L’errance face à l’exil

Entretien de Soeuf Elbadawi avec Abdelkader Djemaï

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 » Au-delà de toutes les considérations qu’on peut avoir, écrire est une forme d’artisanat. Le maçon fait un mur, le boulanger du pain, le menuisier des fenêtres… et l’écrivain des livres. Comme eux, il peut faire son travail n’importe où. L’essentiel est qu’il sache écrire, pas qu’il soit exilé « . Voilà par où débute notre entretien. Car l’auteur de l’excellent 31, Rue de l’Aigle* refuse toute confusion autour des rapports ambigus que la littérature entretient souvent avec la notion d’exil. Algérien, installé en France depuis 1993 pour des raisons que l’on imagine aisément, il prépare actuellement la sortie de son prochain livre.

Peut-on vous considérer comme un auteur en exil ?
Plutôt comme un auteur en errance. En France, je continue un travail d’écriture entamé en Algérie. Les circonstances ont juste fait que je sois là. Mais qu’est-ce qu’être en exil ? C’est d’écrire d’un autre endroit que son pays géographiquement parlant ? Mentalement, littérairement, culturellement parlant, est-ce qu’on est en exil ? C’est une question qu’il faut aussi se poser, parce que je porte en moi ce que j’avais là-bas. Je ne crois pas avoir perdu en cours de route ou m’être coupé… Je me suis peut-être enrichi. Le fait d’être de l’autre côté, si j’ose dire. D’être loin de la source. J’ai cinquante ans aussi, ça veut dire que je suis à plus de la moitié peut-être de ma vie d’homme. A vingt ans, on peut se considérer en exil. Mais à un certain âge, je crois qu’on se remplit de la rumeur du monde. On se dit bien sûr qu’on est citoyen du monde.
Qu’est-ce qui distingue l’errance de l’exil ?
L’errance… essaye de briser les limites géographiques. Les frontières. L’exil, non ! L’exil suppose qu’on est venu d’un lieu précis vers un autre lieu. On peut être en errance dans son propre pays et prolonger cette errance. L’exil a une trop forte connotation politique, culturelle, psychologique, etc. Dans l’errance, il y a la liberté. On est confronté à soi-même et aux autres. Etre en errance, c’est être sûr de rencontrer des choses. Des êtres humains. Des expériences. L’exil, c’est le repli sur soi. Maintenant, si l’exil peut être fécond ou créateur, tant mieux. Mais s’il est contraignant, stérile, s’il assèche, ce n’est pas la peine. En fait, si on parle d’exil, je n’aime pas qu’il soit funèbre. Mortifère. Regardez les grands artistes qui sont venus en France. En Europe. Les grands écrivains. Picasso. Etc. L’exil leur a permis de produire une œuvre formidable, fantastique. Mais l’exil qui inhibe, qui aliène ou qui rend bête, non ! L’exil pour moi devrait être une ouverture au monde.
Pour exister, les auteurs africains pour des raisons entre autres économiques sont souvent obligés de venir chercher leur lectorat dans les capitales occidentales. Mais il semble qu’une forme de dissidence face à la réalité sociale et politique du pays d’origine soit souvent nécessaire pour interpeller ce lectorat. D’où la suspicion qui guette parfois le dur concept d’une littérature d’exil…
Je ne vois pas pourquoi moi je me flagellerais… pour être accepté. On vient des pays en voie de développement ou des pays en développement. C’est à nous de nous débrouiller, en évitant de tomber dans la démagogie, le populisme ou le misérabilisme. On est dans une situation qu’il faut admettre, qu’il faut prendre en charge. Ce n’est pas une raison pour nous diminuer ou pour tomber dans cette espèce de littérature du dénigrement de soi. Si l’auteur tombe dans le piège d’une littérature larmoyante, d’une littérature de l’hystérie… c’est de sa faute. Je crois qu’un auteur doit… je ne dis pas faire attention… mais un auteur doit respecter son travail, essayer d’être exigeant avec lui-même. Et ne pas être manipulé. Il y va de sa responsabilité.
Il y aurait dit-on un mensonge de l’exil. Il existerait des drames plus vendeurs que d’autres sur lesquels des auteurs s’appuieraient pour s’inventer des destinées… supposées leur apporter la reconnaissance. Dans un article à Libération, Sala Guemriche** pose ainsi la question : combien sont-ils de privilégiés à s’être fabriqué une réputation de résistants de terrain sous l’œil compatissant du Tout-Paris éditorial ?
La situation qui est faite aux auteurs algériens est quand même particulière. Ça, il ne faut pas se le cacher. La plupart des auteurs algériens étaient dans l’obligation de quitter leur pays. Il y a eu des gens d’écriture qui ont été tués. Evidemment, il ne faut pas jouer au martyr ou au héros. Il ne faut pas tomber dans l’obsession de la persécution. Mais un auteur… sa justification, c’est son travail. Que des gens se fassent passer pour des résistants… je ne sais pas. Ce qu’il y a de certain, c’est que la valeur d’un écrit procède aussi de la sincérité. On s’en aperçoit vite quand un livre ne l’est pas. Un auteur doit être honnête avec lui-même. Ne pas tricher avec sa vie, avec ce qui se passe dans son propre pays et surtout ne pas tricher avec ce qu’il fait, ce qu’il produit. Bien sûr qu’il y a une littérature circonstancielle, occasionnelle, liée à l’actualité. Mais est-ce que ces livres resteront ? La paix va venir un jour en Algérie, à Cuba ou ailleurs. Et la question est là : est-ce qu’on fait un métier d’écrivain avec ses lois, ses exigences une fois de plus ou est-ce qu’on fait un métier de saltimbanque, de démagogue, de danseur de claquettes. Moi j’en suis à mon sixième/septième livre. J’ai écrit avant le drame de l’Algérie. Je ne me suis pas improvisé auteur. Enfin, je le crois modestement. Je ne sais pas ce que ça vaudra ce que j’ai écrit. Mais en tous cas, j’étais auteur. Ce n’est pas l’actualité qui m’a fait.
L’acte d’écrire amène dit-on à une forme d’exil intérieur…
C’est vrai qu’être en exil, ce n’est pas seulement être dans un périmètre géographique précis, être dans un territoire délimité par des frontières. Un auteur est déjà en exil avec lui-même, parce qu’il a un monde qui lui est spécifique, qui lui est propre, qui lui appartient, un monde qu’il travaille, qu’il sculpte. C’est une nécessité chez l’auteur que de se sentir en exil… de quelque chose. Ou sinon, c’est pas la peine d’écrire. L’exil est cette espèce de mal-être qui nourrit l’auteur. Les gens heureux, je crois, n’écrivent pas. On écrit parce qu’il y a quelque chose qui ne marche pas. Quoi ? Je ne sais pas. Si on le savait, on n’écrirait pas. Je veux dire que les gens heureux écriraient des cartes postales. ‘Je suis en vacances, j’ai bien mangé, point’. On écrit parce qu’il y a un petit caillou dans la chaussure. Un écrivain naît de la contrainte.

*31, Rue de l’Aigle est sorti en 1998 aux éditions Michalon. Il raconte le cynisme révoltant d’une police mystérieuse, établie dans une villa discrète d’un pays sans nom, qui aurait pu officier sous n’importe quelle dictature de ce monde. Un condensé de l’horreur humaine. A lire en urgence.
**Salah Guemriche, journaliste-écrivain, s’insurge dans un article daté du 02/12/97 et publié par le journal français Libération contre l’engagement supposé de certains intellectuels algériens, qu’il assimile à des  » Rushdies virtuels « ,  » jeunesse dorée «  ou  » VRP de l’exil « , qui aiment à s’inventer une  » mythologie personnelle «  sur le dos des victimes réelles de l’intégrisme. Il y fustige la littérature de commande, exécutée par les prétendants à cette mascarade des lauriers de l’exil, sous l’égide des  » éditeurs en mal de label humanitaire «  et sous le regard d’une pseudo-critique  » néo-algérianiste « .
///Article N° : 670

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