L’Afrique peut-elle accueillir la future fondation Jean Pigozzi ?

Entretien d'Ayoko Mensah avec André Magnin

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La « Contemporary African Art Collection » (CAAC), collection privée de l’investisseur italien, Jean Pigozzi, s’est imposée en dix-huit ans comme une référence dans le monde de l’art international. Exposée dans les musées les plus prestigieux du monde entier, elle reste paradoxalement peu visible en Afrique. André Magnin, son directeur artistique, explique pourquoi.

La collection de M. Pigozzi, que vous gérez, est considérée aujourd’hui comme la plus importante en matière d’art contemporain africain. Mais vous n’avez pas de lieu d’exposition propre. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Monsieur Pigozzi est un collectionneur obsessionnel. Il a toujours fréquenté les artistes, designers, graphistes, musiciens, et manifeste un intérêt pour l’art en général. Pas seulement l’art africain contemporain. Si sa collection d’art africain contemporain est la plus sollicitée, exposée, publiée, discutée et étudiée c’est parce qu’elle est singulière et unique. Cette collection, commencée en 1989 au lendemain de l’exposition « Magiciens de la Terre » dont j’étais commissaire adjoint, n’a été possible que par la recherche systématique, les relations avec les artistes, une politique d’achat, des choix esthétiques. Un véritable engagement.. Cette collection n’a été possible qu’en se rendant un peu partout en Afrique Noire et en travaillant avec les artistes. Aujourd’hui cette collection est riche de milliers de numéros et le temps est venu d’élargir les recherches à l’ensemble du continent et d’envisager la création d’une Fondation.
Quelles sont les principales expositions de la CAAC ?
Nous avons fait un nombre considérable d’expositions ces vingt dernières années. Tout récemment nous avons réalisé d’importantes expositions dans les musées de Houston, de Washington, au forum Grimaldi de Monaco et au Guggenheim Museum Bilbao.
Depuis mars 2007 et pour une année, la Tate Modern de Londres dédie aux peintres Congolais de notre collection une salle au sein de sa collection permanente.
À la 52e biennale de Venise, une salle entière est dédiée à Chéri Samba. Dans le même cadre, Malick Sidibé, que nous éditons et publions depuis 1994, a reçu le Lion d’Or pour l’ensemble de son œuvre. Belle consécration pour l’homme, le Mali et toute l’Afrique !
Romuald Hazoumé et Ojeikere seront présentés à la Documenta de Kassel cet été.
Enfin, nous préparons également pour les mois qui viennent une exposition personnelle de Bruly Bouabré à l’Ikon Gallery de Birmingham et une importante exposition collective à la Pinacoteca Agnelli de Turin.
Comment travaillez-vous avec les musées dans lesquels sont exposés les artistes de la collection ? Les choisissez-vous ? Comment et pourquoi ?
Notre collection est considérable mais n’est pas une accumulation. Notre projet est de constituer un fonds, d’accompagner les artistes en qui nous croyons et de les diffuser sur la scène de l’art international au public le plus large possible. La diversité, la créativité, la force des œuvres de notre collection bouleversent certainement les idées reçues et les clichés véhiculés quotidiennement par les médias. Depuis 1990, grâce à cette collection, nous avons organisé une trentaine d’expositions personnelles et autant d’expositions collectives, le plus souvent accompagnées de catalogue. Nous avons prêté des œuvres à plus de 200 musées dans le monde.
Nous étudions toutes les demandes. Les prêts sont néanmoins conditionnés au respect des exigences minimales de professionnalisme, de sécurité, d’assurance, etc. Le nombre des demandes est considérable et en effet nous ne pouvons pas toutes les honorer. Il est de notre devoir de valoriser les œuvres et les artistes. Ils sont le plus souvent présents physiquement à ces expositions, ce sont toujours les meilleurs ambassadeurs. Désormais ils se connaissent, se rencontrent, échangent.
Les musées avec lesquels vous travaillez sont pour la plupart des institutions très prestigieuses. Cela a bien évidemment un impact très positif sur la cote des artistes de la CAAC. Ne développez-vous qu’une stratégie liée au marché de l’art international ou pouvez-vous prendre en compte également d’autres paramètres ?
Ce sont ces institutions « prestigieuses », comme vous le dites, qui nous sollicitent et cela nous conforte dans nos choix esthétiques et partis pris. Ces expositions valorisent les œuvres mais surtout les artistes et l’Afrique. Notre stratégie est avant tout de faire connaître, de populariser et d’inscrire dans l’Histoire des artistes et des œuvres que nous aimons et soutenons.
Vous parlez de marché de l’art international. Laissez-moi vous faire observer que vous serez bien en peine de trouver sur les foires de Bâle, Miami, Paris, Francfort, Londres ou New York des œuvres importantes de tous ces artistes. En effet, cela représente bien trop de temps, de voyages indispensables et d’efforts. Cela requiert également la constitution de réseaux et une connaissance du contexte et des artistes qui sont peut-être dissuasifs pour un marchand qui voudrait aujourd’hui exposer des œuvres de Samba, de Kingelez, de Titos Mabota ou d’Abu Backarr Mansaray.
En plus de vingt ans de voyage, je n’ai jamais croisé ces marchands, à Kinshasa, à Lagos, à Freetown ou à Maputo. C’est pourquoi la présence de ces artistes sur le marché est quasi inexistante. Pourtant aujourd’hui une vingtaine d’entre eux ont une reconnaissance internationale et sont présents dans la plupart des grands événements. C’est un paradoxe.
Vous évoquez une stratégie liée au marché de l’art international ; si demain le marché de l’art africain existe admettez que cela sera une des conséquences de notre travail, de notre politique de prêt, d’expositions et de soutien à ces artistes.
Notre collection n’a pas d’objectif spéculatif. Elle n’est pas à vendre. Tant mieux si ces artistes entrent dans de prestigieuses institutions et autres collections privées. Nous ne pourrons que nous réjouir d’avoir contribué à cette reconnaissance et à leur présence sur ce marché.
À ce sujet, pour la première fois cette année, un pavillon de la Biennale de Venise est entièrement consacré aux artistes africains. Comment considérez-vous cet événement ?
La « création », par Robert Storr, d’un pavillon africain à la Biennale de Venise est à plus d’un titre importante et significative. Ce continent, après un siècle de quasi indifférence – du point de vue de la création vivante -, prend part officiellement à l’une des plus prestigieuses manifestations d’art contemporain. Un continent entier qui ne disposait d’aucun pavillon depuis un siècle. Robert Storr a ainsi inventé le premier « pavillon continental ». Depuis la création de la Biennale, tout s’est principalement joué entre l’Europe et les Amériques. Il y avait donc une absence notoire des arts non occidentaux.
Ce pavillon est à lui seul l’affirmation de l’existence d’un art qui se partage, participe et enrichit une histoire mondiale des arts ; l’aboutissement d’une idée et d’une vision plus larges de l’art contemporain, l’ébranlement d’a priori arrogants. Sa présence éclatera plus encore les frontières de l’art, prenant en considération des cultures qui font face à une menace de défaite que l’on nomme globalisation. Il sera désormais plus difficile de colporter des idées condescendantes, de présenter l’art des autres cultures comme des formes d’exotisme, d’ethnocentrisme, de développementalisme, d’afro-pessimisme qui ont alimenté et stérilisé les débats depuis trop longtemps. Ce pavillon est une décision politique et esthétique importante qui montre une ouverture, un regard, un vrai intérêt pour l’art et non plus seulement une inféodation à une vision, une histoire occidentalo-centriste. Pour parcourir depuis longtemps l’Afrique Noire à la recherche des artistes, je sais la diversité, la pluralité, la dynamique, l’invention, la nouveauté, la liberté que ce pavillon peut clairement exposer. L’Afrique est riche d’artistes et d’œuvres qui ignorent les problématiques souvent stériles et qui obligent les amateurs à revenir à une liberté nécessaire, à un affranchissement des dogmes. Ce pavillon peut être l’occasion de montrer que Kinshasa, Dar es Salaam, Johannesburg, Maputo, Abidjan, Dakar, Douala, Cotonou… ne resteront pas des satellites mais pourraient devenir eux aussi des centres.
Les artistes de la CAAC sont relativement peu exposés en Afrique. N’est-ce pas paradoxal ? N’est-il pas important que les sociétés africaines aient accès à cette création contemporaine ?
En effet les artistes de la collection sont peu ou pas exposés en Afrique à l’exception des centres culturels qui ont des activités de coopération et de développement. Ils furent d’une aide précieuse à de nombreux artistes. Mais ces lieux restent surtout fréquentés par « les élites » et ces événements sont restés, malgré tous les efforts, confidentiels.
En Afrique, les ministères de la Culture ont des budgets dérisoires. À l’exception de l’Afrique du Sud, il n’y a presque pas de galeries, de musées d’art contemporain, de magazines et très peu de collectionneurs.
La biennale de Dakar, le Fespaco à Ouagadougou, les Rencontres photographiques de Bamako et aujourd’hui de Maputo, etc., facilitent la rencontre des artistes et sont des événements culturels importants. Mais en dehors des journées inaugurales la population reste encore trop peu concernée par ces événements. Les artistes eux-mêmes sont les premiers à le déplorer.
Mais ce n’est pas un fatalisme lié à l’Afrique, les choses bougent. Récemment la Fondation Zinsou créée à Cotonou a trouvé un succès populaire inégalé. Marie-Cécile Zinsou, sa présidente, a su faire de sa fondation un outil pour la diffusion et la reconnaissance de la culture béninoise en particulier. Grâce à une politique d’expositions, à la gratuité du lieu, à l’accueil du public et surtout à un projet pédagogique fort, la Fondation Zinsou est une expérience privée unique et un bel exemple.
Vous annoncez la création à venir d’une fondation Jean Pigozzi dans laquelle seront exposées les œuvres de la CAAC. Cette fondation pourrait-elle voir le jour en Afrique ?
Si l’art africain n’est pas présent sur le marché c’est aussi parce qu’il n’est pas ou trop peu défendu par les Africains eux-mêmes. Les arts chinois, indien ou russe occupent une place de plus en plus importante sur le marché parce qu’ils sont soutenus par des institutions, des fondations, des collectionneurs et des galeries de leur propre pays.
Une Fondation Pigozzi est à l’étude. Idéalement elle pourrait s’installer en Afrique et être ainsi partagée avec les populations locales. Mais quel pays choisir ? Pourquoi ? Dans quelles conditions ? La Fondation Zinsou a, elle, toutes les raisons d’être implantée à Cotonou.
Une Fondation est aussi un outil de communication. En Afrique, le déficit d’intérêt, le manque de professionnels, d’infrastructures et l’instabilité sont aujourd’hui encore trop dissuasifs pour envisager ce choix géographique. Nous sommes très attentifs aux propositions et je ne doute pas que la fondation verra le jour dans les prochaines années.
La CAAC est riche de milliers de numéros. Quels sont les artistes qui ont rejoint récemment la collection ?
Nous travaillons depuis plus de vingt ans avec la majorité des artistes : Samba, Sidibé, Hazoumé, Lilanga, Kingelez, Bouabré… Je fais toujours de nombreux voyages en Afrique. La technologie moderne a grandement facilité les échanges entre l’Afrique et l’Occident et une nouvelle génération d’artistes s’est adaptée à cette évolution.
Au Mozambique, en Afrique du Sud, en République démocratique du Congo, au Nigeria, au Bénin, au Cameroun et dans d’autres pays, le succès international d’artistes locaux a dynamisé la jeune création.
Ces deux dernières années notre collection s’est ouverte à de nombreux artistes tels que les peintres Pathy Tshindele, Kura Somali, Mendonça, Afrikanrat ; le sculpteur Titos Mabota, les photographes Mauro Pinto, Crosby, Uche James Iroha et nous regardons avec beaucoup d’intérêt l’évolution de nombreux autres jeunes artistes.
Que pensez-vous de la collection Sindika Dokolo d’art africain contemporain qui a été choisie pour représenter l’Afrique à Venise ?
J’ai moi-même répondu à l’appel à projet et me sens assez libre pour penser que le choix de la collection de Sindika Dokolo et de ses deux commissaires par un comité indépendant, était logique et prévisible : la collection d’un Africain présentée par deux commissaires originaires du continent. Sans vouloir préjuger de la pertinence de leur projet et de leurs choix esthétiques, il faut bien reconnaître que c’est là un bel arrangement !
Je comprends fort bien que pour une première, il eut été problématique de proposer à un commissaire français, blanc, de présenter partiellement la collection d’art africain contemporain d’un Occidental blanc, fut-elle incontournable.
Espérons de leurs choix qu’ils permettent une large connaissance des artistes et des œuvres en réponse au trouble global qu’il y a, plus que jamais, dans les identités ; qu’ils laissent la place à des spécificités, des singularités, des pensées, des rêves, des mondes qui font le Monde.
Je ne connais pas, et les artistes congolais semble-t-il non plus, personnellement Sindika Dokolo. Je sais que son père fut le puissant gouverneur de la Banque Centrale du Congo et accessoirement collectionneur d’ivoires anciens. Je n’en sais pas plus que ce qui est diffusé sur Internet et qui n’a pas valeur de vérité.
Sindika Dokolo semble montrer un intérêt récent pour l’art contemporain de son continent d’origine et c’est louable. Il est peut-être besoin de préciser que sa collection est celle qui a été constituée par le passionné collectionneur Allemand Hans Bogatzke, aujourd’hui décédé. Elle semble s’agrandir peu à peu sur les conseils de l’artiste Angolais Fernando Alvim et son consultant Simon Njami, l’un des commissaires d’Africa Remix.
On peut espérer que les commissaires de ce pavillon ne se satisferont pas d’un remake de l’exposition Africa Remix qui à vouloir rester trop correcte, fut finalement bien confuse.
Employez-vous volontiers l’expression « art africain contemporain » ?
Que veut dire art africain ? Je m’étonne encore que la question porte en elle-même toutes les controverses, les aberrations, les doutes, les critiques qui se perpétuent et qui desservent les artistes et l’Afrique bien plus qu’ils ne les honorent et les crédibilisent. On ne s’embarrasse pas de cette question pour l’art chinois, asiatique, indien… Bien sûr qu’une connaissance des contextes, de l’histoire, bouscule nos certitudes et ouvre à plus d’objectivité ! Anselm Kiefer est un artiste profondément allemand et mondial. Paul McCarthy, Américain, est mondial. Anish Kapoor, Indien, est mondial. Wim Delvoye, Belge, est mondial. David Hammons, Afro-Américain, est mondial tout comme le Congolais Chéri Samba, le Béninois Romuald Hazoumé, l’Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré et les Sud-Africains Kay Hassan, Billie Zangewa et Lolo Veloko, William Kentridge, Willie Dester et tant d’autres.
Peut-être faudrait-il plus regarder leurs œuvres, écouter les artistes qui ne sont pas ou plus depuis longtemps de simples figurants dans les expositions internationales ?

///Article N° : 6727

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