Le phénomène des productions vidéo à Madagascar

Entretien d'Olivier Barlet avec Henry Randrianierenana

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C’est en 2000 qu’a émergé la production de longs métrages vidéo à Madagascar. Que s’est-il passé alors ?
Une personne fortunée aimait bien le cinéma, et a décidé d’investir dans le cinéma. Il y a 16 millions d’habitants à Madagascar. S’il pouvait atteindre un million de personnes avec un film, et gagner 500 francs malgaches, cela ferait un grand bénéfice. L’investissement était faible : il suffisait d’acheter deux caméras numériques, un ordinateur avec tout ce qui il faut dedans et des projecteurs vidéo.
De qui s’agit-il ?
Il n’aime pas trop être nommé mais sa maison de production s’appelle Light Production. Il s’est donc mis en quête de gens pour faire un premier film. Parmi les réalisateur de la télévision nationale, Germain Andriamanantena s’est montré intéressé. C’est le seul qui s’intéressait à la fiction, les autres étant plutôt spécialisés dans les reportages, le sport, les variétés etc. La télévision jusqu’à maintenant n’a pas encore produit de fiction : on préfère diffuser les fictions étrangères. Cet investisseur cherchant un partenaire, il s’est adressé à moi. J’étais à ce moment-là metteur en scène de théâtre, ce que je fais depuis 1985 en tant que professionnel. Nous avons tourné en huit jours un film de 58 minutes, qui s’appelait Vato Mandoro (la pierre qui brûle) : l’histoire d’un paysan qui travaille son champ et y trouve des saphirs et qui sera exploité par le gros bonnet du village. On l’a présenté au public et cela fut tout suite un grand succès. On n’avait pas prévu de le vendre mais finalement, on l’a projeté dans les salles : on a réouvert deux salles fermées depuis les années 80 car il n’y avait que des vidéo-clubs dans les petits villages et dans les quartiers. Comme c’était rempli, on a continué et on a monté un autre film : Raharaha 254, un policier qui dure 2h15.
Ces deux films, vous les aviez réalisés à deux mains ?
Oui, mais on s’est séparés ensuite, Germain Andriamanantena et moi, parce que le producteur voulait d’autres films et que nous voulions être réalisateurs à part entière. Pour les deux premiers, on combinait les choses, lui à la technique, moi à l’artistique. En tant que metteur en scène de théâtre, je m’occupais du côté artistique et lui faisait les plans et suivait toute l’équipe technique. J’avais déjà une expérience du cinéma 35 mm en étant assistant de Raymond Rajaonarivelo sur son film Quand les étoiles rencontrent la mer, mais aussi de Christophe Smith sur Michael Kael contre la World News Company. On a donc réalisé en 2001 Ambalamasoandro, un film de karaté à la malgache et Ralaitavin-Dravao, une comédie où une femme franchit les barrières sociales pour monter une arnaque qui lui permet de payer des études à Paris à sa fille – une thématique très actuelle.
Mais les événements de 2002 sont arrivés ?
Oui, et depuis, Light Production a cessé de produire. J’ai alors travaillé avec le Comité générale de la lutte contre le Sida, pour faire 12 courts métrages dans tout Madagascar, à raison de deux courts métrages par province, pour une meilleure sensibilisation des jeunes. Fin 2002, j’ai réalisé Sualandy et ai ensuite monté une maison de production à mon nom avec ma propre compagnie de théâtre Johary. On a déjà produit un long-métrage, Vola Vola Vola (argent, argent, argent), une espèce de tragi-comédie diffusée de juillet à septembre 2004 à Madagascar, et qui est maintenant vendu en VCD dans toute l’île.
Comment arrive-t-on à vendre les films au mieux ?
Au début on ne pensait pas à la distribution VCD, on pensait aux salles, mais ça a évolué très vite parce que d’autres se sont aperçus que faire un film ne demandait pas beaucoup d’investissement. D’autres maisons de production ont émergé qui mettaient des VCD sur le marché au bout d’un mois. Cette concurrence était bien, mais elle a tué les faibles, et finalement ça a tué tout le monde parce que c’était assez saturé, assez mal organisé. On est en train d’en tirer les leçons. Ce qui est sûr, c’est que ça commence s’essouffler en salles : il n’y a plus les longues queues du début. Par exemple, le premier film karaté a eu du succès mais on fait ensuite quatre films de karaté parce qu’il faut deux films par mois. Le scénariste se fatigue ! Il y en a qui ont essayé de copier des films étrangers vus à la télé. Cela donnait une sorte de version malgache du film. Ça aussi ça a marché au début parce que les gens qui regardent les films européens ou américains en version française ou les films américaines n’en regardent que l’image et ne comprennent rien aux mots. Les films en malgaches trouvaient ainsi mieux leur public.
Quels ont été vos meilleurs succès ?
Les trois premiers films ont eu du succès. Vatomandoro, Raharaha 254, ainsi que le premier qui avait introduit le kung-fu et qui s’appelait Ambalamasoandro et qui a eu un succès énorme. C’est à partir de ça que les autres producteur ont fait des films sur ce modèle.
Quelle est la part malgache de ces films imités de l’extérieur ?
Ce sont des Malgaches qui sont dedans et l’intrigue était toujours un intrigue malgache. J’ai très vite quitté le karaté : c’est moi qui l’ai introduit, mais quand j’ai vu que tout le monde s’est engouffré dedans, je l’ai quitté très vite et j’ai fait Soualandy qui a été le premier film à suivre une autre voie. Il est sorti à la fin 2002, c’était mon premier film après la crise. Il s’agit d’une histoire à l’américaine. Je l’ai présenté au festival de cinéma africain d’Angers, en France, et on m’a retourné la cassette en me disant que les qualités techniques étaient formidables mais que le festival était un festival de cinéma africain, et que mon film n’était pas très africain ! Je n’ai pas bien compris ce qu’ils veulent dire par africain : le film est en langue malgache, avec des acteurs africains, des techniciens, caméramans, cadreurs africains ! L’histoire se passe en Madagascar, mais peut-être leur faut-il des tam-tam, des danses en robe de raphia, ou je ne sais quoi ! Je ne fais pas ça, et je n’ai aucun complexe par rapport à mon africanité ou à ma malgachité, je n’ai pas besoin de la prouver dans mes films, ni dans mes pièces de théâtre. Si j’avais envie de faire un film sur la tradition malgache, je le ferais.
Comment naît le projet de film ?
On se réunit à trois ou quatre, et on discute, c’est comme quand j’écris le théâtre.
Vous vous laissez plutôt guider par l’envie que ça marche ou l’envie de dire quelque chose ?
On pose d’abord la question de ce qu’on a envie de faire. Après, une fois l’écriture terminée, on se demande si les gens vont aimer. On réfléchit pour que ça parle aux gens, pour que ça se rapproche d’eux, pour que ça leur raconte quelque chose de proche. Mais au début on cherche ce qu’on aimerait bien faire.
Quelle est l’histoire du film ?
Soualandy est une domestique très belle qui assiste à l’assassinat de son patron, et qui va avec son petit ami essayer de faire chanter l’assassin, mais voilà qu’elle en tombe amoureuse !
L’assassin est un bel homme ?
Oui, l’assassin est un bel homme, elle est une belle femme, automatiquement il y aura une histoire d’amour entre les deux. J’ai cherché à choquer parce que les Malgaches sont très puritains. Moi, je n’ai aucune envie d’éduquer qui que ce soit sur quoi que ce soit. Je suis un cinéaste, je ne suis pas un éducateur, un communicateur, un informateur ou un journaliste. Mais il faut quand même y aller mollo. Il y a une femme nue, et même si on ne voit pas sa nudité, cela a déjà choqué beaucoup de gens.
Qu’est-ce que tu voulais exprimer à travers cette histoire?
Je voulais raconter une belle histoire. Les comédiens ont très bien joué, j’ai cherché des mouvements de caméra que je n’avais jamais osé faire, des prises de vue de qualité, il y a par exemple un plan-séquence de trois minutes. Je ne dis pas que c’est parfait, parce qu’on l’a tourné en quinze jours : c’est un film de 1 h 20 avec un budget minimal.
Est-ce qu’il a fallu mettre plus d’argent dans ce film que dans les autres ?
Non. Ce film aurait gagné si j’avais eu le double de budget, et des voitures appropriées car je n’utilise que la mienne ou celle du voisin ou de ma collaboratrice, qui ne sont pas de belles voitures alors que dans le film le mec est censé être très riche, mais pour louer ça, il faut déjà la moitié du budget !
Quel était le budget ?
25 millions de francs malgaches (2000 euros).
J’ai entendu qu’il y avait des films qui se faisait avec 5 millions.
Oui, parce que toutes les maisons de productions sont familiales ou associatives, c’est-à-dire que personne n’est payé.
On arrive à produire combien de films ?
En 2003, il y avait quatre maisons de production. Maintenant en 2004, je crois qu’il en a deux, ou trois, mais elles produisent de moins en moins. Maintenant, tout le monde se tourne vers la télévision pour faire des telenovelas en malgache, parce que ça marche très bien. Il faut qu’on lutte avec les entreprises de publicité, pour qu’elles insèrent leurs publicités dans nos films comme elles le font dans les telenovelas brésiliennes et mexicaines, avant, au milieu, après, à l’américaine. Je crois que c’est la meilleure façon de travailler : comme aux USA, arrêter d’attendre quoi que ce soit du ministère de la Culture, et se chercher des sponsors, Coca-Cola, la bière, la cigarette, le rhum. Ou bien attendre l’Union européenne, la Banque Mondiale, les gens qui financent. C’est la seule solution : ou bien on fait avec les sponsors, ou bien on fait avec les extérieurs. Au début, on a misé sur le nombre. Avec 16 millions d’habitants, on a misé sur un million de personnes pour voir le film, mais ça c’est très difficile, il faut aller à la campagne, il ne faut pas qu’on soit piraté alors qu’on est très vite piraté, même avant la sortie en VCD.
Comment arrivent-ils à pirater un film qui n’est pas encore sorti ?
Il y a 5 ou 6 personnes dans la maison de production et il y en a toujours un pour vendre ça à 50 € à un gars qui fait la vidéo sur tout Madagascar.
Alors, il n’y a pas moyen d’en vivre ?
Si, il le faut, ça fait longtemps que je vis du théâtre et du cinéma, c’est ma volonté, j’irai partout, je frapperai à toutes les portes, mais il faut que j’arrive à en vivre !
Combien y a-t-il eu de productions de longs métrages en 2003 ?
Je crois q’il y en a eu une dizaine.
C’est impressionnant quand on voit ce qui se fait dans le reste de l’Afrique !
En 2001 il y en avait déjà une vingtaine, en 2002 il y a eu la cassure et la reprise a été difficile. Tous se sont remis en question : les producteurs, les comédiens, les techniciens… On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose de plus consistant qui nous permette de vivre. Je crois que c’est là qu’on en est à Madagascar.
La perte de public est-elle liée à la baisse de créativité, à trop d’imitation ?
La période d’euphorie du début est finie. C’est maintenant qu’on a besoin de toutes les aides possibles et imaginables pour que ça ne retombe pas. On ne veut pas perdre encore beaucoup de temps maintenant que ça s’est allumé, c’était un feu de paille mais on s’y attendait, ça ne pouvait pas marcher éternellement comme ça.
« Soualandy » par exemple s’est vendu à combien d’exemplaires ?
Ce n’est pas moi qui le vend, c’est la maison de production, je ne suis pas payé en pourcentage, je suis payé à la réalisation. Je prends mon salaire sur le budget disponible, et quand c’est fini je lui donne le film et elle en fait ce qu’elle en veut. Je lui dis juste :   » Dans cinq saisons tu me redonnes le film pour que ça revienne à mes descendants « .
Pour récupérer les droits ?
Il n’y a aucune question de droits pour le moment, il n’y a pas de contrat, il n’y rien. A qui les films sont, ça sera la grande question juridique de demain !
Personne ne signe de contrat avec personne ?
Personne. Les comédiens, les techniciens, les producteurs, les réalisateurs, tout se fait à la confiance.
Et ça marche ? Parce que ce n’est pas très professionnel… !
Du côté production ce n’est pas du tout professionnel. Mais on essaye de travailler le plus professionnellement possible avec le budget qu’on a, le temps qu’on a.
Tes films, « Soualandy » par exemple, ont-ils été surtout distribués en cinéma ou bien en VCD ?
Surtout en cinéma. Je crois que ce film là, ils ne l’ont pas encore fait en VCD. Les autres films sont maintenant sur le marché en VCD : partout en Madagascar on peut acheter les premiers films que j’ai fait en VCD.
Il n’y pas un pirate qui vient le filmer dans la salle et qui le distribue ?
Si, tout est possible maintenant.
Est-ce le cas de ton dernier film ?
Je suis sûr qu’il est déjà en VCD, mais pas officiellement, il est distribué dans les salles de vidéo, j’en suis sûr !
Où se vendent les VCD, dans quel types de magasins ?
Dans la rue toujours, parce qu’il n’y pas de maison d’édition : la production achète un multi-graveur, et les vends aux petits vendeurs qui les vendent au public.
A quel prix ?
Je crois qu’ils sont vendus à 20 000 francs (1,6 euro) aux petits vendeurs qui les vendent à 25 000 francs, soit 2 €.
Est-ce accessible pour les gens ?
Oui.
Combien arrive-t-on à en vendre ?
On parlait de 50 000, 100 000, il y en a ceux qui exagèrent jusqu’à 200 000, mais je ne crois pas qu’on y arrive.
Si on ajoute le piratage, ça fait une diffusion de combien ?
Je crois que mes films ont touché le million de personnes, si on ajoute le piratage ! Les gens s’amènent dans la brousse avec un petit groupe électrogène, un appareil VCD, là où aucune voiture n’arrive, mais eux, ils y arrivent et font payer l’entrée !
L’entrée coûte combien ?
Quand ce sont de films malgaches, l’entrée coûte 500 francs malgaches, soit 4 centimes d’euro. Pour les films européens, ça coûte deux fois moins. Les films malgaches sont plus chers parce que tout le monde comprend. Van Dam, Stallone, Jakie Chang ils l’aiment bien, mais ils ne comprennent rien.
Quel est ton dernier film ?
Après les 12 films sur le sida, j’ai fait avec la compagnie Johary un film qui s’appelle Vola Vola Vola (argent argent argent), qui est sorti en juillet 2004.
Quelle en est l’histoire ?
C’est une histoire petite bourgeoise, une famille de trois personnes, le grand-père, le père et le fils, qui épousent des vieilles veuves pour s’accaparer leur richesse. Lorsqu’une veuve meurt, ils découvrent qu’elle a une fille et n’ont que deux solutions : faire disparaître la fille ou l’épouser, mais lequel des trois va l’épouser ? Ce n’est pas une histoire africaine, ça ne raconte pas le misérabilisme, donc mes films ne seront jamais dans les circuits africains !!
Y a-t-il de grands noms aujourd’hui dans le cinéma malgache ?
Oui, il y a d’abord Avoko, qui a fait le film Karaté, il est grand maître du kung-fu. Sinon, il y a Light Production, et Germain Andriamanantena, qui a fait la première telenovela à la télé malgache, qui a très bien marché, en 100 épisodes, Sango dpana (tourner jusqu’au vertige).
Quel est l’avenir : cinéma, VCD, télévision ?
C’est la télévision, mais la télévision nationale n’est pas bien vue par les sponsors parce qu’ils pensent que très peu de gens la regardent, et préfèrent donc les télés privées, mais les télés privées ne font pas encore le pas parce qu’elles disent que les sponsors viennent même sans telenovelas et qu’elles vont perdre de l’argent dans les productions. En plus, elles piratent des films de TV5, de CFI, de Canal Satellite. On voit sur les télés privées malgaches des films qui ne sont pas encore sortis en France en 35 mm ! La Passion du Christ, on l’a vu avant vous ! Du coup, ils n’ont pas besoin de telenovelas pour faire passer les pubs.
Combien y a-t-il de chaînes de télévision ?
Il y a en cinq, mais dans les provinces il y en a encore d’autres. Ils n’ont pas envie de prendre des risques, parce que déjà faire une télé privée est un risque énorme. Je les comprends.
Combien pourrais-tu demander à une télévision pour un film ?
Pour 100 ou 200 épisodes, je demanderais un milliard, parce qu’il faut que ça marche, il faut de belles femmes, de belles voitures, belles chaussures, beaux chemisiers, beaux maquillages, etc, ce rêve là. Bien sûr, culturellement parlant, on va dire que c’est mauvais, mais la télévision c’est déjà ça. Il y a des gens qui n’achète plus de télé parce que ça diminue la culture.
Tu n’as pas envie de te battre pour un peu plus de culture ?
Je le fais dans mes films. Le seul qui a réussi, c’est Coca Cola : à force de pub, ma fille ne boit plus que Coca Cola. C’est mauvais pour les gens, mais c’est la réalité. C’est comme le jean : on déteste la mondialisation mais on va contre la mondialisation en jean et en T-shirt.
Tu cherches à répondre à la demande du public mais d’une manière très autocentrée, malgache.
J’ai essayé de créer quelque chose qui est malgache sans aller dans les clichés, sans aller à la recherche des racines, des sources. On ne revient jamais à ses sources, on continue, on évolue. Et puis on est au cinéma : un art qui a commencé au vingtième siècle, qui ne peut pas revenir au moyen âge. Je n’ai plus la culture des mes anciens, j’ai évolué par rapport à la source et ma fille va évoluer plus que moi. C’est pas la peine de lutter contre tout ça.
Quelles sont les perspectives d’évolution ?
Maintenant avec un bon numérique on peu faire un bon 35 mm. Mon but, c’est d’aller jusque là, faire un film qui est assez bon techniquement, et qui va être diffusé en 35 mm dans un marché plus large que celui du Madagascar.
Sortir du pays?
Voilà. Je cherche un marché extérieur, comme j’ai fait avec le théâtre. Il y a des gens qui produisent uniquement pour le local et c’est très bien aussi, mais moi c’est mon chemin.
propos recueillis à l’île de la Réunion, octobre 2004

///Article N° : 3598

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