L’édition n’est pas une récompense

Entretien de Sylvie Chalaye avec Emile Lansman, éditeur

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Depuis quelques années, vous avez entrepris de donner une visibilité à des textes dramatiques d’auteurs francophones originaires des Antilles.
Il s’agit d’un partenariat avec ETC_Caraïbe, l’association qu’a créée José Pliya avant de prendre la direction de l’Artchipel. Notre maison a toujours été très intéressée par les partenariats, les compagnonnages, car le fameux slogan « pas très haut mais tout seul » n’est pas pour nous. Les éditions Lansman ont de tout temps privilégié les associations et préféré se joindre à d’autres équipes pour accompagner des initiatives nouvelles. On a fait des bouts de chemin avec le Festival des Francophonies en Limousin, Ecritures vagabondes, et plus récemment le TARMAC ; voici quelques années, par l’entremise de l’association Beaumarchais, je me suis retrouvé dans le jury du prix que ETC_Caraïbe a mis en place. C’est un espace de révélation et de lancement tout à fait précieux pour les auteurs originaires de ces îles. J’ai ainsi découvert de très jeunes auteurs et d’autres plus confirmés, à travers les lectures des textes proposées à ce jury.
Mais les textes primés ne sont pas forcément édités.
Non. Par exemple Alain Foix qui a été un des premiers auteurs primés par ETC_Caraïbe, n’a pas été publié chez nous, simplement parce que nous n’avons pas pu nous mettre d’accord sur une version définitive de sa pièce. Ce que je respecte tout à fait ; la pièce a trouvé son chemin ailleurs et c’est bien ainsi. Nous avons par contre accompagné, dans le cadre de la même édition du concours, un auteur cubain qui écrit et travaille en français. Yoshvani Medina vivait à l’époque en Martinique et nous avons publié Merde, un texte très fort, une belle écriture inventive, qui imposait néanmoins un retravail sur la langue. Cette collaboration s’est révélée facile et constructive, pour lui et pour nous. Il y a eu aussi Port d’âmes d’Arielle Bloesch, une auteure de la Martinique dont le texte est très ancré dans le réel. Quand je lui ai rendu visite, elle m’a d’ailleurs montré les lieux de la pièce, le bistrot où se passe une partie de l’action, et quelques personnages bien vivants qui lui ont inspiré ce texte. C’était tout à fait étonnant pour moi. D’autres textes primés sont encore, eux, en chantier, comme Les immortels de Pascale Anin ou le tout dernier texte primé, écrit par Guy-Régis Junior. Car il faut rappeler que ces prix reposent sur le début d’une pièce que les auteurs s’engagent ensuite à achever.
Vous vous rendez régulièrement aux Antilles. Mais votre engagement auprès ETC_Caraïbe n’est pas seulement au niveau de l’édition.
En effet, ETC m’a plusieurs fois invité à mener un travail d’accompagnement à l’écriture sous la forme de stages et de rencontres avec des auteurs de là-bas. J’ai aussi pu proposer en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane des séminaires d’une semaine « d’approches dramaturgiques », ce qui permettait un vrai travail d’aller-retour entre leur écriture et d’autres écritures contemporaines francophones, donc un réel brassage des formes dramatiques d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Une expérience très enrichissante et l’occasion de faire d’autres découvertes. Celle par exemple de Bernard Lagier, l’auteur de Moi, chien créole, que l’on a publié lors de sa création au Québec par un comédien haïtien. Plus tard, j’ai aussi travaillé sur le projet de reprise d’Embouteillage entamé par Anne-Laure Liégeois. Ce spectacle avait fait fureur en France il y a une dizaine d’années et les textes avaient été publiés à l’époque chez Théâtrales. Les initiateurs du projet ont voulu imaginer un Embouteillage Caraïbe ; ils ont commandé des textes à des auteurs martiniquais et guadeloupéens. Or, c’est un concept très particulier puisqu’il faut que les pièces, calibrées, se passent dans une voiture. ETC m’a demandé de venir passer une semaine pour coatcher les auteurs, retravailler avec eux, réduire les formes trop longues, en amplifier d’autres, mettre la main à des textes intermédiaires… C’était captivant parce qu’il y avait l’enjeu immédiat d’une publication et d’une création. Une belle occasion pour moi de retrouver certains auteurs et de les voir évoluer, mais aussi de faire de nouvelles rencontres, comme celle de Frantz Succab par exemple dont nous avons, depuis, publié la pièce Conte à mourir debout.
Vous soutenez l’émergence de nouveaux auteurs, mais vous avez aussi édité des écrivains qui ont leur part de célébrité, comme le Haïtien Jean-René Lemoine et tout récemment Maryse Condé.
Ce sont des paradoxes que j’adore. Maryse Condé est entrée dans le circuit, parce que José Pliya avait réalisé un travail d’adaptation avec elle sur une de ses pièces, Comme deux frères. On a publié ce texte sous le label ETC_Caraïbe et cela m’a donné non seulement l’occasion de la rencontrer mais aussi d’animer une mémorable discussion publique dans la cour de la Maison Jean Vilar à Avignon. Il y avait un monde fou et l’humour de cette grande dame collait bien avec ma manière d’animer ce type de rencontre. Elle m’a proposé de m’envoyer sa pièce la plus récente… qui vient de paraître chez nous : La Faute à la vie. Quant à Jean-René Lemoine, quand je l’ai publié, il n’était pas encore autant connu qu’aujourd’hui. J’aurais aimé poursuivre le travail – notamment avec L’odeur du noir – mais les circonstances ne s’y sont pas prêtées. Un autre éditeur a pris la relève ; je m’en réjouis sincèrement.
Vous parliez de label ETC_Caraïbe. De quoi est-il question ?
Plutôt que de multiplier les collections (elles sont déjà si nombreuses chez nous), ces labels particuliers permettent, tout en donnant un signal fort sur les partenariats, de mettre les textes dans différentes collections, donc de ne pas enfermer les auteurs et leurs œuvres dans un ghetto géographique.
Editer des textes de la Caraïbe, c’est faire face à une diversité des pratiques du français et s’adapter aux situations de diglossie très fortes dans ces régions traversées par les Créoles.
C’est en effet une réalité particulière à laquelle il a fallu que je m’adapte. Mais qui n’était pas nouvelle car, toutes proportions gardées, la publication de textes totalement ou partiellement en wallon ou en joual pose les mêmes interrogations. L’utilisation du créole est une richesse et en même temps un piège. C’est une revendication identitaire, mais c’est aussi un frein dans la transmission culturelle et artistique au sein de la francophonie. Dans les faits, je parle beaucoup de ces contradictions avec les auteurs. Et nous trouvons souvent des solutions propres à chaque œuvre. Il y a des textes que l’on a publiés en intégrant des passages en créole, car cela n’avait aucun sens de les ignorer. Impossible par exemple de renoncer au créole du « chien » de Bernard Lagier ; on a donc imaginé pour l’édition une sorte de sous-titrage en gris, avec un alignement différent pour que tous les lecteurs puissent comprendre en choisissant de lire soit en continu une version ou l’autre, soit les deux en alternance. Ce sont des difficultés que l’on dépasse et qui nous forcent à inventer des solutions créatives. J’adore discuter de cela avec les auteurs pour bien comprendre les nécessités, les impossibilités ; ces échanges passionnants permettent de rentrer en profondeur dans les langues françaises singulières et de partager des visions du monde qu’on n’imagine pas au départ.
Encore une fois vous êtes aux avant-postes de l’édition théâtrale francophone. Vous avez été un pionnier de l’édition théâtrale africaine et avez fait connaître dans les années 90 les dramaturgies contemporaines d’Afrique noire en publiant Sony Labou Tansi, Kossi Efoui, Koulsy Lamko, Léandre-Alain Baker, Koffi Kwahulé. Vous avez vraiment été un passeur et aujourd’hui vous vous attaquez à la Caraïbe…
Je veux rester modeste sur l’ampleur de mon travail à ce niveau. Et je n’ai pas pour autant abandonné mon action en direction des théâtres africains. De jeunes auteurs, notamment du Togo, s’affirment aujourd’hui, comme Gustave Akakpo ou Rodrigue Norman qui sont entrés dans notre catalogue. Ceci dit, qu’on m’accorde le bénéfice d’une certaine prise de risque, je m’en réjouis et je l’assume. Mais elle n’est pas plus grande pour un nouvel auteur africain ou caribéen que pour un dramaturge belge par exemple. L’édition, c’est ma passion, ma folie, ma « danseuse ». C’est avant tout pour moi un projet de vie et ce qui me raccroche à l’existence depuis la disparition de mon épouse… qui avait créé la maison avec moi. Je paie depuis le début pour être éditeur et j’aime donc autant travailler en m’enrichissant intellectuellement et humainement, plutôt que de viser une rentabilité économique immédiate. Car cette aventure éditoriale se vit tout autant sur le plan humain que culturel. J’ai le sentiment d’être utile à quelque chose, mais c’est aussi un réel ressourcement pour moi. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir mes exigences par rapport aux auteurs : je n’édite pas n’importe quoi, n’importe quand, n’importe comment ! Publier, c’est un peu faire la courte échelle à un auteur… en espérant que quand il sera debout sur le mur, il m’aidera à son tour à le gravir. Ce qui implique qu’il y arrive suffisamment fort et stable pour franchir le palier. Ce n’est pas en le publiant trop vite et trop tôt qu’on y parvient, ni en imprimant ses « brouillons ». Il faut aussi que l’auteur accepte qu’une pièce se « met en livre » comme on met par ailleurs en scène. Qu’il y a des contraintes spécifiques, une réelle nécessité de travail, encore et encore, et que des compromis s’imposent souvent pour allier à la fois la circulation des textes dans le milieu théâtral et le plaisir de lire du théâtre que nous défendons contre vents et marées. Y compris dans l’enseignement à tous les niveaux.
L’édition ne doit pas être pensée comme une récompense.
Non, absolument pas ! C’est une dimension supplémentaire qui impose du temps, de la réflexion sur les enjeux, de longues heures de travail, bref une complicité où chacun trouve son compte. Avec ETC_Caraïbe, on n’est pas pressés. On a sorti seulement une petite dizaine de titres en quatre ou cinq ans. On ne cherche pas à « faire du papier ». Pour publier un texte, il faut que nous soyons persuadés ensemble, auteur, éditeur et partenaire, que l’ouvrage participera à la légitimation et à la reconnaissance culturelle et artistique de l’auteur, mais aussi à la circulation positive de son œuvre dans le ou plutôt les champs théâtraux francophones, bien au-delà du giron dans lequel elle a été conçue.

Limoges, septembre 2009.///Article N° : 9360

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