L’Enfant endormi

De Yasmine Kassari

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« Autrefois, on mariait ses enfants pour qu’ils s’en aillent, maintenant on le fait pour qu’ils retournent », dit la mère d’Ahmed : il part le lendemain de ses noces tenter l’aventure du grand voyage. Sa femme Zeinab, tendue dans l’attente de son retour, fait endormir l’enfant qu’elle porte pour différer la date de sa naissance. Mais le temps passe, et la solitude grandit…
On pourrait croire que L’Enfant endormi est le pendant fictionnel du beau documentaire de Yasmine Kassari Quand les hommes pleurent où elle captait la parole douloureuse des immigrés marocains clandestins en Espagne. Effectivement, ces femmes restées au pays avec leurs enfants se coltinent non seulement l’âpreté de la terre qui a fait partir les hommes vers des revenus de survie mais aussi la solitude forcée dans un monde essentiellement féminin. Ce serait cependant attribuer à cette fiction une seule valeur sociologique. Les hommes sont sans cesse présents dans le hors-champ, hommes attendus à chaque passage du car, hommes qui envoient des vidéos amateurs où leur parole en groupe ne peut être que convenue, hommes dont même le pendule de la grand-mère aveugle ne sait prédire quand ils reviendront. Leur présence-absence obsessionnelle structure le film comme la condition des femmes : ils sont à la fois espoir et obstacle, anges et démons. Surtout, ils continuent de planer sur le devenir des femmes comme une condition sine qua non de leur épanouissement. Qu’elles s’arment de patience en silence comme Zeinab ou qu’elles se révoltent en envisageant l’adultère comme Halima, elles restent les victimes d’un patriarcat que les mères se chargent d’appliquer en l’absence des hommes. Seule la grand-mère aveugle, étonnant miroir de leurs désirs, les exhorte à la déviance.
Ce n’est pas de réalisme que Yasmine Kassari nourrit ces histoires de femmes mais d’une méditation sur les conditions de leur devenir. Même si leur dénuement et leur solitude est criante à l’image, la vision qu’elle en offre est à l’aune de ces musiques qui couvrent les voix et pénètrent le cœur ou de ses lents panoramiques sur les montagnes arides et d’une troublante beauté : en se référant aux hommes comme boussole, ces femmes perdent la maîtrise du temps. En faisant endormir son enfant, Zeinab perd tout contrôle de son rythme biologique. Ce n’est que lorsqu’elle comprendra qu’il n’y a plus rien à attendre d’un mari devenu trop lointain qu’elle peut décider de sa vie.
C’est par cette conscience qu’elle peut elle aussi se saisir de la parole face à la caméra vidéo et affronter son mari de face. Elle le fait seule, dans l’affirmation de son individualité, alors que de leur exil, la présence des maris reste collective : les cassettes sont des lettres vivantes, mais tournées en groupe, elles deviennent anonymes.
Chewing-gum, caméra, pilule contraceptive qu’on cache sous les draps du placard, la volonté d’envoyer sa fille à l’école où elle trouvera des idées nouvelles comme la démocratie évoquée par l’instituteur… La modernité s’infiltre dans le quotidien de ce bout du monde, non comme modèle déstabilisant mais comme outil d’affirmation de soi, non comme un modèle en perspective mais comme une possible appropriation où l’on pourra faire le tri. Le mode de vie décrit ici n’est pas un archaïsme qu’une modernité viendrait réformer mais en dépit de sa dureté la base d’un futur possible.
Il ne s’agissait donc pas de brosser le tableau aisément consommable d’une femme qui s’émancipe de la norme face au poids des frustrations. Halima (interprétée par Rachida Brakni, pensionnaire de la Comédie française et vue dans Loin d’André Téchiné ou Chaos de Coline Serreau, seule interprète professionnelle du film) disparaît de l’écran une fois sa pseudo-faute réprimée. Sa révolte impossible est sans avenir : elle s’efface dans le hors-champ. Plus forte est la conscience de Zeinab car on sait que son retour à la vie est sans retour. En décidant de donner ou non naissance à son enfant, c’est à l’image d’un Maroc où la femme retrouve un statut de dignité, à un monde nouveau puisant dans le présent qu’elle convie toutes les femmes.

///Article N° : 3691

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