Le cinéma algérien aujourd’hui

Table ronde au 10e festival des cinémas d'Afrique en pays d'Apt

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Lors de la 10e édition du festival des cinémas d’Afrique en pays d’Apt (novembre 2012), la traditionnelle table ronde du dimanche matin a porté sur l’état du cinéma algérien. Elle regroupait la réalisatrice et actrice Amal Kateb, le distributeur Jacques Choukroun, le distributeur et producteur Hachemi Zertal, les réalisateurs Merzak Allouache et Djamil Beloucif, Laïla Choulak, vice-présidente de l’association Projecteurs qui organise les Rencontres cinématographiques de Bejaïa et leur directeur artistique, le critique Samir Ardjoum, ainsi que le critique et universitaire tunisien Tahar Chikhaoui. Un débat passionnant aux voix discordantes et engagées !

Olivier Barlet : Pour des raisons historiques évidentes, l’Algérie est un pays qui nous importe et le cinéma est pour les Algériens une façon de se dire au monde. Sans tomber dans le procès, il s’agira d’aborder les obstacles et les difficultés rencontrés autant que les chances et les grâces. Même si les choses doivent être dites, il s’agira donc de dégager les forces et les possibles pour envisager les enjeux.
Merzak Allouache : La difficulté en Algérie est moins de tourner des films que de les montrer. Dans ce pays où il y avait plus de trois cents cinémas, un réseau de cinémathèques, on pouvait accompagner nos films et discuter avec le public. Aujourd’hui, on les montre à très peu de gens dans des conditions déplorables, alors que la propagande officielle fait croire qu’il y a des salles et des avant-premières, avec des manifestations officielles où on nettoie tout pour l’espace d’une soirée ! Ensuite, le film disparaît. Une nouvelle génération arrive à faire des films en dehors des circuits de subventions mais c’est les montrer qui est dramatique. Dans les salles, le son et l’image sont très mauvais. Le public a perdu l’habitude d’aller au cinéma et demande que toute l’Algérie soit présentée en un seul film. Je voudrais que mes films rencontrent les lycéens, les étudiants, le public : cela a existé dans les quartiers, les gens allaient au cinéma. Quand je montre un film en Algérie, on me demande quand va sortir le DVD, sachant qu’ils sont tous piratés. Le cinéma algérien est une excuse pour parler politique, pas pour montrer un film. On a un mur officiel de gens très médiocres de gens qui sont au ministère de la Culture, qui ont une vision absurde du cinéma et qui semblent contents d’être là !
Djamil Beloucif : Aujourd’hui, on peut voir les films sur internet. La technique rend cela possible. Il y a à boire et à manger, il faut faire le tri, mais c’est une façon de montrer et voir les films.
Merzak Allouache : Je ne suis pas de la génération internet. L’humour algérien se retrouve sur internet. Les images les plus intéressantes sur les émeutes, les manifestations, les stades, sont sur internet, mais ça ne me suffit pas : je reste frustré de ne pas pouvoir discuter des films. Il y a une nouvelle loi qui condamne celui qui filme sans autorisation : c’est nouveau. On essaye de contrôler toutes ces petites caméras qui circulent.
Djamil Beloucif : C’est une aberration de vouloir contrôle ça. Un harraga est passible d’amende ! Il est impossible de contrôler tout ça !
Olivier Barlet : Cela nous ramène au décret Laval de 1934 qui imposait une autorisation pour faire des images dans les colonies… On parle là rapidement sur la question des contrôles, mais au niveau des tripes, des thématiques, qu’est-ce qu’on a envie de faire entendre au cinéma en Algérie aujourd’hui ?
Djamil Beloucif : Une bouteille d’eau, un paquet de clopes, des objets, voilà des bons sujets. Je m’intéresse à ce qui est banal. Le cinéma a des formes, pas de sujets. Arriver à tordre l’œil du spectateur pour lui faire rendre quelque chose d’anal. Je rejoins Merzak pour dire que le cinéma, c’est un groupe qui regarde quelque chose ensemble. Le point du vue du théâtre était unique, au cinéma on a réussi à le faire bouger, avec des angles, des plans, des coupes, etc. Internet, on n’arrive pas à le faire avec du groupe. Peut-être de nouvelles formes sont-elles en train de naître, mais cela dépasse le problème de l’Algérie.
Amal Kateb : Les Rencontres cinématographiques de Bejaïa est le seul festival où mes courts métrages ont pu rencontrer un public. Ce qui et complexe, c’est d’arriver à parler avec le ton juste, propre à soi. On a envie de contredire, de provoquer, de se conformer à des attentes, de l’État pour ne pas être censuré, d’un public étranger. La difficulté est de trouver sa juste place. Le problème est de protéger sa voix intérieure, sans tenir compte des attentes des uns et des autres.
Olivier Barlet : Les Rencontres de Bejaïa sont un lieu où le collectif se remet en place. Qu’est-ce qui est en jeu dans ces Rencontres ?
Laïla Choulak : Les Rencontres sont portées par l’association Projecteur. Elles ont démarré avec la collaboration de deux associations : Kaïna cinéma et Cinéma et mémoire. Et cela, il y a dix ans dans le but de rouvrir la salle de cinéma, fermée depuis longtemps. Dans Projecteur il y a aussi heurter, faire choc. La diffusion est le premier objectif : remettre le cinéma dans la société. Reprendre le ciné-club longtemps arrêté. Il nous fallait rendre compte des images qui se font en Algérie et ailleurs.
Olivier Barlet : Projection est donc bien vu comme la possibilité de voir ensemble.
Laïla Choulak : Exactement. Cela nous aide à changer le regard, savoir prendre la parole, s’impliquer. On a un retour, des réponses, et cela nous permet de mesurer la valeur du travail accompli. On a la chance à Bejaïa de pouvoir agir en tant que femme : les portes sont ouvertes. L’enjeu est d’adhérer à des mouvements qui font bouger les choses.
Amal Kateb : Cette question de la femme, cela fait partie des attentes dont je parlais : on attend de nous qu’on parle de la femme algérienne. Un de mes films s’appelle Allez les filles ! et non Allez les femmes !
Samir Ardjoum : J’allais à Bejaïa en tant que journalistes et j’y ai vu un public qui s’impliquait vraiment. C’est vrai que, comme le disait Merzak, le cinéma n’arrive au public que comme événement, et entre les événements il n’y a rien ou pas grand-chose. Quand on lui propose de réagir à un film, il n’a pas l’habitude. Dans certains festivals, on voit le public réagir comme s’il était chez lui dans son salon : on discute et on est sur son portable. Il n’est pas à blâmer, c’est normal, mais la télévision gagne du terrain, et du coup, il n’y a plus d’échanges. À Bejaïa, le public brisait la barrière entre lui et le cinéma en discutant avec le réalisateur. J’y étais pour la première fois en 2009 où Tariq Teguia présentait Inland. Un spectateur lui a proposé de venir chez lui pour remonter le film ! Teguia l’avait pris ensuite en aparté et avait pris le temps de discuter avec lui. Les deux objectifs de la programmation sont d’une part, de ne pas tomber dans le misérabilisme : on ne sélectionne pas un film parce qu’il est algérien. Ce n’est pas le contenu qui nous interpelle mais la forme. Les Rencontres ne donnent pas lieu à une compétition. D’autre part, le deuxième aspect est de montrer autre chose, d’autres géographies, comme autrefois à la Cinémathèque. Que le cinéma ne soit pas un enfermement communautariste !
Tahar Chikhaoui : Je suis issu d’une tribu nomade, puis il y a eu sédentarisation et je suis né dans une maison en terre. Puis nous nous sommes installés dans une maison en dur, puis avons construit des ailes en briques. Mais depuis quelques années, j’ai l’impression de n’habiter nulle part. Peut-être me faudrait-il une maison portable ? J’entends bien ce qui se dit ici mais quelque chose est en train de changer et on ne s’en rend pas compte. Le film Babylone le dit très bien : le cinéma a eu sa maison, la salle de cinéma, et c’est en train de changer. Bien sûr, elle ne va pas disparaître. Mais on s’éloigne du passé : elle est devenue un ancien lieu, comme la maison de mon grand-père. D’autres lieux se construisent, une mutation est à l’œuvre, mais on n’a pas prise dessus. Je suis sûr que notre mode de percevoir les films va changer de même que notre mode de faire change. On fait maintenant des films avec des caméras accrochées au front, comme la lampe des mineurs, que personne ne peut contrôler. Si on fait des films ainsi, il est normal qu’en aval ça change aussi. On est facilement nostalgique mais les choses changent : internet, DVD, transfert de fichiers d’un continent à l’autre ou vision globale. La caméra-stylo était une métaphore mais aujourd’hui elle est vraiment un stylo. Il faut bien sûr voir ce qu’on fait avec. Merzak Allouache est connu de ma génération car on a vu ses films dans des salles de cinéma. Mais je pense qu’il sera encore plus vu qu’il ne se rend compte dans ces changements en cours. Quand je vois les films à Bejaïa, je suis frappé par la créativité et l’effervescence des jeunes cinéastes algériens. Pas tout, pas tous, il y a du médiocre, certes. Mais il y a aussi du beau. Cela se répercute sur les contenus : quand on a une armée de techniciens avec une caméra 35 mm, on ne prend pas les mêmes risques et on s’intéresse moins à la banalité. Je pense qu’on est en train de vivre un changement mondial du statut de l’image et du rapport au spectacle. On donne un sens à ce qui n’a pas de sens, ce qui peut être une définition de l’art. On va participer à la fabrication des films. Le mode fondamental de faire des films ne va pas forcément disparaître mais c’est une nouvelle stratification.

Merzak Allouache : Je ne suis pas d’accord. On va nous envoyer les films d’Hollywood et nous, on devra se contenter de petites caméras pour internet : je ne suis pas d’accord ! Celui qui veut tourner avec une petite caméra doit tourner avec une petite caméra et celui qui veut tourner en 35 avec du 35. Il ne faut pas croire que le cinéma est démocratisé. Tu parlais de la maison : en Algérie, depuis l’indépendance, une majorité des immeubles ont un ascenseur qui ne marche pas, bloqué depuis trente ou quarante ans. Est-ce qu’il faut réparer ces ascenseurs ou bien développer de nouvelles godasses qui permettent de monter allègrement les escaliers ? Dans notre pays du Tiers-monde qui a beaucoup d’argent, apprenons aux gens à monter plus vite les escaliers ? Non ! Il faut partout exiger des subventions et pouvoir tourner avec des équipes de soixante ou quatre-vingt personnes comme ça se fait partout quand on le veut ! L’internet ne démocratise pas le cinéma. Samir insistait sur le public qui n’a plus de notion du cinéma. Nous sommes dans un pays où les festivals doivent être officiels et on ne peut plus appeler les autres que rencontres : là aussi, c’est une bataille à mener.
Olivier Barlet : quand Godard est allé en soixante-quinze au Mozambique, invité par les cinéastes, il s’est fait sortir du pays également par les cinéastes car il avait préconisé la caméra dv de l’époque alors qu’ils voulaient tourner en 35 !
Merzak Allouache : les Mozambicains n’ont pas eu droit à la télévision qui a été interdite durant des années, sur le conseil de ces cinéastes qui venaient d’ailleurs, parce que les Mozambicains allaient regarder la télévision sud-africaine.
Olivier Barlet : L’histoire des trois petits cochons que nous racontait Tahar (les maisons de paille, de briques et de pierres) va donc diviser cette table ! Continuons sur les questions de la production et de la distribution.
Hachemi Zertal : la distribution c’est l’accès aux images. Nous avions plus de quatre cents salles et les gens allaient au cinéma. Les films étaient soumis à la censure et avaient un visa d’exploitation. Mais il y avait aussi un réseau de salles de la cinémathèque algérienne qui passait des films non-commerciaux appartenant au répertoire du cinéma mondial. C’est ainsi que toute une génération de cinéastes a vu ces films et a pu en débattre dans les ciné-clubs. La cinémathèque n’était pas assujettie à la censure : le public pouvait ainsi voir le dernier film de Chahine ou de Fassbinder et souvent en discuter avec le réalisateur. J’ai vécu ça à Constantine : les gens venaient à la cinémathèque pour voir un cinéma autre, non censuré. Aujourd’hui, où il y a une centaine de partis, on ne peut pas voir un film algérien s’il n’a pas de visa d’exploitation qu’il lui aura fallu demander un à trois mois à l’avance. Et ces films ne passent pas à la cinémathèque. Les ministres de la Culture ont remis en cause ce principe et les cinémathèques sont également soumises à la censure. On fait tout pour que les films ne passent pas. Je n’arrive pas à avoir le visa d’exploitation de deux films d’animation depuis deux années ! On veut laminer les énergies. On replâtre les salles de cinéma (ce n’est pas une restauration). Cela coûterait moins cher de reconstruire mais on fait tout pour ne pas construire. À Constantine, cela fait dix-sept ans que la salle de la Cinémathèque est fermée, les travailleurs sont payés. L’autre salle, on la retape depuis six ans et on accélère à cause du cinquantenaire de l’indépendance. Il faut justifier des budgets et on avance des chiffres… Même dans les salles retapées à Alger ou ailleurs, il y a une moyenne de quinze spectateurs/jour ! Autrefois, les salles faisaient 80 % de remplissage. On ne se pose pas la question du pourquoi de cette débandade. Il y a le DVD et la parabole et les gens sont au courant des sorties de film. Un an plus tard, personne ne va le voir. Le catalogue de la cinémathèque algérienne est épuisé car on a tout fait pour épuiser cet espace de liberté : les films sont en lambeaux et il est frustrant de ne pouvoir le film dans son entier ! Si on cherche une copie d’Omar Gatlato, on ne la trouve pas ! Un multiplexe numérique s’est créé à Alger dans un multiplexe mais le ministère fait tout pour qu’il n’ouvre pas : on ne veut pas du numérique et on veut poursuivre le 35. On retape les salles de la cinémathèque en lançant des appels d’offres pour acheter deux appareils 35 dans une seule cabine alors qu’on sait très bien qu’on fonctionne avec un seul appareil et que le numérique est en train de s’imposer. Je ne suis pas contre le fait de maintenir le 35 dans les cinémathèques pour les films du répertoire, mais être contre le numérique en parallèle est une question de censure car on n’a plus le pouvoir ! Tout est fait dans cette politique de restauration de salles de cinéma pour qu’il n’y ait pas accès au numérique. Le ministère de la Culture ne veut pas céder les salles au ministère de l’Intérieur. C’est très bien mais en faisant tout pour qu’elles ne fonctionnent pas, ça n’a pas de sens. Les travailleurs sont sans motivation car fonctionnarisés. Les municipalités font des salles pour montrer qu’il y a des activités mais après l’inauguration la salle ne fonctionne pas et ça ne les dérange pas ! Et quand un distributeur comme moi propose une cogestion pour que le film puisse passer en faisant un travail ensemble pour que le public vienne, on m’oppose la réglementation qui ne permet à un agent extérieur à la commune de faire fonctionner la salle. C’est le statut quo. L’Afrique, une salle de 1 200 places, a été inaugurée puis est restée fermée. Idem pour le Casino (Alger) : inaugurée à 8 heures du matin avec un film emprunté à une salle proche le temps que le préfet passe et fermée aussitôt après… C’est vraiment la galère d’amener les films qui puissent plaire au public. J’ai sorti Les Seigneurs d’Olivier Dahan pour un public jeune, amenant l’acteur Ramzi pour la promotion. On a atteint 1 193 spectateurs : je n’ai pas récupéré le dixième de ce que j’ai payé. Le chef du cabinet du ministre de la Culture est venu en personne voir le film pour attribuer le visa d’exploitation. Et si nous sortions dix ou quinze films par semaine comme en France, comment ferait ce pauvre chef de cabinet pour faire aussi son travail ? Il y a aujourd’hui à Alger deux salles commerciales gérées par des privés qui fonctionnent, avec trois séances par jour et une promotion notamment sur internet, malgré les affirmations comme quoi il y en aurait une vingtaine ! J’avais deux copies pour Les Seigneurs, je ne savais où mettre la deuxième.
Jacques Choukroun : Je suis très content de ce que dit mon ami Merzak car je ne suis pas du tout d’accord avec la vision de la salle comme nostalgie. Les grands pays producteurs de films sont ceux où les salles sont très développées : les États-Unis, l’Inde, l’Iran… Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui un cinéma algérien : il y a des films, un bouillonnement, mais pas une cinématographie. Je voulais monter un master pro à Alger pour former des gens pour diriger une salle. Il a fallu que j’explique en long et en large sa nécessité. Personne ne s’est posé la question de diviser les grandes salles lors de leur rénovation pour en faire des petits complexes de cinéma : on ne se demande pas le rapport du public au cinéma. Ce master a eu lieu : il y a maintenant à Alger douze étudiants dotés d’un vrai diplôme, mais aucun n’a trouvé de boulot dans la filière. Les gens motivés existent mais on tarde à leur donner ces responsabilités. Il n’y aura pas de renouveau du cinéma en Algérie si on n’a pas quatre-vingt salles animées de façon moderne.
Tahar Chikhaoui : Je me suis fait mal comprendre. J’ai parlé de lieu : je ne suis pas un SDF. Je suis logé. Je dis que les choses ont déjà changé. Je serais le dernier à penser qu’il ne faut pas des dispositifs pour soutenir les salles. Mais la situation est sinistrée. Il faut regarder devant : réfléchir à des modes de visionnement adaptés à ce qui se fait maintenant. Vous venez de dire que l’État algérien met de l’argent sur des solutions anciennes. Je suis contre le piratage mais en même temps, il y a de plus en plus de jeunes qui voient des films, et de plus des films qu’on ne pourrait pas voir s’il y avait des salles ! Quelque chose est en train de bouger : la censure en tous sens, c’est terminé, ça ne tiendra plus. Se mettre au diapason des gens du Moyen Âge, c’est rester dans le passé. La maison change comme la caméra change, comme le récit, les personnages, les mouvements de caméra. Je vois ce changement à travers des films qui cherchent la nouveauté.
Djamil Beloucif : Quand vous me parlez de rénovation du cinéma algérien sous condition que les salles soient rénovées, je réponds que je n’ai pas le temps : ma génération ne croit plus aux promesses. Confucius disait :  » Même l’eau stagnante creuse la roche « . On a stagné. Il y a comme une opposition mais je crois à la coexistence des deux solutions.
Merzak Allouache : il ne faut pas avoir comme ça des formules lapidaires. On discute mais on ne résoudra rien. Il n’y a pas d’opposition : chacun est libre de faire ce qu’il veut, sauf qu’il ne faut pas mentir sur une situation. Il y a dans ces pays des gens et une idéologie qui refuse l’image. Les antidémocrates se sont enfoncés dans ce combat. L’islamisme dit aux enfants dès l’école primaire qu’il ne faut pas d’image. Mon film Normal est qualifié de film porno. Une actrice du film se fait insulter tous les jours dans son quartier. Le cinéma comme partout dans le monde doit être développé. Il peut y avoir un cinéma de recherche mais je connais aussi des jeunes qui ont envie de travailler avec des travellings et des grues : c’est une question de financement. Les salles vides arrangent les islamistes. Il faut se battre contre ceux qui veulent empêcher une cinématographie nationale même si on est vieux jeu de parler de cinéma national !
Jacques Choukroun : Le cinéma algérien va de plus vers la diversité. Il est difficile de trouver une thématique globale. Je m’en félicite. Il ne faut pas opposer la nécessité absolue qu’on les artistes de s’exprimer à la question éminemment politique de comment le peuple peut s’emparer de cet art. L’aberration de la politique montre que ce n’est pas du hasard. Il faut des salles de cinéma, mais pas de 1 000 places où l’on ne peut se rencontrer. Les Rencontres sont à cet égard bienvenues ! Les lieux où l’on est ensemble posent problèmes. Quand on a tué des gens il y a une vingtaine d’années, on a tué des directeurs de théâtre.
Question de la salle : les financements de rénovation de salles sont-ils nationaux ou internationaux ?
Hachemi Zertal : en tant que producteur de pétrole, l’Algérie dispose d’une manne financière. Le financement est algérien et national. Et on fait tout pour ne pas construire des multiplexes.
Samir Ardjoum : face à la situation, on fait quelque chose. Il y a des groupes qui se créent via facebook qui se rencontrent chez des particuliers pour se projeter des films et pour écrire dessus ensuite. L’association s’appelle oxymore, qui a créé des revues sur différents arts. Je suis un enfant de la télévision mais on parlait de ce qu’on y voyait. C’est une manière de palier aux carences.
Question de la salle : Boudjema Karèche nous a indiqué qu’il n’y avait aucune école de cinéma.
Samir Ardjoum : La ministre de la Culture dit qu’il y a une école de cinéma mais ce n’est pas le cas. Il existe à l’est d’Alger depuis quatre ans un Institut Supérieur des métiers des Arts du Spectacle et de l’Audiovisuel qui forme des assistants-réalisateurs. Merzak en a deux qui travaillent avec lui. Quand on leur demande leur expérience de l’ISMAS, ils précisent que ce n’est pas une véritable école de cinéma, qu’il n’y a pas d’encadreurs et qu’on y apprend tout sauf le cinéma, voir et échanger.
Intervention salle : J’ai rencontré en Algérie un énorme désir de cinéma lors d’un atelier à Bejaïa.
Merzak Allouache : Je n’arrive pas à être optimiste comme vous qui venez à Alger et rencontrez vingt personnes. Je sais qu’il y a des énergies. J’aime bien que les gens viennent en Algérie et trouvent qu’il y a des gens qui bougent mais ce n’est vraiment pas la réalité de l’Algérie d’aujourd’hui. En dehors de ces îlots de couches moyennes qui ont eu la chance d’aller en Europe et de revenir, les Algériens n’ont pas vu d’étrangers depuis vingt ans. Le cinéma était populaire en Algérie : René Vautier avait créé les cinépops. On trouvera à Bejaïa des cinéphiles qui se rencontrent mais ce n’est rien du tout par rapport à un pays comme l’Algérie. On rencontre des jeunes de 20-25 ans qui n’ont jamais vu un film dans une salle alors qu’ils peuvent parler du foot pendant des heures. Il faut tirer la sonnette d’alarme. Il y a eu récemment un salon du livre qu’on considère comme le plus grand salon du livre au monde alors que les gens ne lisent pas. J’ai discuté avec Maïssa Bey : elle me disait qu’elle était contente de vendre 1 500 livres. La majorité des livres de ce salon sont islamistes. Les musées sont très beaux mais restent vides. J’ai tourné Le Repenti dans une ville où il y a un palais de la culture tout en marbre, avec une série de sbires qui empêchent les jeunes de venir y faire des activités. Nous avons cherché en vain une librairie, une salle de cinéma, des lieux pour sortir ! C’est ça qui est désespérant. Il faut se plaindre de ce qui ne va pas dans ce grand pays aux potentialités énormes.
Réponse de l’interlocutrice : l’atelier à Bejaïa auquel j’ai participé regroupait des jeunes venant de toute l’Algérie dont tous ne parlaient pas français. Très peu avaient pu sortir d’Algérie.
Hachemi Zertal : il n’y a pas de contradiction : il y a un réel désir des jeunes de faire quelque chose ! Certains groupes arrivent à percer, mais pour qu’une wilaya ait une salle de cinéma et un théâtre dans ce pays riche de pétrole, c’est qu’il y a une démarche politique qui l’empêche.
Intervention de la salle : l’absence de printemps arabe ne tient-elle pas à une volonté d’un régime qui craint le débat ?
Tahar Chikhaoui : il n’est pas vrai qu’il n’y a pas eu de printemps en Algérie. La presse algérienne est libre. Que les politiques soient en retard ne veut pas dire que le pays le soit. Ne nous focalisons pas sur les politiques. C’est vrai que tout est à refaire mais les choses émergeront également sur le plan institutionnel. Les cinéphiles sont où en France ?
Merzak Allouache : la ministre de la Culture n’est pas une momie, c’est une jeune réactionnaire. Il faut arrêter de comparer avec la France où il y a des occasions de sortir partout. Les Algériens s’emmerdent. Il n’y a rien ni pour les jeunes ni pour les vieux. Cela va changer, ok, mais ça sera islamiste ! C’est vrai, je suis pessimiste.
Intervention de la salle : il y a eu en France des dispositifs d’éducation à l’image lancés par Lang, avec  » école au cinéma « , des centaines de lycéens et collégiens d’Apt viennent voir des films au festival, etc. On ne peut pas tout mettre sur le même plan.
Question de la salle : Y a-t-il refus de l’image ou bien la création d’autres images qu’un pouvoir en place ne voudrait pas voir ?
Jacques Choukroun : Certaines parties extrémistes des religions monothéistes luttent contre l’image et la représentation en général. Ce n’est pas une spécificité algérienne.
Merzak Allouache : depuis quinze ans, mes films ne sont pas passés à la télévision algérienne, pas plus que les films des jeunes. Par contre, ce n’est pas un écran noir. Ils diffusent leurs images. Ils nous reprochent d’ailleurs de donner une fausse image de l’Algérie. Mais le problème des salles est de ne pas laisser les gens se rencontrer.
Hachemi Zertal : La télévision algérienne a investi dans des films, en participant à la production, pour un montant équivalent à ce que peut mettre une chaîne française. Pour La Chine est encore loin de Malik Bensmaïl, elle s’est impliquée. Ils donnent 50 % avant et le reste une fois le film terminé. Le second versement ne venait pas : on m’a dit qu’il y avait des gros mots dans le film. Effectivement, quand les gamins se disputent, ils disent des gros mots. Je ne pouvais charcuter l’œuvre du cinéaste : c’est à la télévision de savoir ce qu’elle veut enlever. Je ne suis pas prêt de voir cette deuxième tranche et le film n’est bien sûr pas passé à la télévision, qui ne vend pas le film sur les territoires sur lesquels elle a les droits.
Jacques Choukroun : El Manara de Belkacem Hadjadj, qui porte sur le terrorisme en Algérie, était produit par la télévision algérienne mais n’a jamais été diffusé ni n’est sorti en salles. Quand le film a été fini, ce fut la loi de concorde nationale ! Le film ne donnait pas l’image qu’il fallait.

Transcription : Olivier Barlet///Article N° : 11245

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Les images de l'article
Leïla Choulak, Samir Ardjoum, Tahar Chikhaoui © Véro Martin
Les intervenants, de gauche à droite : Jacques Choukroun - Hachemi Zertal - Merzak Allouach - Olivier Barlet - Djamil Beloucif - Laïla Choulak - Samir Ardjoum - Tahar Chikhaoui © Damien Tschantre
Hachemi Zertal © Damien Tschantre
© Damien Tschantre
Djamil Beloucif © Damien Tschantre




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