Les corps mots-dits

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Longtemps honnis par les sociétés occidentales où ils reviennent désormais en force, les marquages corporels, existent depuis la nuit des temps, comme le montre l’exposition Signes du corps au musée Dapper. Traditionnellement présentes dans de nombreuses sociétés, ces pratiques inscrivent l’individu dans sa relation au monde.

 » Ça faisait un bout de temps qu’on rêvait de cette exposition et comme toutes les choses que l’on a longtemps attendues, nous avons été déçus. Mais pas parce que ce n’était pas à la hauteur de nos espérances, pas parce que notre imagination trop fertile avait fantasmé à tel point que c’était inégalable. Nous avons été déçus parce que ce n’était pas ce que nous pensions (…) art tribal, ornements, peintures sur peau etc. Pas d’histoire sur le tatouage.  »
Cette critique issue d’un forum de discussion spécialisé sur le tatouage est éloquente. Que cherchait ce jeune internaute en se rendant à l’exposition du musée Dapper où il ne serait peut-être jamais venu s’il n’avait pas lu un article y faisant référence – comme il le précise – dans le journal Tatouage magazine ? Une histoire du tatouage, certes, mais qu’attendait-il de cette histoire ? Sous quelle forme aurait-il voulu qu’elle lui soit présentée ?
L’histoire est omniprésente dans l’exposition Signes du corps qui retrace à travers une centaine d’œuvres provenant de musées prestigieux (Louvre, Tervuren) et de collections privées, l’évolution des ornements et inscriptions corporels à travers l’Afrique, l’Asie, l’Océanie et les Amériques. Tatouages, piercing (élargi au stretching pour introduire un objet d’une certaine dimension), branding (impression au fer rouge d’un motif sur la peau) burning (brûlure rehaussée par des pigments), cutting (dessin au scalpel)… Les techniques ont beau avoir été affinées par la technologie, le monde moderne n’a rien inventé. Les figures exposées en font une magnifique démonstration qui aurait dû ravir notre jeune internaute. Accompagnées de notes explicatives, elles composent une forêt de palimpsestes qui, selon les cultures et les âges, disent l’inscription dans une communauté, l’appartenance à un groupe, le positionnement social et marquent les grandes étapes d’une vie.
Des pratiques éternelles
Difficilement situables dans le temps, les premiers marquages du corps remontent à 7000-6000 ans avant J-C comme en témoigne La Dame blanche ou Déesse à cornes, peinture rupestre trouvée dans le Tassili N’Ajjer (Sahara occidental). Aussi lointaine que soit leur origine, sont inhérentes à la condition humaine, à la nécessaire inscription de l’individu dans une communauté à travers son  » corps paré [qui]dit le monde et dont il est un écho symbolisé  » (1). Quelle que soit la culture dont ils sont issus, les signes corporels identifient et rattachent l’individu à sa société en lui conférant un statut au sein de sa communauté.
Les signes humanisent aussi, comme le confirme Claude Lévi-Strauss au sujet des Kadiwéu du Brésil :  » Il fallait être peint pour être un homme : celui qui restait à l’état de nature ne se distinguait pas de la brute « . En Polynésie – dont est issu le mot tatouage – cette marque  » venait sceller la personne dans sa chair  » (2). Les scarifications des Bafia du Cameroun ou les tatouages labiaux des femmes maoris de Nouvelle Zélande marquaient leur distinction par rapport aux animaux.
Toujours ritualisé, le marquage des corps se pratiquait lors d’étapes initiatiques qui avaient pour but d’élever l’individu et de renforcer, selon les contextes, son courage, sa fécondité, son pouvoir de séduction ou d’exorciser un mal. Là où les scarifications des femmes shangaan du Mozambique érotisent leur corps, celles des femmes dogon du Mali, réparties des seins au nombril, multiplient leur fécondité. Alors qu’aux îles Marquises des figures animales peintes sur les corps des hommes renforcent leur courage, chez les Berbères, certaines ornementations corporelles ont des vertus thérapeutiques.
 » Ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau « .
La première partie de la visite s’ouvre sur de saisissantes photos d’Alain Soldeville, réalisées en studio, choisies  » parmi les moins dérangeantes  » et accompagnées de textes écrits par les sujets photographiés. Ses nombreux voyages en Asie où il a assisté à  » des cérémonies religieuses hindouistes où les participants subissaient des épreuves de mortifications physiques  » (3), l’ont incité à aller à la rencontre des adeptes des pratiques corporelles pour comprendre leur motivation.
Fruits d’expériences parfois extrêmes, les mots du corps percé, tatoué, scarifié, lacéré, incisé traduisent les maux de l’âme pour Ariane dont les  » modifications sont des stigmates : des vecteurs de sens, les traces d’un passé douloureux [dont]je voulais qu’il fût visible « . Tandis que Lukas opère une  » tentative de fusion entre le corps et l’esprit « , Emma aspire à un  » corps qu’il s’agit de faire sien : devenir lisible à soi-même, encrer les traces de ce qui fait sens « .
Le corps, ainsi réapproprié, devient lieu de mémoire,  » parchemin-vivant  » mais aussi lieu de projection qui attire, appelle et heurte parfois le regard de l’Autre. Érigées en  » parure définitive  » (4), les modifications corporelles signent l’individu dont la parole intime passe par les traces irrémédiablement gravées dans sa chair faisant écho aux mots du poète français Paul Valéry  » ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau « .
Le passé conjugué au présent
C’est tout cela que raconte l’exposition Signes du corps si tant est qu’on veuille bien scruter, parcourir, lire le langage qui se dégage de la matière et dépasser la simple approche esthétique des figures sculptées. C’est peut-être là que le concept même de l’exposition – mettre en parallèle les pratiques traditionnelles avec les pratiques contemporaines – impose ses limites. Limites que n’a pas su ou pu franchir notre jeune internaute probablement assez représentatif d’une fange de population sensible aux pratiques corporelles contemporaines. Peut-être lui a-t-il manqué les clés nécessaires pour appréhender le langage des corps et des parures qui s’offraient à lui.
Comme souvent au musée Dapper, le premier sas de l’exposition présente un artiste contemporain dont le travail fait écho à la suite de l’exposition présentant, sans transition, des statuaires traditionnelles rigoureusement sélectionnées. Pour les  » initiés « , le parcours est aisé, fécond en découvertes et en émerveillement face à la reconnaissance d’un art ancestral dont la splendeur, bien souvent, comble le regard. Pour les autres, attirés par le thème porteur, la rencontre peut ne pas avoir lieu. Peut-être leur manque-t-il un lien plus affirmé entre le présent et le passé qui les aurait aidés – voire incités c à mieux appréhender la symbolique des figures présentées et à mieux percevoir leur inscription dans la réalité. Ils auraient pu ainsi mesurer comment ces signes du corps, tels qu’ils ont été façonnés dans les sociétés traditionnelles – et aujourd’hui ignorées – nourrissent l’approche contemporaine. Comme le souligne le sociologue David Le Breton, la différence fondamentale entre l’approche traditionnelle et contemporaine de ces idéogrammes gravés à même la chair réside dans le fait que les marquages d’aujourd’hui  » ne traduisent pas une filiation  » :  » La marque signe un sujet singulier, non pas un corps qui relie l’individu à la communauté et au cosmos. Dans les sociétés tribales, l’homme cherche à se dissoudre dans le groupe, la marque corporelle confirme son statut. Le corps dit sa dissidence d’individu là où le membre d’une société traditionnelle proclame son affiliation au sein d’une totalité symbolique à laquelle il ne saurait se soustraire sans perdre son identité  » (5).
En revanche, l’érotisation de la peau, le rapport à la douleur comme dépassement de soi, l’approche polysémique des pratiques, le besoin de marquer une étape de vie (obtention d’un diplôme de fin d’études, rupture amoureuse, décès d’un proche, etc.), bien que dissociée de toute ritualité sociale ou religieuse, trouvent un écho certes lointain, mais indéniable dans les pratiques anciennes.
Marginalisation et sublimation
Bien que marqué depuis la nuit des temps, le corps n’en demeure pas moins objet sacré, intouchable pour les grandes religions monothéistes. Le contact avec d’autres cultures, de même que certaines croyances et revendications, ont cependant favorisé les déploiements des pratiques corporelles. Parmi les grands précurseurs des tatouages modernes, les matelots gravaient dans leur chair les souvenirs de voyages au long cours ou, comme ces gabiers de la marine de guerre française du XIXe siècle, se tatouaient un Christ sur le dos pour éviter le fouet de l’officier qui n’aurait pas osé altérer l’image de Dieu. Les marins américains, au début du 20ème, siècle, conjuraient le mauvais sort en gravant un coq et un cochon sur leurs pieds. Autre catégorie, celle des truands et bagnards arborant des tatouages qui venaient renforcer leur virilité tout en les rattachant à leur confrérie.
Mal vus de la bourgeoisie, desservis par l’histoire occidentale qui a marqué au fer rouge ses marginaux de tous bords, le tatouage et autres pratiques corporelles sont de plus en plus prisés par les sociétés modernes. Après la vague de dissidence sociale des punks à la fin des années 1970, elles sont désormais arborées par des célébrités, sublimées par les créateurs de mode comme Jean-Paul Gauthier ou John Galliano, popularisées au sein des différentes couches sociales.
Le corps comme support
Pressenties comme durables et de plus en plus visibles dans les années à venir, ces pratiques s’inscrivent également dans le champ de l’art contemporain où l’artiste de  » body art  » opère une fusion totale avec son œuvre, son corps y devenant à la fois objet et sujet. La présence de ces artistes dans des manifestations telles que la Ve biennale d’art contemporain de Lyon (Partage d’exotisme, 2000) qui avait, entres autres, présenté le travail d’Orlan, d’Andreas Dettlof et de Greg Semu atteste de la pertinence de certaines approches.
Ainsi,  » parce que l’art charnel s’oppose aux pressions sociales qui s’exercent tant sur le corps humain que sur le corps des œuvres d’art  » (6), Orlan a fait de son corps la matière première et le sujet central de son œuvre, travaillé comme  » support malléable formé au contact du monde  » (7). Dans ses séries Self-hybridations africaines et Self-hybridations précolombiennes où son visage s’empare du masque (et vice versa),  » elle s’autotransfuse un peu de la grâce et de la force de l’art primitif  » (8). C’est à leur manière – mais dans une démarche moins noble – ce que cherchent les Modern Primitives dans leurs pratiques de collages corporels à partir de symboles decontextualisés. Transformés en cliché, ils sont censés revendiquer le  » primitivisme  » de ceux qui les arborent sans pour autant avoir cherché à en connaître le sens ou l’origine.
Aux antipodes, la démarche du Néo-Zélandais Greg Semu qui remonte aux sources de sa culture en travaillant sur les tatouages polynésiens. Là où l’Anglais Lee Wagstaff travaille sur l’universalité des symboles ancestraux et des formes géométriques, d’autres interrogent et fustigent les sociétés modernes dans leur frénésie d’images et de consommation. Ainsi, dans la série Good Fellows, l’Italien Daniele Buetti recouvre les corps de noms de marques prestigieuses et mondialement connues.
Peu à peu banalisées, ces démarches artistiques témoignent de la diversité et de la polysémie des pratiques corporelles qui engagent l’artiste autant que l’être, le positionnant autrement dans le monde de l’art. Dépositaire physique de son œuvre, l’artiste revendique à l’instar de Lee Wagstaff la liberté de  » faire de l’art et de décider à qui et comment le montrer  » (9). Serait-ce là sa vraie liberté ?

Notes
(1,2,5) David Le Breton, catalogue de l’exposition
(3,4) Alain Soldeville, site Internet www.soldeville.com
(6) Orlan, Beaux-arts, avril 2001.
(7,8) Joëlle Busca, catalogue de l’exposition
(9) cf. Site internet www.exporevue.com/magazine/fr/interview_wagstaff
Signes du corps, du 23 septembre 2004 au 17 juillet 2005, Musée Dapper – 35, rue Paul Valéry -75016 Paris, tél. : 01 45 00 01 50.///Article N° : 3748

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Les images de l'article
© © Photo Alain Soldeville
Nigeria. Région : bas Niger Statuette "Bronze" H. : 25 cm. Collection particulière © © Archives Musée Dapper et Hughes Dubois.
Luba, République démocratique du Congo. Région : Katanga. Siège à cariatide. Bois et pigments. H. : 57,3 cm. Don de E. Verdick. Musée royal de l'Afrique centrale, Tervuren Inv. n° RG 132 © © Africa-Museum, Tervuren, photo Hughes Dubois.
Tairona, Colombie. Région : Sierra Nevada de Santa Marta. 500-1500 ap. J.-C. Ornement de nez, nariguera. Alliage d'or et de cuivre, tumbaga. H. : 6 cm. Musée ethnographique, Anvers Inv. n° AE.77.45 © © Photo Hugo Maertens, Bruges.




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