« Le Dérangeur » du collectif Piment : décoloniser la lexicographie

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Le Dérangeur. Petit lexique en voie de décolonisation du collectif Piment paraitra la 28 mai aux éditions Hors d’Atteinte. Derrière ce projet inédit, quatre spécialistes des cultures noires connus pour leur émission « Piment » diffusée sur Radio Nova : Célia Potiron, Christiano Soglo, Binetou Sylla et Rhoda Tchokokam. Leur Dérangeur est un ouvrage indéfinissable qui navigue avec fluidité entre abécédaire et littérature, concept et argot, encyclopédie et sarcasme, humour et pédagogie musclée, avec un regard toujours de biais qui réinvente la lexicographie.

 

Dépoussiérer le Larousse

Une belle entrée en matière : l’avant-propos du Dérangeur s’ouvre sur la définition du mot « racisme » selon le dictionnaire Larousse :

« Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie » ; « attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes : racisme anti-jeunes ».

 

Une définition qui n’est pas surprenante puisque dans l’usage de la langue française, « la race n’existe pas ». Une définition utile néanmoins, car elle permet aux auteurs du Dérangeur d’interroger l’objectivité des auteurs lexicographes du Larousse : comment définir le racisme quand on n’est pas concerné par le racisme ? Et de formuler la question : qui peut définir les mots ? Renonçant au mensonge de la neutralité, les auteurs vont dépoussiérer le Larousse avec un projet éditorial et politique innovant :

 

« Définir, c’est proposer une vision du monde. Selon l’endroit où l’on se situe socialement, politiquement, géographiquement, cette vision peut être déformée pour asseoir une domination. En détournant le regard depuis les marges, nous nous inscrivons dans une tradition de sousveillance noire, ce type de surveillance « d’en bas » que la chercheuse canadienne Simone Brown décrit comme un moyen de lutter contre la surveillance anti-Noirs en s’appropriant et en détournant les outils de contrôle social pour y échapper. C’est à notre tour d’imposer notre regard, et cet ouvrage est là pour en témoigner. »

 

L’article « Aya Nakamura » donne le ton en recouvrant à lui seul les termes d’ « afro-trap », « invisibilisation » ou « white-washing », sur fond d’une histoire de la présence des femmes noires dans la musique populaire française. Et le Larousse, hors-jeu.

 

Encyclopédisme et sarcasme à huit mains

Petit lexique en voie de décolonisation ©Collectif Piment

Le Dérangeur n’est jamais neutre et n’aime pas la neutralité : « Définir, c’est proposer une vision du monde ». Alors, l’ouvrage invente ses propres modalités d’écriture à travers des articles hybrides où l’encyclopédisme et le sarcasme se mêlent de façon inédite. À cela s’ajoute un travail éditorial au carrefour des disciplines, de l’enquête journalistique avec « Champions du monde », « Chlordécone » ou « Émeutes », à l’histoire et la sociologie avec un bel article sur le Bumidom, dont la mission était d’ « entraver l’émergence de mouvements nationalistes et indépendantistes » en Guadeloupe et en Martinique, ou avec l’article « 4C » sur le Natural Hair Movement et ses complexités. À ce travail éditorial s’ajoute enfin un regard perpétuellement de biais où s’articulent avec fluidité des savoirs formulés à huit mains : on citera l’article « Enfant » et sa brillante relecture du film « Les Misérables ».

 

 

Posture auctoriale : la colère

« Un Noir français, même né ici, est un immigré chanceux. Un immigré chanceux en colère est un ingrat. » L’article « Colère » interroge la censure imposée aux Noirs dans la République française et les nombreuses injonctions qu’ils reçoivent à ne pas exprimer leur colère. Les auteurs du Dérangeur ont quant à eux vocation à déranger et choisissent la colère pour posture auctoriale, comme un pied de nez à la censure républicaine. Noirs, et légitimement en colère. Et entre les lignes de cette colère, on lit un refus des injonctions faites aux Noirs. Des injonctions au silence, avec l’article « ONPPRD » qui raconte la figure d’On ne peut plus rien dire, hostile à ceux qu’elle nomme les « Islamo-gauchistes ». Des injonctions à l’excellence, avec les « Fables afropessimistes » ou bien l’article « Quand on veut on peut ». Des injonctions à répondre à l’agresseur, avec l’article « Répartie » qui propose une série de répliques brèves « qui vous sauveront des discussions les plus épuisantes ».

Et puis parfois, il n’y rien à lire entre les lignes de la colère. Dans les articles « Ami noir », « Anti-blanc » ou « Allié », c’est juste de la colère. Avec une pointe de regret pour l’article « Allié » : « L’allié est une personne non concernée par un système d’oppression mais prête à mettre à contribution son temps de parole au dîner du Nouvel An et son compte Instagram pour en soutenir les victimes. » Une vision bien négative. Légitimement négative, mais négative quand même.

 

Célia Sadai

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