L’Afrique du sud mène la danse à Tananarive

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Les 3èmes Rencontres de la création chorégraphique d’Afrique et de l’Océan indien se sont déroulées en novembre dernier dans la capitale malgache, Antananarivo. Remportant deux des trois prix du concours, les compagnies sud-africaines s’y sont nettement distinguées.

Tout les oppose ou presque. Et cependant les deux compagnies sud-africaines, The Floating Outfit Project et The City Theatre and Dance Group, ont fait montre d’une inspiration et d’une créativité remarquables. La pièce présentée par la première est aussi épurée et suggestive que celle de la seconde est hybride et parodique. Toutes deux se sont pourtant imposées au jury comme au public de Tananarive. Quatre ans après la compagnie sud-africaine Moving Into Dance, lauréate de la première édition de ce concours chorégraphique interafricain, le jeune trio The Floating Outfit Project remporte unanimement le premier prix avec  » Rona  » ( » Nous  » en langue sotho). Dans une chorégraphie extrêmement maîtrisée, trois danseurs lunaires, aux crânes rasés et le corps recouvert de kaolin, s’approprient insensiblement l’espace et le temps. Avec une subjuguante intériorité, la danse, précise, lente, cadencée, dessine chaque mouvement dans la plus grand épure. Tel un indicible voyage spirituel, aux confins du corps et de l’âme,  » Rona « , chorégraphié par Cekwana Ntsikelelo, parvient à atteindre l’essence de la danse, hors de toute temporalité.
Aux antipodes esthétiques, la création du City Theatre and Dance Group s’ancre dans la modernité la plus contemporaine et mêle dans un apparent désordre jouissif, le théâtre, la danse, la performance et la vidéo.  » Daddy, I’ve seen the piece six times before and I still don’t know why they’re hurting each other  » ( » Papa, j’ai déjà vu cette pièce six fois et je ne comprends toujours pas pourquoi ils se battent « ) est une pièce hors norme qui dynamite les habituelles frontières entre les genres, l’espace de la scène et la réalité, les artistes et le public. Avec un sens de l’humour corrosif qui se joue des barrières du langage – les dialogues en anglais n’ont pas empêché le public francophone d’accrocher au spectacle -, la chorégraphe Robyn Orlin passe au crible de son regard décapant la société qui l’entoure. Dans un foisonnement de références socio-culturelles, elle nous interpelle sur les rapports entre Sud-Africains blancs et noirs, le conservatisme du monde de la danse ou le sort des sans-papiers… Spectacle-coup de poing, d’autant plus étonnant et subversif dans le cadre d’un concours dont il semblait éperdument se moquer, cette création a fait souffler un vent rare de fraîcheur et de liberté sur les Rencontres de Tananarive. Entrait-elle dans les critères du concours ? Le jury a tranché en lui attribuant le troisième prix, reconnaissant son indéniable inventivité et son intelligence.
Une sélection critiquable
Par delà son anticonformisme, la sélection de cette compagnie, comme celle du State Theatre Dance, la troisième troupe sud-africaine en lice, soulève tout de même une question. Artiste sud-africaine blanche dont le talent ne fait aucun doute, Robyn Orlin compte parmi les chorégraphes les plus reconnus dans son pays. A l’avant-garde du spectacle vivant depuis vingt ans, elle y a totalement redéfini l’art de la scène. Peut-elle, doit-elle concourir avec de jeunes chorégraphes qui n’ont ni sa maturité artistique ni ses moyens financiers ? Le concours est-il un tremplin ou une consécration pour les compagnies ? La difficulté d’établir une sélection cohérente de finalistes avait déjà été soulignée lors des précédentes rencontres (en 1995 et 1998 à Luanda, en Angola). Le cru 1999 s’avère particulièrement discutable. Pour un concours interafricain, sur les dix compagnies retenues, six venaient de deux pays : l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire. Le reste de la créativité chorégraphique sur le continent était donc représenté par quatre troupes : malgache, camerounaise, burkinabée et… par une compagnie tunisienne qui, incarnant à elle seule la danse contemporaine dans les pays du Maghreb, s’est sentie quelque peu isolée…
Par-delà le déséquilibre géographique de la sélection, c’est aussi une impression de déjà vu qui a pu être mise en cause. Plusieurs jeunes chorégraphes, présents aux rencontres précédentes, se sont en effet contentés d’imiter les créations primées lors du dernier concours. Manque réel d’inspiration ou effet pervers du principe même de compétition ?  » En désignant une compagnie comme la meilleure, d’une certaine façon, on dit aux autres : « Vous devez faire comme elle » « , affirme Souleymane Koly, directeur de l’Ensemble Koteba d’Abidjan et membre du jury. Les pièces présentées par les compagnies ivoiriennes Tche Tche et Sylvain Zabli rappellent précisément celle de leur compatriote N’Soleh, vainqueur du concours en 1998. Même danse offensive et spectaculaire, même rythme effréné, même absence de profondeur… La compagnie burkinabée Kongo Bateria, quant à elle, reprend presque entièrement la gestuelle et l’esthétique de  » Figninto  » de son aînée novatrice Salia nï Seydou, elle aussi lauréate du précédent concours. Il est vrai que Souleymane Badolo, le chorégraphe de Kongo Bateria, était alors membre de la compagnie phare burkinabée. Tout comme la chorégraphe de Tche Tche, Béatrice Kombe Gnapa, faisait alors partie de la compagnie N’Soleh. Deux habitués du concours en somme… De même que le chorégraphe de la compagnie malgache Rary, Ariry Andriamoratsiresy, lui aussi déjà présent à Luanda. Bref, entre des compagnies rôdées et de jeunes chorégraphes déjà connus dans les circuits de la coopération culturelle française, il y avait relativement peu de nouveautés au rendez-vous de l’édition 99. Hormis le coup de maître des sud-africains de The Floating Outfit Project, la création de la compagnie camerounaise Nyanga Dance,  » Ezezam ou le vice « , bien qu’inaboutie, s’est révélée l’une des plus originales. Le jury lui a pourtant préféré les danseuses-guerrières de Tche Tche, épigones de N’Soleh, en leur attribuant le deuxième prix. Nyanga Dance a dû se contenter d’un prix d’encouragement.
La liberté de créer
Pourtant si la sélection est critiquable, cette édition s’est aussi améliorée sur bien des plans. L’organisation chaque matin de « masterclass » pour l’ensemble des danseurs, les rencontres professionnelles thématiques, les réunions entre le jury et les compagnies constituent autant d’avancées positives. Si les précédentes rencontres avaient surtout été agitées par la sempiternelle question de l’identité de la danse africaine, à Tananarive les débats ont su aborder des problématiques plus concrètes du développement de la danse en Afrique. Notamment celle, cruciale, de la formation. Car au regard des pièces présentées, les degrés disparates de formation des chorégraphes dessinent entre eux un véritable fossé. Face aux pièces sud-africaines, les autres créations en compétition ont paru manquer de maturité. Comme si elles ne possédaient ni la même liberté ni la même facilité de créer.
Quel autre pays africain, il est vrai, possède des structures de formation comparables à celles installées en Afrique du Sud ? Hélas, aucun… Aujourd’hui, la plupart des danseurs du continent n’ont d’autre choix que de s’exiler pour se former. Le plus souvent en Europe ou aux Etats-Unis. A la fois déracinement et ouverture sur le monde, ce passage obligé n’est pas toujours bien vécu.  » Lorsqu’ils rentrent dans leur pays, les chorégraphes formés en Europe ne sont pas toujours productifs, raconte Souleymane Koly, l’un des rares membres du jury à résider en Afrique. La plupart du temps, ils ne sont plus en adéquation avec le public. Et ils ne font pas toujours profiter leur communauté de leur expérience artistique.  »
C’est pour remédier, entre autres, à cet état de fait que des chorégraphes africains reviennent aujourd’hui dans leur pays ouvrir des centres de formation. Ainsi, la directrice artistique des rencontres, la chorégraphe et danseuse sénégalaise Germaine Acogny, après avoir dirigé la célèbre école panafricaine fondée par Maurice Béjart Mudra Afrique, a rouvert il y a quelques années un centre international de danses africaines à Toubab Dialaw (cf. Africultures 12 p.83). Chaque année, elle y accueille une vingtaine de jeunes professionnels venus de plusieurs pays pour une longue session de formation qu’elle dispense avec des danseurs traditionnels et des chorégraphes occidentaux. Dans le même esprit, Salia Sanon et Seydou Boro, danseurs et chorégraphes burkinabés, fondateurs de la compagnie Salia nï Seydou, travaillent à la création d’un centre de formation à Ouagadougou.
 » L’important est de donner aux danseurs les moyens de construire leur identité, souligne Souleymane Koly. Enseignons-leur non seulement le patrimoine qu’on dit  » africain  » mais aussi les danses des autres continents. Et laissons la cuisine se faire… De nouveaux langages chorégraphiques émergeront nécessairement, certains plus proches de l’Afrique, d’autres de l’Europe ou de l’Asie.  » Cette diversité de la création chorégraphique africaine, aujourd’hui en pleine mutation, saute déjà aux yeux. Des Sud-Africains du State Theatre Dance, très proches du contemporain occidental, aux Camerounais de Nyanga Dance, qui puisent dans la gestuelle de leur patrimoine traditionnel, les créations du cru 1999 ont réaffirmé la pluralité des approches chorégraphiques. Remettant de nouveau en cause le principe même du concours. Comment comparer en effet des parcours et des démarches totalement différents ? La plupart des participants à ces troisièmes rencontres, organisées par l’association française Afrique en Créations, sont tombés d’accord sur l’inadéquation désormais de la compétition. S’il elle a joué son rôle d’émulation, sa disparition devrait permettre une évolution plus équilibrée et sereine de la danse contemporaine en Afrique. Moins soumise à la pression extérieure des critères du concours. Il serait par ailleurs possible de partager plus équitablement entre les compagnies invitées la manne financière que représente la dotation des prix. Autant de perspectives encourageantes pour la prochaine édition, qui semblent converger vers une plus grande liberté de créer.

Les dix compagnies finalistes : The Floating Outfit Project (Afrique du Sud) ; The City Theatre and Dance Group (Afrique du Sud) ; The State Theatre Dance Company (Afrique du Sud) ; Tche Tche (Côte d’Ivoire) ; Djoro (Côte d’Ivoire) ; Compagnie Sylvain Zabli (Côte d’Ivoire) ; Rary (Madagascar) ; Le Théâtre de la Danse (Tunisie) ; Nyanga Dance (Cameroun) ; Kongo Bateria (Burkina Faso).
Les membres du jury : Mireille Rakotomala (Madagascar), ancien ministre de la Culture ; Norma Claire (Guyane), chorégraphe et danseuse ; Jacques Deck (Belgique), Agence de la Francophonie ; Ismael Ivo (Brésil), directeur du ballet du théâtre national de Weimar en Allemagne ; Souleymane Koly (Côte d’Ivoire), directeur de l’Ensemble Koteba ; Benjamin Lamarche (France), danseur et co-directeur du Centre chorégraphique national de Nantes ; Didier Deschamps (France), responsable de la danse au ministère de la Culture ; Salia Sanon (Burkina Faso), danseur, chorégraphe et co-fondateur de la compagnie Salia nï Seydou ; Georgina Thompson (Afrique du Sud), directrice artistique de Dance Umbrella à Johannesbourg ; Claire Verlet (France), responsable de la danse à l’AFAA.
Palmarès du concours chorégraphique : Premier prix (100 000 FF) : Floating Outfit Project,  » Rona « . Deuxième prix (70 000 FF) : Tche Tche,  » Sans repères « . Troisième prix (50 000 FF) : The City Theatre and Dance Group,  » Daddy, I’ve seen this piece six times before and I still don’t know why they’re hurting each other « . Prix d’encouragement (30 000 FF) : Nyanga Dance,  » Ezezam ou le vice « .
Une tournée africaine devrait être organisée avec la compagnie Floating Outfit Project courant 2000.
N.B :  Les deux premiers prix du concours, les Sud-Africains The Floating Outfit Project et la compagnie ivoirienne Tche Tche (qui a reçu le prix Découvertes RFI spectacle vivant 1999 pour sa création « Dimi« ), se produiront dans le cadre de la soirée du prix Découvertes RFI, le 14 février 2000, au théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris. ///Article N° : 1246

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Les images de l'article
Djro (Côte d'Ivoire) © Marc Coudrais




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