Le nombre de mouvements sociaux transnationaux a explosé

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Politologue, Marie-Emmanuelle Pommerolle travaille sur les mobilisations collectives. Si les mouvements transnationaux, réseaux qui dépassent les frontières des pays, ont toujours marqué l’histoire, elle estime que le phénomène s’amplifie.

La 12e édition du Forum social mondial (FSM) se déroule cette année à Tunis. Quel est son rôle ?
Les forums internationaux sont des lieux de rencontres qui reflètent la dynamique des mouvements existants. Ils permettent de développer les réseaux internationaux des associations. Par exemple, lors du FSM de Nairobi en 2007, les militants ougandais et kenyans de la cause homosexuelle ont disposé d’une grande visibilité et se sont fait aider par des organisations du Nord. Les thématiques des Forums sociaux ne sont pas fermées et changent au fil des ans et selon les personnes présentes. Par exemple, à Dakar en 2011, les problématiques de migration étaient fortes. Le FSM est un espace de parole avant tout.
Que sont les mouvements sociaux transnationaux ?
Les mouvements sociaux peuvent être considérés comme transnationaux, soit lorsque la cause qu’ils défendent dépasse les frontières nationales (c’est le cas de l’annulation de la dette), soit parce qu’elle se pose comme universelle, à l’instar des questions de Droits de l’homme. Les organisations elles-mêmes peuvent être transnationales. C’est le cas des Organisations non gouvernementales (ONG) internationales qui disposent d’un siège dans un pays et de filiales à l’étranger par exemple.
Quand les mouvements transnationaux sont-ils nés ?
L’histoire a connu de nombreux mouvements transnationaux comme l’Internationale ouvrière dès le XIXe siècle (devenue l’Internationale socialiste) ou encore le mouvement pour l’abolition de l’esclavage dès la fin du XVIIIe siècle. Le XXe siècle a quant à lui été marqué par les mouvements panafricains nés aux États-Unis. Ils ont développé des échanges entre les deux rives de l’océan Atlantique. L’internationalisation des mouvements sociaux est-elle en train de s’amplifier ? On observe une explosion des mouvements transnationaux, grâce notamment aux technologies de l’information. Les grosses ONG ne sont plus les seules à s’internationaliser et à créer des alliances au-delà de leur pays d’origine : les syndicats, les mouvements religieux, les associations des plus défavorisés (migrants, squatters, paysans, chômeurs) sont tous capables d’agir au-delà de leurs frontières.
Quels sont les avantages de la transnationalisation d’un mouvement ?
Dans les années 1980 et 1990, les ONG du Nord ont rencontré des acteurs du Sud pour obtenir des faits et des témoignages, par exemple dans le cas de rapports sur les violations des droits de l’homme, mais aussi dans leur lutte contre la dette. Les associations, syndicats, ONG du Sud font aussi circuler leurs expériences de lutte qui fonctionnent. Ces échanges permettent, en retour, aux militants du Sud de bénéficier du soutien des organisations du Nord, à plusieurs niveaux : une visibilité médiatique internationale, une pression politique à l’encontre des États du Nord et du Sud, mais aussi des organisations internationales, des ressources matérielles, des formations, etc. Cette transnationalisation qui s’est d’abord opérée entre le Nord et le Sud « s’horizontalise », avec des mouvements Sud-Sud, sur la dette, les droits des femmes, des paysans, des habitants précaires, par exemple, qui se développent et court-circuitent les acteurs du Nord.
Quelles sont les limites de ce genre de mouvements ?
Les façons, les histoires et la liberté de militer ne sont pas les mêmes au Nord et au Sud. En offrant des ressources, les organisations du Nord peuvent avoir tendance à privilégier certaines formes de protestations, comme la production de rapports au détriment d’autres formes plus radicales comme les manifestations. Les militants du Sud peuvent également être forcés de formuler leur discours en fonction des attentes internationales. La cause du delta du Niger (appauvrie par une exploitation du pétrole qui ne profite pas aux populations) n’avait pas été entendue avant que le discours sécessionniste ne s’adoucisse. Un cadre plus environnemental et mettant en avant le droit des minorités a permis de faire avancer la cause, jugée ainsi légitime. Une autre limite de la transnationalisation est que les militants du Sud pourront être accusés d’être « vendus au Nord ». Cet argument est fréquemment utilisé contre les militants des droits des homosexuels. C’est là toute la difficulté : il faut être légitime dans l’espace national et international, alors que les critères ne sont pas les mêmes.
Existe-t-il une division du travail militant entre le Nord et le Sud ?
Le rapport entre les organisations du Sud et du Nord n’est pas forcément égalitaire. Certains militants du Sud ont pu avoir l’impression d’être des sous-traitants, chargés de collecter de l’information mais pas de l’analyser. Cette division peut s’observer lors des FSM. Les acteurs du Sud sont présents pour témoigner de ce qui se passe alors que les acteurs du Nord analysent et proposent des solutions. C ela peut créer des tensions. Néanmoins, il existe une véritable circulation des militants entre le Nord et le Sud, surtout depuis la professionnalisation du travail militant. De plus, les militants sont souvent aussi les intellectuels de leur propre mouvement et ils réfléchissent aux limites de leur action. C’est ce qui fait leur force.

Marie-Emmanuelle Pommerolle en 5 dates
2005 Docteur en Sciences-politiques au centre d’études sur l’Afrique noire, Institut d’études politiques de Bordeaux. / 2008 Publie Un autre monde à Nairobi. Le Forum social mondial de 2007, entre causes africaines et extraversion codirigé avec Johanna Siméant (Karthala). / 2008-2010 Responsable scientifique du projet : « Dynamiques des circulations migratoires et mobilités transfrontalières entre Guyane, Surinam, Brésil, Guyana et Haïti ». / 2009 Devient co-rédactrice en chef de la revue Politique africaine. / 2012-2015 Co-responsable du projet « Le gouvernement international de l’Afrique ».
///Article N° : 12537

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