La Négritude de Senghor, un témoignage

Comme il avait raison, celui qui avait dit :  » il faut laisser le temps au temps  » ! Très tôt, Senghor avait eu l’art et le tort d’agacer avec des formules trop accapareuses au goût de certains, comme son fameux  » mon ami Pompidou. « . Que n’eût-il plutôt dit  » mes amis Césaire, Damas, etc.  » ! Il était trop prompt à verser dans l’universel, nos  » valeurs nègres de civilisation.  » Nègre, trop nègre !
Ce rendez-vous du donner et du recevoir où l’on risquait de croiser des figures si peu amies, comme toujours dans les carrefours, que justement nos traditions ancestrales disent être hantés par des génies souvent malfaisants ! Et puis, il y a ce trop fameux vers :  » La raison est hellène, et l’émotion nègre « , qui semblait nous rejeter encore dans les ténèbres creusées par cette dichotomie d’où les uns s’élèvent dans les cieux infinis du progrès alors que les autres s’engluent dans la sylve immobile des mythes et des légendes.
Voici qu’avec le temps, l’Histoire a réinvesti le cours d’un siècle de vie bien remplie. Oui, j’étais de ceux qui savaient cogner dans la Négritude ! Des ruades qui étaient autant d’aveuglements devant ce qui était une illumination poétique que nous cherchions à sonder comme une formule. Quel malentendu ! Le vers de Senghor qu’on cherchera souvent à lui jeter à la figure, ne relevait pas de la métaphysique. On ne pouvait le jauger à l’aune d’aucune raison. Il était sa propre raison d’être, fondée sur sa beauté.
Pour paraphraser l’autre, on pourrait dire : tout ce qui est beau est vrai.
Et d’ailleurs Senghor dont la sagesse était au large de toutes ces brusqueries, de toutes les  » négritudes « , rendait plutôt la générosité pour l’impatience, et cherchait souvent la compagnie des jeunes tigres. Aussi aimait-il offrir le pot à ce rebelle indécrottable que fut Abdou Anta Ka, chaque fois qu’ils se croisaient dans les ruelles du Quartier Latin où tous les deux aimaient aller butiner parmi les trésors des bouquinistes. Mais Abdou aimait se faire désirer :  » Désolé, nous n’avons pas les mêmes goûts !  »
Assis au fond de la salle Daniel Sorano, A. Anta Ka précisait ses  » tigritudes « , pendant que le neveu de Senghor, Sonar Senghor, dirigeait les répétitions de Amazoulous (son Chaka).  » Eh oh ! Sonar, attention, ce n’est pas le Chaka de la Négritude. !  » Pourtant, le même Abdou était alors conseiller du Président, l’homme de cette même Négritude. Mais Senghor savait comme Sacha Guitry, que  » Hélas, les poètes aussi ont besoin de manger. « .
Il savait par-dessus tout que l’important, c’était que Abdou Anta Ka était un poète, un dramaturge génial.
Senghor vivait avec élégance cette intimité entre la beauté et la vérité.
C’est peut-être cette sagesse qui lui a commandé ce trait de génie : avoir quitté les affaires à temps, alors que d’autres s’entêtent à traîner sur des trônes anachroniques, corbillards slalomant entre des dos d’âne et des fondrières remplies de sueur, de larmes, et parfois de sang. Quitte même à s’en aller les pieds devant, honnis et au risque de voir noyées dans l’oubli leurs oeuvres les moins contestables.
Sagesse africaine ou lucidité  » hellène  » de l’humaniste ? Avec Senghor, la gérontocratie, valeur de civilisation nègre, aura su se surpasser, puisque fécondée à temps par cette autre sagesse, la leçon de choses ordonnée par la dialectique gréco-latine.
 » Penser par nous-mêmes pour nous-mêmes, tout en tendant la main aux autres « , disait Senghor.
Senghor n’aura donc pas été absent au rendez-vous du  » donner et du recevoir « , car il nous a laissé ce fruit difficilement accessible : avoir fait de sa vie une moyenne, une modération, une mesure pour l’Homme. Y a-t-il meilleur garde-fou pour sauvegarder  » quelque valeur de civilisation  » en  » l’homo-mondialicus  » en quoi nous sommes tous menacés d’être réduits ?

///Article N° : 4286

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