du groupe comme ses doutes et ses tensions, ses débats autant que ses histoires singulières vont constituer le terreau d’un récit où l’objectif commun fait que le « nous » prime sur le « je ». Le déclencheur en début de film : une agression policière, qui rappelle le contexte tendu de l’époque, marquée par les affrontements violents entre jeunes et forces de l’ordre durant l’été 1981, notamment à la cité des Minguettes (banlieue lyonnaise) d’où est partie la Marche, par une série de crimes racistes et par la débâcle de la gauche aux élections municipales de 1983. Ce qui soude le groupe est largement mis en avant : la référence à la non-violence (le film Gandhi, Martin Luther King) et la connotation chrétienne apportée par le soutien total du Père Delorme (Olivier Gourmet) qui rend la marche possible en opérant le lien avec des réseaux d’appui logistique et la mobilisation de la camionnette de son ami René (Philippe Nahon). Alors que l’assassinat raciste par trois aspirants légionnaires d’Habib Grimzi commis le 14 novembre 1983 dans le train Bordeaux-Vintimille et de graves agressions font vaciller la détermination humaniste et non-violente des marcheurs, le débat interne la renforcera (« La haine serait leur donner raison »).
Tout cela accroche et on marche volontiers avec ces héros de roadmovie, mais si des portes se ferment, c’est dans l’esthétique choisie et la forme du récit. Celui-ci, strictement chronologique, table sur la montée en puissance du mouvement : l’adhésion du spectateur est cherchée dans cette participation au succès grandissant de la Marche, et forcée par une musique de plus en plus pompeuse qui atteint son paroxysme lors de l’apothéose du 3 décembre avec 100 000 personnes et le perron de l’Elysée. Si des personnages décalés, comme ceux de Hassan (Jamel Debouze) ou de Farid (M’Barek Belkouk), tentent de mettre de l’ambiance, le ton général tranche radicalement avec le style déjanté où excellait Nabil Ben Yedir dans Les Barons. Les marcheurs sont conscients du sérieux de leur entreprise mais le film en rajoute par la pesanteur de la reconstitution (malgré les noms fictifs des marcheurs), souvent renforcée par un éclairage en demi-teinte.
L’intention de Ben Yedir était clairement de forcer à l’admiration et on se laisse volontiers emporter par l’épopée, mais si ces choix esthétiques finissent par gêner, c’est que l’identification qu’ils tentent d’installer, renforcée par la proximité d’une caméra souvent à l’épaule, tend à oblitérer les contradictions à l’oeuvre. On manque ainsi d’éléments pour comprendre l’agressivité des mouvements antiracistes ou d’immigrés envers les marcheurs à qui ils reprochent la présence de fils de Harkis parmi eux et surtout de ne pas assez se situer sur le terrain social. De même, le retournement des Renseignements généraux qui ont infiltré la Marche pour l’arrêter avant de finalement la protéger ne s’explique pas bien. Le tri opéré en fonction du casier judiciaire dans la délégation reçue à l’Elysée ne sera pas non plus abordé, pas plus que l’absence de Noirs parmi les marcheurs. Emaillé d’anecdotes intimistes, le film se veut grand public et sans slogans, mais ne renforce-t-il pas ainsi à son corps défendant la déviation qu’a subie la Marche lorsque la presse l’a appelée « Marche des Beurs » ?
Car en définitive, que retient-on de sa vision ? D’une part, et c’est sa force autant que sa pertinence, le rappel d’un moment crucial où des jeunes issus de l’immigration ont pris collectivement en mains leur destin pour échapper au racisme et aux discriminations. Mais d’autre part, une vision culturaliste plus proche du « indignez-vous » que d’une inscription dans l’Histoire complexe des luttes pour l’égalité, que le personnage de Kheira (Lubna Azabal) aurait pu représenter si elle n’était pas aussi stéréotypée en militante tranchante. Hassan a beau lancer : « la France est comme une mobylette : pour avancer, il faut du mélange ! », et Mohamed (Tewfik Jallab, qui joue Toumi Djaidja) au meeting final : « Je salue la France de toutes les couleurs », les marcheurs du film semblent davantage être les produits d’une génération spontanée qu’en continuité avec les militants d’une lutte pour l’égalité déjà largement défendue. En 1983, la presse a joué la carte de la différence, trouvant dans l’expression Beurs le témoignage d’un positionnement nouveau lié à une coupure entre générations : les immigrés avaient pour programme un futur retour au pays tandis que les Beurs avaient la France comme patrie, prêts à lui apporter leur richesse culturelle dans les vertus du métissage… Mais en réalité, tous réclamaient – et réclament encore – l’égalité de droits et de traitement. Sans héritage ni autre filiation que la dureté des conditions de vie de leurs parents, sans lien par exemple avec la grève de Talbot où l’on réprimait au même moment les « bougnoules », les marcheurs du film ne revendiquent finalement, outre leur dénonciation du racisme, que la possibilité de gravir sans entraves l’échelle sociale (l’égalité des chances).
Consacrer un film à un sujet historique a pour enjeu d’en éclairer la relevance pour le temps présent. En mettant l’accent sur un antiracisme non-violent (au demeurant parfaitement pertinent !) au détriment des enjeux sociaux et des revendications de droit, le film donne raison aux éléments de la marche qui avaient opéré de même. La Marche n’en demeure pas moins un témoignage sincère et important sur cet épisode largement oublié, qui devrait être largement présenté en milieu scolaire, occasion de s’interroger sur le racisme et l’égalité aujourd’hui, et sur les voies d’y parvenir. Comme le soulignait Toumi Djaidja, la Marche fait partie de notre histoire commune : ce film participe de son inscription dans notre récit national, et ce n’est que dans cette logique que les citoyens d’ascendance immigrée pourront vivre comme naturelle leur multiculturalité dans une société qui l’assume et la défend.

///Article N° : 11869

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