Tropique de la violence

De Natacha Appanah

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Natacha Appanah publie Tropique de la violence(1), roman vertigineux sur Mayotte tricolore, les violences d’un département. La Mauricienne dresse un portrait virulent du « clandestin » à Mayotte. Son discours participe au modelage d’une identité prétendument mahoraise. Identification des stéréotypes d’un discours colonial dans le roman.

Roman polyphonique, histoire d’un couple : Marie et Cham s’installent à Mayotte après s’être rencontrés en « Métropole ». Ils sont infirmiers au CHR à Mamoudzou et à Dzaoudzi. Elle n’arrive pas à avoir d’enfant, le couple se brise et Cham se marie religieusement à une Comorienne : elle devient « la pute », avec son « costume de clown » et son « visage de clown », « C’est une pute de clown. Elle a des fesses rebondies ». Marie qui se lâche : « tu veux du noir maintenant ? tu te fais des petites clandestines ? […] c’est bien de baiser des nègres ? » (2) L’occasion pour l’écrivaine d’aligner une somme de clichés infamants sur les « Comoriens » à Mayotte. « Des miséreux » ! Discours tendancieux, misérabiliste à souhait. Ont-ils seulement une histoire ? Ils arrivent par-delà la mer en Kwassa-Kwassa. C’est d’ailleurs par ces barques de fortune qu’arrive Moïse [sauvé des eaux], avec sa misère et son œil vert qui lui vaudront son adoption par Marie.
L’enfant est rejeté par sa mère biologique, Appanah avance le prétexte d’une hétérochromie indexée par les croyances locales pour rendre le moment du rejet crédible. Marie trouve, ensuite, les moyens de construire une vie à Moïse. Celui-ci « va à l’école privée de Pamandzi là où il n’y a que des métropolitains ou des enfants de Mahorais ayant vécu longtemps en France »(3). Mais le cocon de l’enfant Moïse préservé du pire ne dure pas. Au deuxième fragment du texte, on retrouve le petit garçon en cellule, n’ayant pu échapper au destin que lui trace l’écrivaine, dès le départ. Il sombre, en effet, dans un tourbillon de violence à Gaza, avec ses semblables, les gamins de rue, enfants, comme lui, de « clandestins »
Le roman situe « l’immigration clandestine » au cœur des difficultés du département français. Un thème vendeur pour un lecteur occidental, en permanence, sollicité sur la question des migrants _ Sauf que Mayotte a la particularité de transformer des « comoriens » en étrangers dans leur propre espace de vie. Il y a quelque chose là de l’ordre du storytelling, de l’histoire méconnue, sur laquelle brode la romancière. Le titre promet « du sang, du sexe et de l’exotisme » comme le dit Dénètem Touam Bona, qui a été prof de philo à Mayotte. Le texte parle de « kwassa-kwassa » de femmes « venues accoucher sur cette île française pour des papiers »(4) et rajoute « Gaza » à la liste des camps de réfugiés : « un immense camp de clandestins à ciel ouvert », « un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza (5) c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France »(6). Image apocalyptique véhiculée par les autorités mahoraises du livre.
« Il n’y a pas que des gosses cramés au chimique, explique Touam Bona, il y a surtout plein de jeunes et d’habitants stigmatisés, qui se battent pour rester debout, qui nouent des solidarités, qui expérimentent, qui initient des microentreprises, qui recyclent, qui slament, qui continuent à aller à l’école, malgré tout ». L’enseignant poursuit, en notant que l’auteure « reprend telle quelle les analyses policières [à Mayotte] sans jamais les questionner : pression migratoire, clandestins, etc. Aucune analyse critique sur l’action des institutions et de l’Etat français, aucune remise en cause du mode d’exercice de la souveraineté française et quasiment rien sur la violence d’Etat ». Pour Natacha Appanah, Mayotte c’est la France. Pas d’ambiguïté sur le sujet. Le terme « pays » qu’elle utilise, parlant de l’île, met un point final à une question qui dépasse même l’ONU. C’est, pour elle, l' »histoire d’un pays qui brille de mille feux et que tout le monde veut rejoindre […] C’est l’histoire de ces bateaux qu’on appelle ici kwassas kwassas […] C’est l’histoire de ces êtres humains qui se retrouvent sur ces bateaux […], [des]réfugiés, [des]sans-papiers, [des]des clandestins » (7). Pourtant, Mayotte appartient à l’ensemble de l’archipel des Comores avec qui elle partage langue, culture et religion. Et les kwasa-kwasa ont toujours été le moyen de se déplacer entre les îles, avant même le Visa Balladur et la départementalisation de cette île. Mayotte porte les stigmates d’un « pays » violemment balkanisé, et dont la fratrie implose, sous les contrecoups de la relation post coloniale. C’est dans ce contexte que prend racine la complexité du « clandestin », que l’auteure représente comme un simple migrant économique.
Au-delà de l’origine du « clandestin », l’auteure embrasse systématiquement les clichés concoctés par l’occupant (8) à Mayotte. Elle repeint le réel, d’après une réalité dichotomique, mettant « Mayotte » et « Comores » face à face : « eldorado » / « mirage », « paradis » / « Lampedusa ». Mais s’il est vrai que des « Comoriens » arrivent à Mayotte en Kwasa, une étude de l’INSERM (9) montre que seulement 2% des personnes qui s’y rendent, le font pour l’avenir de leurs enfants. Pierre Caminade, dénonçant « l’annexion illégale » de l’île [par la France], rejetait déjà, il y a quelques années, la fiction médiatique d’une « ruée de femmes enceintes qui iraient à Mayotte pour y accoucher et ainsi obtenir la nationalité française pour leur enfant » (10). Alors qu’Appanah laisse sourdre le contraire dans son texte : « Mais tu le veux vraiment ce bébé ou tu veux juste venir à Mayotte pour des papiers ? » D’autant plus qu’on imagine assez mal que des parturientes « clandestines » puissent – dans un contexte d’hostilité et de traque(11) – se rendre aisément à la maternité pour y accoucher. La même étude précise que 27% des Comoriens qui se rendent à Mayotte, le font pour des raisons familiales. Ce qui démontre que les Comoriens ne sont pas de simples « migrants » sur l’île occupée, comme le suppose la Mauricienne :
« c’est le plus beau lagon du monde. On te chuchote que la moitié des habitants de Mayotte est constituée de clandestins […] On te dit que si l’Etat français ne fait rien, ce sont les mahorais eux-mêmes qui prendront leur destin en main et ficheront tous les clandestins et les délinquants dehors. Tu as alors l’image de centaines de Noirs descendant dans la rue avec des machettes et tu ne sais plus si c’est une image du Rwanda ou du Zimbabwe ou du Congo et tu te dis Ça n’arrivera jamais dans un département français »(12). Ou encore : « les cases en tôle apparaissent les unes après les autres. Il y a des clandestins qui viennent construire là où il ne faut pas […] ils creusent des trous ils font des feux, ils posent des tuyaux pour récupérer l’eau des bassins et ils chient partout et le bassin s’assèchent […] il n’y a plus d’eau et plus personne ne fait la lessive et l’eau sent la merde et la pisse et l’essence. La forêt meurt et à la place il y a des ferblantiers qui recouvrent la terre de fer et de feu ».(13)
De la fabrique coloniale ou post coloniale, émane l’imaginaire du « Comorien » dont se réclame Tropique de la violence. Ce qui ramène aux mots du cardiologue et poète Anssoufouddine Mohamed : « au XIXe siècle, les colons français montent les « mahorais » contre leurs compatriotes des autres îles. Là où l’on parle aujourd’hui de clandestins, de migrants, d' »Anjouanais », de « gueux », à l’époque l’on parlait de voleurs, de maraudeurs, de pyromanes, de paresseux » (14). La perpétuation de ces clichés dans la collection Blanche de Gallimard est d’autant plus dangereuse, s’agissant d’une auteure, dont la renommée ne laisse pas de doute. Comme le dit Dénètem Touam Bona : « j’ai lu le livre […] peut être que si je n’avais pas vécu à Mayotte, j’aurais pu y croire ». Grande histoire [la vie tourmentée d’un archipel encore sous tutelle]ou petite [le roman d’Appanah], le comorien continue à être dépossédé de sa terre. Nous revient à l’esprit cette question d’un personnage de Soeuf Elbadawi, se demandant si l’on peut « être étranger ou clandestin sur la terre de ses aïeux »(15).
Sélectionné dans les prix de la rentrée littéraire 2016 en France, Goncourt compris, Tropique de la violence a remporté le Femina des lycéens. Mais il participe d’un imaginaire de mépris envers le « Comorien ». Un imaginaire fondé sur le déni et le mensonge, par rapport à une histoire de décolonisation encore inachevée. Le même qui dresse les mahorais contre leurs frères des autres îles depuis des années, sauf qu’ici la réécriture de l’histoire émane de l’île voisine, Maurice… D’aucuns nous accuseront de confondre histoire et fiction, nous conclurons donc par ces mots de Michel Lisse : « la fiction fait partie de l’histoire, elle est sa prothèse »(16).

(1)Appanah, Natacha, Tropique de la violence, Gallimard, 2016.
(2)Ibid. p18.
(3)Ibid.p26.
(4)Ibid. p16.
(5) »Gaza » est le surnom donné au bidonville de Kawéni où vivent des « clandestins ».
(6)Appanah, Natacha, Tropique de la violence, Gallimard, 2016. P. 51.
(7)Ibid. p.
(8)La France a été condamné par l’ONU à travers une vingtaine de résolutions pour occupation illégale de l’île Comorienne de Mayotte. Aux yeux du droit international Mayotte fait partie de l’archipel des Comores.
(9) « Santé et migration à Mayotte ». Rapport publié en avril 2008.
(10) Caminade, Pierre, « Comores-Mayotte : une histoire néocoloniale » Agone, 2010. P. 95.
(11) Les comoriens se font traquer par la PAF depuis la mer, avant même de mettre le pied sur le sol mahorais. On parle actuellement de 30 000 morts comoriens, noyés dans les eaux de leur propre pays.
(12) Appanah, Natacha, Tropique de la violence, Gallimard, 2016. P138.
(13)Ibid. p86.
(14)Mohamed Anssoufouddine, « Violence et déshumanisation », article paru dans Jeune Afrique, juin 2016.
(15)Elbadawi, Soeuf, Un dhikri pour nos morts/ la rage entre les dents, aux Editions Vent d’Ailleurs.
(16)Michel Lisse « La fiction : prothèse de l’Histoire », interférences littéraires, Louvain, 2002, N° 2, p 59.
///Article N° : 13894

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