L’Afrique à l’endroit : notes sur le traitement des mémoires coloniales dans les littératures africaines lusophones

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L’année 1975 a été celle qui a marqué la fin de la présence politique et administrative portugaise dans les territoires d’Afrique lusophone. Un tel bouleversement ne pouvait que susciter une interrogation majeure tant chez les autochtones que dans les milieux intellectuels de la métropole. Durant les décennies qui ont suivi, un nombre considérable de publications sur le fait colonial ont vu le jour. On s’intéressera ici exclusivement aux textes littéraires d’Afrique lusophone même si certains d’entre eux ont manifestement partie liée avec des travaux historiques touchant la période coloniale comme c’est le cas avec Pepetela et son roman A Gloriosa familia (1997).
Ajoutons que ce qui suit n’a d’autre prétention que de poser quelques jalons susceptibles d’orienter la réflexion sur la relation entre ces littératures et la pratique mémorielle du passé.

1 – On peut considérer comme définitive (hors de portée critique) la thèse selon laquelle la littérature nationale dans les anciennes « provinces d’outre-mer » (expression officielle sous le gouvernement de Salazar) naît d’une déconstruction du paradigme colonial conçu par les auteurs de la métropole (1). Il faut le souligner : cette entreprise a connu ses premières avancées sous la colonisation tant au niveau textuel, par l’introduction d’items d’une langue locale dans le corps du poème ou du récit comme on peut le voir chez Neto, Xitu, Mario Antonio ou Luandino Vieira, (dont les œuvres qui l’ont fait connaître ont été écrites durant les années de guérilla) et plus largement par une visée qu’on peut qualifier d’ethnographique, en tant que l’auteur s’assignait pour objectif de faire connaître le vécu africain tel qu’on peut le relater dans son environnement familier. C’est le cas des contes (Missosso, Ecos de minha terra, Flores e espinhos) et d’autres proses (Uanga, Ilundo..) d’Oscar Ribas. En fait, les auteurs d’ascendance africaine ou ceux d’origine portugaise mais qui ont connu l’Afrique dès leur plus jeune âge et qui, très vite, ont assimilé les valeurs des autochtones (au sens le plus large du terme) ont très tôt marqué leur distance avec les normes académiques d’écriture élaborées au Portugal même si certains auteurs – et ceci est surtout valable pour ceux qui ont ouvert les premiers sillons d’une poésie (José de Silva Maia, Cordeiro da Matta) – n’ont pas rompu totalement avec les canons esthétiques extérieurs à leur culture communautaire. Cette production, bien qu’entachée de l’idéalisme importé de la métropole (importance accordée au paysage, mise à l’écart des inégalités entre colons et africains, problèmes engendrés par le métissage, bouleversements destructeurs des modes d’éducation, valorisation des biens matériels etc) n’a pas été un épiphénomène dans la formation des littératures qu’on n’a pas de suite qualifiées de »nationales ». Nous avons là les prolégomènes d’un mouvement bien plus vaste qui visera à appréhender « la pensée du passé » (2) sous la forme du récit et du poème, soit celle du fait colonial dans toute son étendue, que ce soit sur le plan économique comme dans Terra morte de Carlos Soromeho, qui décrit la déchéance d’une petite cité productrice de gomme arabique, un produit acheté à vil prix par des spéculateurs portugais ou au niveau culturel ; Cordeiro da Matta, conscient du risque encouru par la domination étrangère sur le sol angolais, a proposé un dictionnaire de quimbundu. Quelques années plus tard, le chanoine Antonio José do Nascimento dénoncera les abus de l’administration coloniale dans la préface de Solem nia verba.. On observe la même chose au Mozambique avec l’hebdomadaire O brado africano (Le cri africain).

2 – La production littéraire qui suit les indépendances a fait de l‘expérience de la guérilla sa thématique principale. Nombre de textes écrits durant les combats ont alors vu le jour et beaucoup de témoignages de combattants ont été publiés. Ce fut l’occasion de révéler l’étendue du désastre plus sur le plan humain. Sans entrer dans le détail, on peut caractériser cette phase comme une mise en accusation des pratiques quotidiennes du colonialisme depuis le travail forcé dans les plantations de Sao Tomé, dénoncé par le poète cap-verdien Ovidio Martins ; celui des ouvriers mozambicains dans les mines d’Afrique du Sud, stigmatisé par les Mozambicains Noémia de Souza et Luis Bernardo Honwana (3) et jusqu’aux massacres de Batepa en février 53 pour lesquels Alda do Esperito Santo réclame justice. Cette posture critique et revendicative se double d’une visée orientée vers un futur radicalement différent, où comme l’écrit Antonio Jacinto, alors prisonnier à Tarrafal, « nous ferons pousser / la vie irrécusable/ dans le don serein des récoltes/ le pépiement des oiseaux émerveillés » (4). Comme Kalungamo, alias Marcelino dos Santos, l’intellectuel poète ou prosateur se découvre le chantre de son peuple, porteur à lui seul de toutes ses souffrances et se veut la « somme consciente et rigide / des hommes / qui ont composé le poème / de la vie contre la mort / de la fin de la nuit / et de l’amorce du jour » (5). Tous ces créateurs ont découvert des aspirations similaires aux leurs chez des auteurs noirs américains (Richard Hughes) ou cubains (Nicolas Guillèn). Ils souffrent la même douleur que les victimes du Ku-Klux-Klan ou que les black boys de Harlem et comme eux, ils se proclament, par-delà des siècles, frères de leurs ancêtres rendus esclaves au Brésil ou dans les Caraïbes. Est-ce ce dernier paramètre qui les relie à certains modes de la création poétique des gens du peuple? Toujours est-t-il qu’à la veille des indépendances, le créateur luso-africain a à cœur de raccorder son écriture à celle des chants populaires, anonymes, connus des générations d’avant le déclenchement des hostilités et qui ont servis de modèles à une création tout aussi anonyme mais néanmoins capitale en ce qu’elle a rassemblé et dynamisé le militantisme durant les années de guérilla. Dans son poème intitulé Sur la peau du tambour, Neto évoque les rythmes asymétriques et porteurs de messages parfaitement décryptables tout en appelant à la révolution. Combattre les troupes portugaises a donc un triple but : il s’agit de mettre un terme définitif à la politique africaine de la métropole et par-delà, de venger l’Afrique des temps esclavagistes et, ce faisant, de mettre entre parenthèses le discours littéraire des poètes ou prosateurs occidentaux pour (faire) découvrir le réel continental dans des formes d’expression appropriées.

3 – Forts de ce capital d’espérance, la plupart des collaborateurs du Centre d’Etudes Africaines, crée à Lisbonne dans les années cinquante, prirent une part active dans les gouvernements mis sur pied après la proclamation des indépendances. Des temps euphoriques débutaient ; l’économie et les appareils d’état (éducation, justice) étaient désormais dirigés par des responsables africains pour lesquels l’URSS et les pays d’Europe de l’Est constituaient un modèle d’organisation.
Ces temps allaient être de courte durée ; à une phase d’empathie avec les représentants du pouvoir allait succéder son contraire : un fossé de plus en plus important allait se créer entre l’espoir d’une vie matérielle meilleure que celle qu’ils ont connue durant la période coloniale et le quotidien vécu par les gens du peuple : pénurie des produits importés de première nécessité, dégradation des structures médicales, manque de matériel pédagogique, détérioration des voies de communication etc. Cet état des lieux fait naître une suspicion généralisée sur le pouvoir d’après 1975 et plus précisément sur le discours officiel quel qu’en soit l’énonciateur et la thématique. Car il a pour fonction de masquer l’évidence du manque généralisé par une série d’assertions mettant en avant le volontarisme, la rigueur de la gestion, le dévouement à la norme édictée par le Parti, celui-ci étant posé comme le siège de la Vérité dans quelque domaine que ce soit.
Curieuse évolution de l’Histoire puisque ceux qui étaient considérés comme des modèles de courage et de clairvoyance, sont appréhendés maintenant comme des gens méprisables, car promulguant la fausseté dans leurs jugements, ceci afin de préserver ou d’accroître leurs privilèges. Dans cette critique sociale, le maître en la matière nous paraît être Manuel Rui dont les romans Quem me dera ser onda (1982) (6) et Cronica de um mujimbo (Chronique d’une rumeur) (1989) constituent des modèles de raillerie parodique du dogmatisme et de ses thuriféraires. Cette veine est encore exploitée aujourd’hui comme on peut le constater avec le dernier roman d’Ondjaki (lui-même ami très proche du précédent), Os transparentes (7). L’angle d’attaque n’est pas neuf ; Henri Lopes, Sony Labou Tansi et quelques autres auteurs de fiction francophones avaient en leur temps durement stigmatisé les dirigeants de régimes totalitaires par divers procédés d’écriture, alliant la caricature obtenue par accumulation (nombre de titres officiels ou de distinctions honorifiques) ou la parodie la plus débridée (nombre d’épouses ou de maîtresses comme signe de surpuissance et d’élitisme surnaturel). Toutefois – et c’est là un aspect relativement nouveau de la production romanesque luso-africaine – à côté de la violence polémique parfaitement lisible au travers de l’histoire narrée, on décrypte tout l’amour, tout le respect du narrateur vis-à-vis des petites gens, victimes innocentes d’un état finalement aussi incompétent qu’inhumain (Odonato, le héros d’Ondjaki est suprêmement beau dans sa maigreur majestueuse, paradigme de la splendeur physique en tant que telle et plus largement de la force morale populaire).

4 – Cette avancée n’est pas unidimensionnelle ; elle se profile dans une direction plus personnelle. Par où l’on voit que l’écrivain africain partage les mêmes intérêts cognitifs, les mêmes conflits intérieurs que son frère occidental. En ce lieu, une place à part sera dévolue à Mixinge, jeune auteur angolais, auteur d’un livre inclassable (8) qui allie une fiction empreinte de fantastique et une visée philosophique (la recherche de la connaissance de soi) faisant appel à des notions de psychanalyse (la psyché, le surmoi, l’inconscient, la dominance sexuelle etc). En affirmant la suprématie de la vie organique – certaines pages rappellent les tableaux de Francis Bacon par leur crudité exposée ou des séquences de l’œuvre de Georges Bataille par leur virulence envers la morale bourgeoise judéo-chrétienne – cet auteur draine un territoire jusqu’alors inédit dans les lettres africaines, déplaçant une thématique reposant sur des assises historiques vers une interrogation existentielle, centrée sur le sujet.
Si on fait abstraction de ce travail de sape qui donne au texte de Mixinge toute sa richesse, il faut convenir qu’il n’est pas le premier à avoir procédé à une mise à l’écart de la conformité aussi bien dans le vivre que dans la façon d’écrire. Arménio Vieira (9) avait déjà ouvert la voie en s’interrogeant sur le sens de la vie à partir d’une réflexion sur l’écrit poétique. L’un comme l’autre se sont débarrassés des pesanteurs de la mémoire coloniale et se veulent résolument tournés vers d’autres objets de pensée.

Ces œuvres devraient entraîner la production littéraire luso-africaine vers des horizons qui demeurent encore quasiment vierges. Elles sont exaltantes : elles portent « ce plein du sens qui porte à poursuivre et à parfaire. Faute de transmettre cette foisonnante joie, je n’ai rien compris et perds mon existence. Si oui, lecteur, au travail d’accouchement ; si oui, à l’ouvrage ! ». Il nous semble que ces mots de Michel Serres (10) s’adaptent parfaitement au futur immédiat de cette production.

(1) Thèse défendue par Frnacisco Noa in Imperio, mito e miopia – Edit Caminho – 2002.
(2) J. Derrida : L’écriture et la différenc – Paris Le Seuil 1967 p 11
(3) Voir la nouvelle intitulée Dina (La pause) dans le recueil qui l’a fait connaître Nos matamos o cao tinhoso (1 ° édition – Lourenço Maeques – 1964).
(4) (5) Cité par Mario de Andrade : La poésie africaine d’expression africaine – Edition J.P. Oswald – 1969.
(6) Traduction française de Michel Laban sous le titre (ironique) Le porc épique – Editions Dapper – 1999
(7) Traduction française par Danielle Schramm parue sous le titre Les transparents – Editions Métaillé (2015).
(8) Adriano Mixinge : O ocaso dos pirilampos – Lisboa – Gerra e paz Editores – 2014
(9) Arménio Viaira : O poema, a viagem o sonho – Editores Caminho – 2009.
(10) Michel serres : L’hermaphrodite Sarrasine sculpteur – Paris – Edit Flammarion – 1987 – p 148.
///Article N° : 13373

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