» Le vrai cadeau de la Révolution, c’est la liberté d’expression »

Entretien de Claire Diao avec Slown

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Jusqu’au 31 décembre 2014, la Maison de la Tunisie de Paris expose la série  » Réalisateurs en portraits  » du photographe Slown. L’occasion pour lui de nous parler de culture et d’Histoire, mais surtout de jeunesse et de Révolution. Rencontre en Tunisie.

Votre série  » Réalisateurs en portraits  » exposée à la Maison de la Tunisie de Paris rassemble 20 portraits de cinéastes tunisiens. Quel a été le point de départ de ce projet :
Slown : Ce projet est né il y a deux ans. L’Association des réalisateurs de films tunisiens souhaitait immortaliser les réalisateurs par le biais d’une exposition photographique, en parallèle de leur festival de cinéma. Ils m’ont appelé et je leur ai proposé de permettre à chaque réalisateur de choisir un lieu qui le représente et de le photographier en-pied et en format carré. Au lieu de ne montrer que leur visage, je voulais essayer de chercher leur aura, leur stature. Quand on voit de grands réalisateurs de loin, comme Alfred Hitchcock ou Woody Allen, on les reconnaît. Je voulais amener les réalisateurs tunisiens vers ce côté iconoclaste. Chaque réalisateur, chaque photo est à part. Nous avons fait une première série en 2013, puis une autre en 2014 et la Fondation de la Maison de la Tunisie a voulu l’exposer à Paris. Je leur ai proposé une compilation de ces deux saisons ainsi que des inédits de réalisateurs tunisiens vivant à Paris, pour créer un lien entre la famille du cinéma des deux rives.

Que pensez-vous de cette nouvelle et cette ancienne génération de cinéastes que vous avez photographié ?
S. : Nous avançons main dans la main. Il y a peut-être eu un vide entre la génération des grands, comme Férid Boughédir et la jeune génération. Mais avec l’expérience des uns et l’énergie des autres, j’espère que nous pourrons créer quelque chose de nouveau.

Comment définiriez-vous la jeunesse tunisienne ?
S. : La jeunesse tunisienne est particulière. Elle a un bel ego et une foi en la  » tunisianité « . Nous avons l’impression d’être capable de conquérir le monde, il nous manque juste les armes mais nous sommes en train de les construire. Les artistes, mais aussi les ingénieurs, les scientifiques, réussissent à l’étranger, le Tunisien réussit à l’étranger. Maintenant il va falloir réussir en Tunisie et de façon plus structurée à l’étranger, tout en gardant notre identité.

Vous qui avez photographié, en France, la diaspora tunisienne, que pensez-vous du lien entre diaspora et Tunisie ?
S. : Le lien a toujours existé. Selon moi, il y a deux Tunisiens à l’étranger : ceux qui sont nés à l’étranger sont, par exemple, tunisiens en France et français en Tunisie. Leur lien avec la société n’est pas très fort. En revanche, les Tunisiens de ma génération qui sont nés en Tunisie et sont partis à l’étranger, se sont formés, sont revenus, ont fait des projets puis sont repartis ont un lien plus structurel. Espérons que cette nouvelle génération construira un pont pour amener la Tunisie plus loin et propager cette image de Tunisie libre, belle et forte.

Est-ce que les médias tunisiens s’intéressent à cette jeunesse ?
S. : Pendant cinquante ans, nous n’avons pas parlé politique dans les grands médias et aujourd’hui il n’y a presque que ça. Pour le moment, je ne fais pas de bilan positif car nous sommes quelque part en train de rater le coche. Depuis la Révolution, nous avons eu quinze ou vingt chaînes de télévision. Aucune axée sur la jeunesse, aucune axée sur la culture, aucune francophone. Toutes les petites chaînes veulent être grandes. On parle d’amateurisme dans les médias mais cela va passer, je reste optimiste. La presse écrite a plus évolué, surtout sur Internet. Mais si les grands médias (radio et la télévision) n’entrent pas dans la course de la modernisation axée sur la jeunesse, ils risquent de se faire dépasser.

Vous avez étudié la photographie au Collège Marsan de Montréal au Canada. Pourquoi vous être exilé ?
S. : Parce qu’il n’y avait pas d’école de photographie en Tunisie, mais aussi parce que j’avais la sensation que, pour réussir, il fallait partir. Pour réussir ici, il fallait faire partie du clan, de la mafia, qu’elle soit culturelle ou politique et je n’ai jamais voulu entrer dans un clan. Je pensais que je serai peut-être plus utile à mon pays ailleurs, en amenant ma Tunisie à moi un peu partout. Quand on est jeune, on est mal compris, marginalisé, alors on se dit  » Allons ailleurs où l’on nous comprendra mieux « . Je suis parti mais je me suis rendu compte que si l’on ne réussit pas dans son pays, il est difficile de réussir ailleurs. Je suis donc rentré pour consolider mes liens avec la Tunisie et pouvoir repartir pour un idéal, mais jamais trop loin.

Puisque vous parlez de  » clans « , qu’est ce qui a selon vous changé depuis le départ de Zine el-Abidine Ben Ali ?
S. : La seule chose qui a vraiment changé, le vrai cadeau de cette Révolution, c’est cette liberté d’expression absolue. La liberté d’expression est très grande et c’est beau, c’est précieux. Dans toutes les classes sociales, à tous les niveaux, cela nous libère. Nous n’étions pas si mal sous la dictature, il ne faut pas être hypocrite – dans les grandes villes en tout cas – mais nous étions privés de notre voix, de notre droit absolu d’expression et de choix. Aujourd’hui, nous avons ce pouvoir et il va falloir l’exprimer à 100%.

Y a-t-il actuellement un secteur culturel plus dynamique qu’un autre ?
S. : Tous les secteurs sont dynamiques mais cela tourne dans le vide. Le problème, c’est l’argent. L’Art pour l’Art, c’est utopique. Faire du cinéma, de la musique ou du théâtre c’est bien, mais si cela ne rapporte rien ? En Tunisie, la culture a toujours existé en parallèle de la dictature. Après la Révolution,il y a eu une embellie qui n’est plus là. Pour les enfants de la Révolution – dont je ne fais pas partie car je n’étais pas là mais dont j’aurai pu faire partie – il va falloir concrétiser tout ça. C’est la partie la plus difficile. Je pense que nous sommes sur une bonne voie. Il y a une volonté, une énergie. Le pays et le peuple – je ne parle pas de la politique – vont dans le sens de la jeunesse donc espérons que ça ira.

Pourquoi vous être tourné vers la photographie ?
S. : La photographie est un peu venue par hasard, quand j’avais dans les 17/18 ans et que je suis allé en vacances dans le sud avec ma famille. Mon père avait acheté le premier appareil photo numérique et m’a dit  » C’est toi qui fera les photos « . J’ai détesté mais cela m’a permis à l’âge ingrat de m’accepter. J’ai commencé à faire mes premiers selfies (autoportraits, NDLR) puis j’ai photographié mes amis qui ont aimé et m’ont encouragé. J’ai fait des photographies plus artistiques et conceptuelles et certaines personnes du milieu de l’art m’ont remarqué et m’ont dit qu’il fallait que je continue. Comme il n’y avait pas d’école de photographie en Tunisie, j’ai étudié la réalisation à l’École d’art et de décoration de Tunis (EAD) mais je me suis dit que ma spécialité était la photographie, alors je suis allé me professionnaliser à Montréal au Collège Marsan (école internationale et privée de photographie, NDLR).

Pour vous qui avez également réalisé un court-métrage, Le temps, la mort et moi, entre le cinéma et la photographie, quelle est la force de l’image ?
S. : Elle est primordiale. Les Turcs font un travail monumental de propagande depuis dix ans car ils ont compris ce que les États-Unis étaient les premiers à comprendre : le soft power. Ce n’est pas l’économie mais la culture qui régit le monde. Tant que nous diffusons notre culture et que nous nous approprions celle des autres, nous resterons les leaders du monde libre. Les Turcs ont compris cela: que les médias, la fiction, le cinéma pouvaient créer une assise sur les autres pays et vendre le pays mieux que les prouesses économiques. En Tunisie, le feuilleton turc Soliman le Magnifique, l’équivalent de Games of Thrones, a eu un succès énorme.

Aujourd’hui, les Tunisiens sont fiers et parlent de leurs origines turques alors que quand j’étais plus jeune, je pensais que le lien entre la Tunisie et la Turquie était ancestral. Aujourd’hui, il est devenu énorme. Si j’étais Ministre de la Culture, je mettrai de l’argent sur un grand film, sur la grandeur de la Tunisie, par exemple sur Carthage ou Hannibal. Non pour passer dans quelques festivals dédiés à un public initié mais pour un large public. Pour faire connaître la culture carthaginoise au monde et pouvoir reprendre notre place dans l’Histoire. Car il est triste que l’épisode carthaginois, fondateur de l’Occident, soit un tout petit paragraphe des cours d’Histoire et que l’on retienne seulement que Carthage s’est fait  » manger  » par Rome. Les Tunisiens ne sont pas fiers de ce passé alors que c’est la seule partie de l’Histoire où nous n’étions pas colonisés. Il y a Habib Bourguiba, l’Indépendance et Carthage. Nous avons tout le reste du temps était occupé ou sous protectorat. Nous devrions nous réapproprier cette partie de l’Histoire.

Observez-vous toujours une forte influence étrangère en Tunisie ?
S. : La Tunisie est un pays ouvert sur le monde. Et l’a toujours été. Nous avons été une grande puissance, Carthage, puis nous avons suivi le sens du vent : romain avec les Romains, arabes avec les Arabes, ottoman avec les Ottomans, français avec les Français… Maintenant, il va falloir consolider l’identité tunisienne tout en s’intéressant, et en rompant, avec tous ces liens. Je fais peut-être parti d’une minorité mais ce qui me dérange, c’est de revendiquer que les Tunisiens sont arabo-musulmans. Nous sommes autant arabo-musulmans que romains. D’accord, il faut accepter les racines que l’on a mais s’arrêter à une seule identité alors que nous sommes tellement riches et ouverts sur le monde… La Tunisie est ouverte à toutes les civilisations. Les Tunisiens adorent la culture japonaise, nous sommes ouverts à l’Europe, à l’Afrique, à l’Amérique… Même les Chinois arrivent. En 2010, j’ai assisté au premier festival de Cosplay (1) en Tunisie. Une adolescente de 16 ans avait fondé une association (la First Cosplay in Tunisia, devenue en 2012 la Japanese Events in Tunisa, NDLR) et créé un festival. Un café manga s’est également créé (le Harakuze, situé avenue Habib Bourguiba à Tunis, NDLR). Il y a des centres russes, des écoles de tango. L’ADN tunisien et notre emplacement géographique fait que nous sommes ouverts sur le monde.

La Tunisie connaît actuellement ses premières élections présidentielles depuis la Révolution. Qu’en pensez-vous ?
S. : Les législatives ont été optimistes hormis quelques surprises. Je vois la Gauche en train de se former, un nouveau parti qui arrive premier et qui représente, peut-être pas tous les Tunisiens, mais une alternative à l’islamisme. Il y a un an, c’était inimaginable, nous ne les aurions jamais imaginé arriver deuxième. Espérons que cela soit un message et qu’ils pourront un peu plus s’adapter au modèle tunisien. Je ne pense pas qu’il faille les exclure mais plutôt les inclure dans le modèle tunisien qui est là depuis cinquante ans et qu’on ne peut pas changer du jour au lendemain. Je vois les libéraux en train de se construire, la Gauche en train de mûrir, un parti centriste arriver au pouvoir, les islamistes mettre de l’eau dans leur  » vin « , donc, quelque part, je suis optimiste.

Malgré tout, les deux candidats à la présidentielle revendiquent la victoire. Êtes-vous confiant pour l’avenir de la Tunisie ?
S. : La Tunisie est un grand pays qui s’ignore, nous avons tout ce qu’il faut : la civilisation, la culture, l’élite, les infrastructures, mais nous avons eu une bonne partie de gouvernance inégalitaire ainsi qu’une frustration identitaire. Il suffit de les dépasser. Je pense que l’avenir sera maghrébin. Avec l’Algérie et le Maroc, des pays qui se ressemblent, nous pourrions créer un très grand pôle dans le monde.

Quels sont vos projets à venir ?
S. : Je travaille sur la sortie d’un livre-photo sur les salles de cinéma en Tunisie de l’époque coloniale à nos jours avec l’Association tunisienne d’action pour le cinéma (ATAC). Je prépare également une exposition photo sur Montréal qui sera présenté à Tunis et j’écris actuellement le scénario de mon second court-métrage.

Propos recueillis par Claire Diao, à Tunis.

(1) Activité consistant à se costumer pour ressembler à des personnes de fictions. Né aux États-Unis, le Cosplay (contraction de  » costume  » et  » play « ) s’est répandu au Japon dans les années 1990 et se pratique aujourd’hui mondialement.

Exposition Réalisateurs en portrait, jusqu’au 31 décembre 2014 à la Maison de la Tunisie, 45 boulevard Jourdan 75014 Paris. Métro 4 Porte d’Orléans, RER B arrêt Cité Universitaire, Tramway T3A arrêt Montsouris.Retrouver le travail de Slown sur son site ///Article N° : 12658

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Les images de l'article
Mohamed Dammek © Slown
Férid Boughédir © Slown
Slown, auto-portrait © Slown
© DR




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