La noce d’Anna

De Nathacha Appanah

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Après Les rochers de poudre d’or (2003) et Blue bay palace (2004) sous le nom de Appanah-Mourriquand, Nathacha Appanah s’affranchit dans son troisième roman de la référence à son île Maurice natale en explorant l’écriture à la première personne. La narratrice commence ainsi :  » il faut que je raconte doucement […] que j’attende que les mots se détachent au fond de moi-même  » (11). Les 11 chapitres de cette thérapie par les mots couvrent la seule journée du 21 avril, jour du mariage de la fille de cette mère célibataire de 42 ans, écrivain, qui a élevé seule Anna, 23 ans, résolument décidée à se marier pour la vie. L’engagement ferme et serein de la fille va donc bousculer en profondeur la mère qui avoue,  » je ne sais pas grand-chose du mariage  » (29) sauf qu’elle n’y voit qu’un enfermement ( » je fais attention à ne pas m’attacher « , p.111) auquel elle a cru échapper en ne cherchant à conserver aucun des liens ébauchés, en gardant pour son rêve les 6 mois passés avec Matthew, le père d’Anna dont elle ne lui a jamais parlé. Les étapes de cette journée structurent le récit, les préparatifs anodins (dernier réveil à la maison, coiffeur, taxi, cérémonie..) étant simplement les déclencheurs d’un bilan de l’éducation de sa fille, des conditions de sa naissance, de ses amours, de sa façon de conduire sa vie. En surface, une planification maîtrisée contredite dans les mots de l’analyse par le désordre dans les émotions et la mémoire, d’où émergent, au fil des retours, le doute et enfin l’aveu des peurs. Cette écriture veut suivre les méandres de la quête de lucidité d’une femme remise en cause par tous les gestes de sa fille. Longues phrases sobres, absence totale de figures stylistiques, descriptions à peine esquissées, seuls les sentiments de la narratrice et le travail d’émergence des mots la concernant semblent valoir la peine d’être précisément désignés. Il faut alors passer du manque de recul (20), du flou sur la vie (119) à l’aveu de l’échec de la famille (118) et de la vacuité de la vie (69) de celle qui se nomme  » apparatchik de la vie en solo  » (118) mais qui admire et envie sa fille (117). Cette journée sert aussi de révélateur de la relation mère-fille, avec le retour constant du possessif  » ma fille  » dans ce discours narcissique du tâtonnement. Comme tout drame noué et dénoué en une journée, la noce d’Anna parachève les deux trajectoires menées par l’écriture : les faits extérieurs, parsemées d’ellipses, se déroulent sans suspens alors que la faim de sérénité éveillée chez la mère par l’assurance de la fille amène un dénouement qui fait de la mère l’autre jeune épousée qui bascule dans les clichés tant décriés par elle-même. Inversion ultime qui illustre le sujet sous-tendant tout le roman, l’immaturité et la peur de la relation forte justifiant en fait des attitudes d’indépendance et d’incrédulité face au bonheur puisque toutes les scènes où les gens sont heureux sont comparées à un film.
Cette écriture de l’introspection ne bascule pas dans l’ennui parce qu’elle est très solidement construite et maintenue dans le rythme rapide imposé par cette journée. Sans heurts, avec des phrases courtes et un présent qui associe le lecteur à chaque détail, l’auteur remet en cause toute l’idéologie de la femme capable de faire un enfant  » presque seule, presque  » (148). Les figures d’hommes défilent, esquissées comme des exemples servant à la démonstration. Un très beau récit de femme, et une manière très habile de démonter de l’intérieur l’idéologie féministe.

Nathacha Appanah, La noce d’Anna, Paris, Gallimard, collection  » Continents noirs « , 2005.///Article N° : 4062

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