L’art « sexué » ou le chemin de la différence

Entretien d'Alexandre Mensah avec N'goné Fall (Revue noire)

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Dire d’une production artistique qu’elle est « sexuée » reviendrait à dire qu’elle affiche une intention quelconque liée au sexe au-delà des objets de représentation qu’elle se fixe. Sa particularité esthétique tiendrait dans la suggestion d’une distinction identitaire ou libidinale de l’artiste, influençant sa perception du monde. Il s’agit là d’un état de différence exprimé, même s’il n’est pas revendiqué, par rapport à des normes sociales dans les rapports entre les sexes. Si une telle veine artistique est clairement repérable dans la production occidentale, où triomphe la singularité de l’artiste et des sous-groupes qui composent la société, ce type d’approche ne va pas sans poser quelques problèmes dans un contexte africain très sensible aux enjeux communautaires.
Dans la majorité des traditions artisanales et artistiques africaines, les secteurs d’activité sont distinctement répartis entre hommes et femmes, répondant à la logique d’organisation de l’ensemble de la société. Sur ce continent, à quel degré ceux ou celles qui se réclament de l’art contemporain mondial sont-il limités dans les contenus esthétiques et éthiques qu’ils déploient, de leur lieu de vie aux contextes d’exposition ? A-t-on un juste reflet des sensibilités esthétiques des deux sexes ?
Cette rencontre avec N’goné Fall, Sénégalaise résidant à Paris et membre de l’équipe de la Revue Noire, a été l’occasion d’aborder de tels questionnements, au regard de la large couverture éditoriale sur la création contemporaine africaine qu’a réalisée cette revue pendant dix ans. La revue a été récemment interrompue alors que son site internet (www.revuenoire.com) et l’édition de livres d’art continuent.

Vous avez brossé un gigantesque panorama de la création contemporaine d’Afrique et des diasporas. Au fil des numéros, on se rend compte d’une énorme disproportion entre le nombre d’hommes et de femmes artistes présentés. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Je n’arrive pas vraiment à y trouver de réponses. Les arts plastiques, c’est à l’origine ce pour quoi la revue avait été créée et qui explique que les arts plastiques marquent tout ce qu’on fait, même si on essaye aussi d’aborder les autres champs de la création. Effectivement, en Afrique, il y a très peu de femmes artistes. Il y en a un peu plus dans les Caraïbes ou au niveau des diasporas. C’est en train de bouger avec les jeunes de moins de trente ans , mais les femmes représentent quand même moins de 10% de l’ensemble. Dans les anciennes générations qui ont démarré dans les années 60, il n’y a quasiment pas de femmes. Ce n’est pourtant pas un métier physiquement plus dur qu’un autre. Il est peut-être plus aléatoire parce qu’être artiste, ce n’est pas avoir de rentrées d’argent fixes. Dans le cinéma et la photographie, c’est pareil. Les femmes sont beaucoup plus présentes dans la danse et dans la mode…
Pensez-vous que des pratiques artisanales traditionnelles dévolues aux femmes puissent servir de tremplin à des expressions plus contemporaines ?
Il y a la filière textile, où les femmes sont très présentes si l’on prend les teinturières, alors que le tissage revient aux hommes. Mais ça n’a pas généré une stimulation particulière pour des femmes qui voudraient extrapoler vers autre chose. Si l’on prend, par exemple, les teinturières maliennes qui font un travail formidable depuis des générations, la richesse des créations n’a pas débouché sur autre chose. On remarque qu’aujourd’hui les jeunes n’ont pas envie de se lancer dans le textile parce que c’est un métier dur qui se fait encore à la main. En arts plastiques, les femmes peintres ou sculpteurs sont assez en retrait par rapport à tout ce monde traditionnel. Il n’y a pas de lien et quand je leur pose ce type de questions, elles sont d’ailleurs plutôt surprises.
On a déjà vu des œuvres de femmes qui peignent sur les cases être exposées dans des expositions d’art contemporain. N’est-ce là qu’une exception qui confirmerait la règle ?
Je me demande dans quelle mesure ce n’est pas une passerelle artificielle. Le phénomène des peintures de cases est très répandu en Afrique du Sud, on le retrouve aussi beaucoup au Mali. Angela Fischer a fait tout un livre à ce propos : « Tableaux d’Afrique ». Un artiste français a fait travailler Alina Ndembele sur des toiles ou sur des panneaux. Une exposition au Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie avait repris le système des panneaux signalétiques, des sens interdits et autres, et avait fait peindre cette femme dessus. Cela avait été présenté comme une collaboration des deux artistes mais je me demande dans quelle mesure ce n’est pas un détournement, car ce n’est pas parti de la volonté d’Alina Ndembele qui aurait voulu innover d’elle-même. Cela n’a débouché sur rien : c’est comme si on découpait un morceau de la case et qu’on le mettait sur un autre support. Cela m’a fait penser à ce qui s’était passé dans les années 20, quand des artistes et des missionnaires européens avaient vu des dessins sur des cases, et avaient distribué du papier, des crayons, de la gouache aux gens pour en faire des artistes. Alina Ndembele est rentrée chez elle et a recommencé à peindre sa case après chaque saison des pluies. Elle a été artificiellement intégrée au circuit artistique occidental.
Est-ce que vous avez pu noter auprès des femmes artistes contemporains des traits distinctifs par rapport à leurs homologues masculins ?
Non, heureusement d’ailleurs ! Elles ne sont pas particulièrement repérables, même si certaines font un travail sur le corps avec une démarche un peu autobiographique. Même si l’on prend la photographe Angèle Etundi Essomba qui photographie beaucoup les femmes, elle n’est pas forcément identifiable. Celle qui l’est peut-être plus, c’est Bernie Searles, une Sud-africaine, qui fait aussi tout un travail à partir de son corps. Elle le prend en photo et fait des tirages sur de grandes bâches ou de grands tissus où on la reconnaît. A part elle, les femmes artistes ne sont pas identifiables et j’espère qu’elles ne le seront jamais. Femme ou homme, c’est l’artiste qui compte. Même si elles ont des choses à dire en tant que femmes, ce sera d’une manière beaucoup plus subtile qui n’apparaîtra pas directement. Les questions d’identité seront abordées dans leur globalité, en tant qu’être humain. Les artistes sont des gens très solitaires et ils se connaissent tous dans un pays. Je n’ai jamais vu d’associations de femmes artistes.
Il n’y a donc aucune difficulté particulière à être femme et artiste en Afrique ?
Tout dépend de ce qu’elles font. Par exemple Bill Kouelany, une des rares femmes artistes de Brazzaville. Elle a fait un travail sur le viol, très violent et sanguinolent, qui a choqué les gens – non parce que c’est une femme, mais parce que c’était cru et que c’était le viol. Durant les événements terribles, il y avait forcément eu des viols. La paix officiellement revenue, et Bill replongeait tout le monde dans des histoires qu’on essayait d’oublier, car le viol a un côté tabou que l’on a pas forcément envie de voir en face, c’est plus confortable. A l’époque, elle exposait ses toiles au Centre culturel français et Chirac, en voyage présidentiel, devait visiter cette exposition. Ses toiles ont été retirées à la dernière minute pour ne pas choquer. Elle s’est donc véritablement retrouvée en porte-à-faux par rapport à sa société parce qu’elle avait osé parler de ça d’une manière trop directe. Et puis Brazzaville est encore sous l’influence de l’Ecole de Poto-Poto et son travail n’est absolument pas dans ce registre. Elle dénote dans le paysage. Il y a aussi Elise Fiduval et sa série sur les nus, présentée aux premières Rencontres de Bamako en 1994, qui avait un peu dérangé les Maliens : des corps nus dans un pays majoritairement musulman. Ce n’était donc pas elle en tant que photographe femme qui était critiquée. Dès l’instant qu’une société reconnaît le statut de l’artiste, que ce n’est pas un métier humiliant, dégradant ou un sous-métier, qu’il soit homme ou femme, l’artiste est accepté en tant que tel.
Quelles sont ces femmes artistes qui ont véritablement réussi à l’heure actuelle ?
Si j’en cite deux, je vais me faire lyncher par les autres ! En proportion, il y en a beaucoup plus en Afrique du Sud qu’ailleurs. Il y a des pays où il n’y en a quasiment pas, on ne s’explique pas pourquoi. Mais à l’exception de quelques Sud-africaines et Zimbabwéennes blanches, aucune Africaine vivant sur le continent n’a vraiment pour l’instant de carrière internationale. La plupart sont très jeunes, toutes âgées de moins de quarante ans.
Des femmes artistes de la diaspora – je pense à quelqu’un que vous avez largement présenté comme Sokari Douglas Camp – peuvent-elles éprouver des difficultés dans l’articulation de leur travail entre le pays occidental où elles produisent et leur pays d’origine ?
Sokari a fait toute sa carrière en Occident où elle est très connue. En Afrique, les jeunes ne la connaissent pas. Il serait intéressant de la voir exposer dans un pays africain et qu’elle explique la démarche de son travail car elle n’est pas évidente lorsqu’on est face à ses œuvres, ces pièces assemblées qui bougent et font du bruit. Ce serait intéressant parce que les Africains n’ont le plus souvent pas accès aux artistes installés en Europe. Là aussi, il y a un manque de passerelles.
Dans le domaine pluridisciplinaire, je pensais aux opérateurs culturels et autres organisateurs de manifestations culturelles. Les femmes sont-elles mieux représentées dans ce type d’activités ?
Oui, les femmes sont plus présentes dans ce milieu-là. La plupart des galeries sont tenues par des femmes. C’est le cas en Afrique du Sud et au Zimbabwe. Si l’on prend le Cameroun, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, c’est là aussi qu’on va les retrouver et qu’elles sont très actives : la promotion culturelle. Et elles arrivent aussi dans la presse maintenant.
A l’intérieur des considérations sur les rapports hommes / femmes, se posent les questions liées à l’homosexualité. Il semble extrêmement difficile d’entendre des Africains s’exprimer à ce sujet. Qu’en est-il dans les milieux artistiques ?
Je vais encore mettre de coté l’Afrique du Sud : ce pays est vraiment à part. Le Cap est « la ville des homosexuels ». On y trouve une très forte communauté, très militante, avec des connexions sur Londres et les Etats-Unis, le même type de revendications, une homosexualité affichée, tolérée et respectée. On y trouve des associations militantes, des variantes d’Act Up qui sont un peu comme des gardes fous contre les dérapages. Il y a des artistes aussi. J’en ai rencontré à l’époque où l’on faisait la manifestation « Les artistes africains et le sida ». Parmi eux, un artiste blanc, Andrew Putter, travaillait autour de l’homosexualité, du sexe et du sida. Sinon, un des rares pays où j’ai pu rencontrer une communauté homosexuelle affichée, sans être dans le militantisme, c’est la Côte d’Ivoire, à Abidjan. C’est vrai que cette ville a toujours été un melting-pot, qu’elle a toujours été considéré comme la capitale d’Afrique de l’Ouest. J’espère qu’ils vont bientôt sortir de leurs délires et qu’ils vont continuer d’en faire cette ville qu’on aime et où se sent chez nous quand on y va. C’est ce qui la rend aussi intéressante : son humour et son brassage, sa tolérance apparente. On peut y croiser des homosexuels dans la rue, on peut parler d’homosexualité. C’est en Afrique centrale ou dans cette région côtière que, parce qu’il y a moins de musulmans et donc une vision des choses un peu différente, on peut parler un peu plus facilement d’homosexualité, et encore. A l’inverse, dans les pays du Sahel, « on tire le rideau »: officiellement, ça n’existe pas. C’est donc un sujet que personne ne veut aborder pour ne pas causer de remous, parce que ça pourrait aussi dégénérer en chasse aux sorcières.
Face à tous ces tabous, sent-on passer des sentiments refoulés dans les expressions artistiques?
Bill Kouelany l’a fait de manière tellement directe qu’elle s’en est pris plein la figure. Elle va sans doute continuer à le faire, mais de manière plus soft. Elle a été pas mal été traumatisée par ce qui s’est passé à Brazzaville. Je pense aussi à l’œuvre d’Afi Nayo, une artiste togolaise, mais elle seule pourrait le confirmer.
Les artistes contemporains africains semblent confrontés à deux héritages artistiques radicalement opposés. L’un venant d’Afrique, niant la transgression, et l’autre, occidental, l’ayant partiellement incorporé à son développement historique. Comment s’en sortent-ils individuellement avec ces références contradictoires ?
Concernant les femmes, on retrouve principalement une volonté de transgression dans le travail de celles du Maghreb qui ont quitté leur pays, poussées par la revendication et le besoin d’extérioriser leurs souffrances. Une fois en Europe, où elles font la jonction avec ce qu’il s’y fait, cela donne souvent des choses surprenantes et très fortes. Concernant les hommes, on en trouve peu qui présentent quelque chose du domaine de la transgression. L’exception sud-africaine s’explique par un contexte historique lié à la lutte. Ailleurs, les rares artistes qui traitent de ces tabous sexuels sont complètement déconnectés du contexte africain. Leur carrière se fait en Occident. Ici, à Paris, je ne vois que deux exemples. Pour le premier, c’est le contenu de son œuvre qui est concerné, alors que pour le second, c’est dans son identité même et sa façon de se présenter. Le premier, c’est Bili Bidjocka qui travaille beaucoup autour de la robe. Sa dernière pièce est en ce moment exposée au Musée d’art moderne. C’est un labyrinthe fait de robes qui, en fait, servent de portes et d’arches. C’est une maquette car il n’avait pas les moyens de la réaliser en vrai. Il a fait beaucoup de choses autour de la robe qui a pour lui une symbolique très forte et, de temps en temps, il aime bien jouer à une provocation très parisienne et être dans un discours ambigu sur la sexualité. Il avait écrit un texte assez provoquant dans le numéro de la revue sur le Cameroun. On ne saura jamais exactement ce qu’il est lui mais ce n’est pas vraiment ce qui importe. Le second, c’est Tayou, qui s’appelle Jean-Apollinaire et qui se fait appeler par des prénoms de femme : Pascale Martine Tayou. Dans les interviews, les gens lui demandaient pourquoi il s’appelait comme ça et il répondait qu’il n’avait pas besoin de se justifier, qu’il avait choisi ce nom parce qu’il en avait envie. Ses explications varient en permanence. Maintenant qu’il est connu du milieu de l’art contemporain, les gens l’appellent tout simplement Tayou.
Le problème du sida en Afrique n’a-t-il pas créé l’occasion d’aborder la question de l’homosexualité ?
Absolument pas. On a parlé du sida, on en parle encore mais ça reste pour beaucoup le rôle des ONG. Les quelques associations de lutte contre le sida traitent du problème de façon très large, de manière à sensibiliser les gens par des campagnes d’information. On ne va jamais déraper sur un sujet comme celui de l’homosexualité, même si d’autres sujets sont abordés, que ce soit celui des partenaires multiples, la polygamie ou le droit des femmes à gérer leur corps. J’ai suivi une amie médecin à Dakar qui avait expliqué aux femmes le rôle des préservatifs féminins. Il y avait eu un scandale dans une ville au nord de Dakar parce qu’une jeune femme mariée à un émigré avait refusé de passer à l’acte le soir de ses nuits de noces, sous prétexte qu’on lui refusait le droit de mettre un préservatif. Dans un petit village peul, à la frontière mauritanienne, ça fait forcément la une des journaux ! Peu de temps auparavant, une caravane d’information sur le sida était passée dans le village et ça avait marqué cette jeune fille de 19 ans. Elle voulait mettre un préservatif sous prétexte que son mari revenait d’Europe et qu’il n’était pas sûr. Cela a immédiatement posé le problème du manque de confiance dans le cadre d’un mariage forcé ou arrangé. Ce sont généralement plutôt ce genre de problèmes-là qui sont abordés : A-t-on le droit aujourd’hui, en l’an 2000, de forcer une gamine à épouser un gars qu’elle n’a jamais vu ? Est-ce qu’elle a le droit de refuser de consommer un mariage ?
Dans la sphère traditionnelle, n’y a-t-il aucun stade où la hiérarchie entre les deux sexes puisse être remise en cause ?
Si, on trouve des moments exceptionnels qui servent d’exutoire. On a l’équivalent du mardi gras au Sénégal, qu’on appelle le Tadjubun, où tout le monde est censé se déguiser. Beaucoup d’hommes se déguisent en femmes, c’est autorisé car c’est le nouvel an. On part du principe qu’il y a un bouleversement cosmique, qu’il faut faire une grosse fête, beaucoup manger, parce que dans la nuit avant la nouvelle année, il y a la pesée des corps. Il faut être très lourd pour passer dans l’année suivante et ne pas être enlevé par de mauvais génies, c’est un prétexte à orgie. C’est ce jour-là que la tradition veut que l’on remette les clefs de la ville aux jeunes, que ceux-ci se travestissent pour déstabiliser les mauvais génies et brouiller les pistes. Mais il n’y a jamais eu d’ambiguïté, ça n’a jamais dégénéré en bacchanales. Ce sont des manifestations traditionnelles dans des sociétés qui savent très bien qu’il y a des équilibres et que les gens doivent pouvoir parfois se défouler. Après, tout le monde remet son masque et redevient silencieux jusqu’à la prochaine fête !

///Article N° : 1739

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