Le Kaloum Tam Tam dans le roman Chaîne

Les fils de Chaîne #3 Terrain d'archéologie littéraire

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Transmettre la résonance du roman Chaîne de Saïdou Bokoum paru en 1974 tout en en décryptant son écriture contextualisée, tel est l’objet de cette série d’articles qui lui est consacrée. Epuisé, l’ouvrage n’est pour le moment plus disponible. A partir d’extraits du livre, de la voix de l’auteur et de l’écriture documentée du chercheur en littératures francophones, Nicolas Treiber, Africultures explore la place de Chaine dans l’histoire de la littérature africaine contemporaine.
Après Dans l’atelier de Saïdou Bokoum et Chaine, le roman inconnu de Bokoum, voici un épisode qui poursuit les traces des origines du Kaloum tam-tam dans le roman.

« Du théâtre comme initiation »
Faute d’archives vidéos, difficile de se représenter la teneur exacte des spectacles de la troupe du Kaloum Tam Tam. Dans la photothèque de la ville de Tarragone, en Espagne, il y a bien cette poignée de clichés d’une représentation à l’auditorium du Champ de Mars lors du festival d’été, le 30 juin 1972 (1).
Deux batteurs, parmi lesquels, à gauche, on reconnaît Saliou Sampil. Des danseuses entourant un homme. Une procession de danseurs surgissant côté cour. Un chœur de femmes altières vêtues de boubous. L’une qui s’avance vers le micro. Pour finir, une femme étendue sur la scène, agrippée par un sorcier portant masque en bois et jupe de raphia. Une succession de scénettes, de sketches et de danses, le rébus d’une histoire inconnue entremêlant l’amour et la mort.
L’esthétique d’un engagement
Le Kaloum tam-tam disposait d’un large répertoire. Parmi ses pièces, Kakilambé, Biman Salou (les chefs d’aujourd’hui) et Cham, une grande fresque sur la domination des Africains, de la malédiction biblique aux luttes de libération. Dans Chaîne, le héros retrouve ses amis au moment où le groupe Kotéba monte Cham. À Kanaan qui vient de franchir la porte de son appartement, Kéfing offre ce résumé enflammé : « – On essaie en ce moment de mettre en scène l’histoire de la négraille prise par les deux bouts de la Chaîne : ‘Cham, aujourd’hui comme hier.’ (…) Donc on essaie de revoir ça, de Canaan à Cabral, en passant par les captiveries, l’enculade de Berlin en 1885, la mascarade actuelle, depuis qu’on a parlé d’indépendance…. »(2) Chaîne d’asservissement, Chaîne de transmission. Chaîne qui relie, Chaîne qui emprisonne. Ambivalente est la Chaîne. Une tension qui enchaîne les situations, mise en scène dans des riffs de guitare électrique et des roulements de djembé.
À l’origine, les spectacles du Kaloum tam-tam ne comportaient pas de scénario, à peine un script de départ. Saïdou Bokoum se souvient du premier : « Nous sommes partis d’un poème de Koly que récitait N’nady Conté. Il commençait par’Tam tam de Bandiagara, les 220 volts expulsés dans les sexes sanglants…’ C’était la seule phrase écrite, tout le reste était improvisé. » Le matériau était retravaillé soir après soir, le script prenait forme de représentation en représentation. Sur scène, le langage des corps, le mime et la danse l’emportaient sur celui des mots. Keita Fodéba, dont le Kaloum a repris et adapté un des poèmes célèbres, « Minuit », était déjà passé par là avec ses Ballets africains. Le Living Theatre aussi. Et Bokoum égrène les noms des créateurs et des troupes qui faisaient vivre le théâtre de l’époque : Jerzy Grotowski, Teatro campesino, Peter Brook, the Bread and Pupett Theatre, etc. Le Kaloum tam-tam a surgi dans l’avant-garde artistique avec une forme nouvelle, interactive, alliant l’humour à la critique, adaptée à la diversité de son public. « Les gens se disaient : ‘Tiens, c’est du Nouveau théâtre. Mais tout ce mélange renvoyait aux origines du Kotéba classique. » Nous y voilà. Bokoum lève enfin le voile : le nom du groupe dans Chaîne désigne en fait le fondement de la création du Kaloum tam-tam. Un roman, une troupe, le théâtre d’une lutte dont les échos se diffractent sur les parois du présent. Et, à présent, la clé du lieu d’où naît le feu.
Kotéba ou le fondement de la création
« Kotéba » est le nom d’un rituel baman-mandingue mêlant théâtre, musique et danse. Il désigne la partie théâtrale sécularisée d’un grand rituel d’initiation de la confrérie des chasseurs du Mandé, le Korè. Le Kotéba est traditionnellement joué durant les fêtes de fin des moissons. Dans des saynètes satiriques improvisées, les jeunes incarnent des figures familières.(3) « Le vrai Kotéba, précise Bokoum,commence par des personnages : le fou du village, le cocu, la femme volage, le poltron… C’est cette partie comique, détachée du rituel du Korè, qui a donné le Kotéba. » Une farce villageoise, une manière de réguler par l’humour la vie de la communauté. « Le Kotéba repose sur une distanciation. L’initié doit apprendre à jouer la vie, à ne pas la prendre au sérieux. » À la fin du spectacle qui dure toute la nuit, grâce aux échanges entre danseurs et comédiens, aux interactions avec le public, les acteurs disposent pratiquement d’un texte. Une technique de création dont s’inspire le Kaloum tam-tam. Bokoum est allé plus loin encore dans ses cours de théâtre et de tradition orale à l’université de Paris-8 Saint-Denis, entre 2002 et 2010. Il considère que le Kotéba opère la synthèse des deux définitions du théâtre : la définition minimaliste de Brook – une situation avec un minimum d’aménagements -, et la définition maximaliste d’Aristote, comme spectacle chanté, mimé et dansé. Un art total donc, qui marque l’entrée dans un univers symbolique.
« Koté », rappelle Bokoum, signifie « escargot ». Le Kotéba se joue sur la coquille d’un gastéropode. Sur scène, la spirale s’exprime en cercles. Le maître du Kotéba et les batteurs se tiennent au centre, à côté du foyer où sont chauffées les peaux des tam-tams. Ce dernier symbolise la pointe du Koté, l’origine de la création du monde. Le Kotéba impulse un mouvement de retour en soi, de descente vers le feu qui mène la danse héliocentrique des planètes, vers le seuil du vortex d’où surgit le souffle d’un langage qui engendre la vie. Le Kotéba retend la chaîne du sens, les liens entre l’être humain et l’univers. En quelques phrases, Saïdou Bokoum rend palpable la densité d’un secret initiatique. L’un des visages de l’universelle transcendance. Une balade dans la profondeur du temps, dans le palimpseste de l’espace. Pendant qu’il parle, la fiction du Kaloum se projette en transparence sur Paris. Des scènes, des sons, des mots de Chaîne. Les danseuses, les niamous, les niamas, la manifestation sur la place Contrescarpe qui se déverse dans la rue Monge, les batteurs, Fodé « dit Mazicien, dit aussi la Terreur de Marseille(4) «  conduisant le chœur : « KOLON KALAN / SON YE MIN / KOLON KALAN / A KOUNTI (5) ». Le roman et les mémoires se télescopent sur leurs orbites. Suivre leurs rebonds, d’ellipse en ellipse, happés par une tornade joyeuse. Au carrefour des astres dansants, entendre la poésie des traces.

(1)Photos visibles sur : http://web.tarragona.cat/fonsarxiu/fons_imatges/veurecataleg.php?id=2351.
(2)Saïdou Bokoum, Chaîne, Paris, Denoël, 1974, p. 122.
(3) http://www.africadence.com/dossier_oct.htm.
(4) Saïdou Bokoum, op. cit., p. 268.
(5) Ibid., p. 269.
///Article N° : 13372

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Les images de l'article
© "Saïdou Bokoum, Paris, décembre 2014" (c)Kader benamer




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