Un moment d’oubli

D'Abdelkader Djemaï

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Un homme dans une ville. Un homme qui erre, sans que l’on sache pourquoi, et dont l’histoire, peu à peu se dessine, au gré des souvenirs qui remontent, traçant le tableau – ombre et lumière – de sa vie et de son drame. Qu’est-il donc arrivé à Jean-Jacques Serrano, la cinquantaine passée, « fils unique de Roberto, menuisier rital, et de l’infirmière Françoise Reboux, une Savoyarde pur beurre« (1), policier et homme heureux, pour que sa vie se brise et qu’il décide de vivre en arpentant les rues ?
C’est ce que retrace ce court récit, qui, l’espace d’une journée, nous convie à un voyage intime, une plongée au cœur de l’homme jusqu’à l’instant où tout bascule : « Il faut aller vers l’os, vers l’os cassé comme une allumette vers le grand incendie« .
L’homme enraciné est donc devenu un homme du « dehors », le salarié un « émigré de l’intérieur […] un clandestin usé comme ses semelles, enfermé en lui-même et dans les frontières de son propre pays » (2). Une de ces silhouettes que l’on aperçoit parfois sans que nos quotidiens ne les lestent de la densité d’une histoire.
Avec ses mots simples, et une certaine façon – très pudique – de dire aussi par le détour, Abdelkader retrace donc la vie d’un homme, avec ses blessures, ses joies, sa lumineuse banalité. Entrecroisant déambulation dans la ville et cartographie intime du personnage, le récit dédié « A tous sont qui sont dehors » permet aussi de réfléchir à ce qui fait l’identité d’un homme lorsque son inscription sociale a disparu (plus d’adresse, plus de travail, plus de téléphone…). Ce à quoi se résume le poids d’une vie. « Il te reste, enfouis en toi, quelques images, deux ou trois beaux souvenirs et un guignon de rêve » écrit l’auteur page 43.
Et en effet, de l’ancien monde palpable, enraciné dans la douceur du quotidien ne restent – frêles remparts contre le « lâcher prise » qui guette peut-être – que des souvenirs auxquels le personnage s’accroche. Des éclairs lumineux, magnifiquement traduits par l’écriture d’Abdelkader Djemaï qui, au détour d’une notation, d’un détail, d’une sensation, parvient à raviver « les inflexions chères des voix qui se sont tues« . Pour le personnage, bien sûr, mais également pour le lecteur, happé par le sentiment d’un vécu et d’une histoire partagés, qui donnent au texte sa texture si particulière et dessinent avec force ces moments minuscules et précieux qui font, en définitive, la vie d’un homme : odeur du parfum de la femme, et de la menuiserie du père, souvenir du Palais des Papes lors de vacances partagées, images d’une tonnelle, du vin qui coule lors d’une journée d’été…
Roman sur l’intime et le dehors, sur l’enracinement et l’abandon, ce court texte d’Abdelkader Djemaï est aussi une réflexion sur la fraternité dont les courts chapitres, tous écrits à la deuxième personne du singulier, sont comme un dialogue intérieur lancé à cet « étrange étranger » – bien français cependant – et qui pourrait être soi.

1. Un moment d’oubli, page 12
2. Op.cit., page 79
Un moment d’oubli, Abdelkader Djemaï, Le Seuil, 2009, 86 pages, 13 €///Article N° : 8526

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