» Les gens projettent sur le métissage leur propre complexité « 

Entretien de Virginie Andriamirado avec Diagne Chanel

Paris, décembre 2004
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Plasticienne, pétrie de sa double culture franco-sénégalaise, Diagne Chanel construit, depuis une vingtaine d’années, une œuvre monumentale, qui évolue avec ses voyages – l’Italie et le Sénégal où elle a vécu – et de ses engagements. Illustratrice de Miriam, Mafou métisse1, un livre pour enfants sur le métissage, elle parle sans détours de son rapport au milieu artistique et de son expérience personnelle du métissage qui est au cœur même de son œuvre récente.

Est-ce le thème du métissage, abordé dans Miriam, Mafou métisse (1), qui vous a motivée pour illustrer un livre pour enfants ?
C’est la rencontre avec l’auteur, Marie Sellier, et l’envie que j’avais depuis longtemps de faire des livres pour enfants à partir de réserves de dessins réalisés au fil des années qui m’ont motivée. Un ami m’a parlé de Marie et de son désir de travailler avec des peintres. Elle a vu mes dessins et m’a proposé de faire un livre sur le métissage. Très vite, nous avons été sur la même longueur d’onde. Elle a parfaitement compris la problématique du métissage.
Quelle est pour vous cette problématique ?
Elle repose sur un malentendu. Lorsque l’on demande d’emblée – ce qui est le plus souvent le cas – à un métis d’où il vient, il ne peut pas donner la réponse que l’autre attend et qui veut lui faire dire qu’il vient d’ailleurs. Ce n’est pas une question saine, car elle attend une réponse que l’autre se croit obligé de donner et qui sera toujours réductrice. Quelque part, on lui demande une explication simplificatrice et il est obligé d’explorer beaucoup de ses sensations pour arriver à répondre à quelque chose qui est évident. Dès qu’on parle du métissage, on se rend bien compte que c’est plein de filaments d’une réalité alors qu’on veut en faire quelque chose de monolithique.
Qu’attendez-vous alors du regard de l’Autre ?
Je n’accepte pas d’être définie par l’Autre. Je revendique d’être telle que je suis avec mon nom, mon physique, ma réalité, sans avoir à me forcer à être un peu plus africaine ou européenne.
Socialement, ce qui est grave, et je le vis vraiment sur le plan culturel où je suis arrivée à un stade où je me sens complètement bloquée, c’est que les métis ne sont ni représentés ni soutenus. En tant qu’artiste, du côté français on ne me pousse pas parce que je suis cataloguée artiste noire, métisse, africaine ou je ne sais quoi d’autre, mais de l’autre côté – disons de la diaspora ou de l’Afrique –, je suis boycottée.
Vous voulez dire que vous êtes boycottée à cause de votre métissage ?
Oui. J’ai mis du temps à m’en rendre compte. J’ai été soutenue par des tas de gens, mon travail a beau être reconnu, je suis boycottée dès qu’il s’agit d’une grande exposition dite  » africaine  » comme celle d’Africa Remix (2). Dès que les choses deviennent institutionnelles, et donc politiques, les organisateurs de manifestations culturelles ont besoin de références : ils veulent cantonner les artistes à leur origine géographique. Qui plus est, je suis une femme et il y a encore pas mal de misogynie dans ce milieu. Une femme artiste et métisse n’est pas politiquement correcte. Cela est vrai tant du côté occidental que dans la sélection africaine ou de la diaspora. Pour donner un exemple, j’ai fait plusieurs expositions qui ont tourné au Japon, notamment au Musée d’art moderne de Tokyo. Juste avant le départ de mes peintures pour le musée, le conservateur a failli annuler mon exposition. Il a téléphoné chez moi. J’étais absente mais il a demandé qu’est-ce que j’étais au juste : Africaine ? Française ? Il n’était tout d’un coup plus sûr de son choix, il se demandait s’il n’allait pas exposer quelqu’un qui n’était pas  » représentatif « .
Vous citez Africa Remix. Pensez-vous que l’on trouve peu ou pas d’artiste métis dans ce type d’exposition, justement parce qu’ils ne sont pas  » complètement africains  » ?
Il suffit d’en regarder les catalogues : les artistes métis sont sous-représentés. Beaucoup de gens trouvent invraisemblable que je ne fasse pas partie de la sélection d’Africa Remix. À l’époque où je vivais à Dakar, il y a une quinzaine d’années, j’ai beaucoup travaillé sur des matériaux comme les cartons et le papier kraft. Beaucoup de jeunes artistes, dont on me dit que certains ont été influencés par mon travail, travaillent aujourd’hui sur ces supports. Aujourd’hui, ce sont eux que l’on expose, pas moi.
Au-delà de cette exposition, le constat est globalement assez négatif…
Le constat est en effet assez amer. En même temps, je me rends compte qu’il est lié à une histoire. À l’époque où Napoléon a rétabli l’esclavage dans les colonies, les métis ont été bannis de la scène politique et artistique française. En 1775, le chevalier de Saint-Georges, musicien métis renommé, a été écarté de la direction de l’Opéra du fait de son métissage. D’autres artistes importants de l’époque ont été rayés de la scène culturelle et donc de l’histoire pour les mêmes raisons.
Ce qui se passe maintenant n’est qu’une continuité de cette histoire. Les métis restent globalement absents des scènes politiques et artistiques. Ils ne sont pas présents dans la vie culturelle et lorsqu’ils peuvent l’aborder, on ne les laisse pas apparaître. On ne les voit pas à la télévision, ni dans les autres médias. Ou lorsqu’on les voit, c’est toujours dans une représentation faite de clichés que je trouve intenables.
Le fait est que, proportionnellement à ce qu’ils représentent numériquement, peu de métis sont présents dans les arcanes du pouvoir.
Avez-vous toujours vécu votre métissage en tant qu’artiste comme un frein ?
Oui, mais il m’a fallu du temps pour en prendre conscience. C’est venu avec le recul mais ce sont surtout les autres qui m’ont fait prendre conscience du problème que pouvait poser mon métissage en termes de sélection artistique. Ce sont finalement d’autres métis comme Maï Olivier (3) et William Wilson (4) qui ont attiré mon attention là-dessus, parce qu’ils ont également été confrontés au problème. Je n’y avais pas pensé auparavant, je ne me pense pas a priori comme métisse. J’ai commencé à réfléchir sur le sujet en écrivant un texte, pas encore achevé, intitulé Métis invisible, où j’aborde ce problème de mise à l’écart des métis.
Même si vous ne l’abordez pas frontalement, le métissage est très présent dans votre travail artistique. Est-ce une intrusion délibérée ?
Jusqu’à récemment, non. C’est présent dans la mesure où mon travail est l’expression de moi-même. Mais il est vrai que cela est aussi présent à mon insu. Comme je pourrais dire que d’une certaine manière, je suis métisse à mon insu. J’ai une amie qui a fait un texte très intéressant sur mon travail, et notamment sur le tableau Le garçon de Venise qui est le portrait d’un Africain, étudiant comme moi aux Arts décos et que j’ai mis dans cette ambiance italienne que j’affectionne particulièrement. Elle dit qu’effectivement ce garçon noir qui est habillé à l’occidentale semble se demander quelle est la place du fils de l’homme noir dans le monde occidental. C’est très juste, mais je ne me suis pas dit que j’allais faire ce tableau pour représenter le métissage. Ce n’était pas l’idée de mon travail. Je suis fascinée par la renaissance italienne, l’architecture, la peinture vénitienne. J’aime aussi travailler sur la représentation de l’homme noir. En fait, j’ai rassemblé dans ce tableau ce que j’aimais… et, logiquement, le métissage s’y retrouve.
Pour en revenir à Miriam, Mafou métisse, quelle a été votre approche esthétique dans la représentation des métis ?
Marie Sellier avait fait une maquette très dessinée avec son texte, dans l’esprit des personnages bicolores que j’avais réalisés à Dakar. Ils m’avaient été inspirés par ces moutons noirs et blancs que j’y trouvais fascinants. Travailler sur ce livre était un vrai bonheur parce que j’ai pu composer à partir de mes dessins. La contrainte était que je pouvais utiliser mes personnages bicolores uniquement pour représenter les métis. Les autres ne devaient pas avoir deux couleurs.
En même temps, les autres personnages monochromes ont le corps partagé par une ligne de couleur qui montre que bien qu’ils ne soient pas mélangés, ils ne sont pas si nets que ça !
C’est exactement ça ! C’est avant tout un livre sur la différence dont le titre initial était D’où tu viens ? Nous avons fait une intervention auprès d’enfants au Salon du livre de jeunesse. Après quelques hésitations, les enfants ont fini par dire que dans la cour de récréation, ils entendaient des réflexions de toutes sortes sur leur nom, leur physique, le fait qu’ils portent des lunettes, etc. C’est cela qu’évoque cette petite barre : elle représente le fait que chacun a une petite différence, une faiblesse qui peut être relevée par le regard des autres.
Ne pensez-vous pas que cette  » petite différence  » peut aussi être positive ?
En tout cas, ça devrait l’être. L’hybridité du métis fait qu’il peut être mangé à toutes les sauces. Ici (en France, ndrl), dans l’ensemble, les gens ne se focalisent pas sur mon métissage pour aborder mon travail. Néanmoins, il y en a aussi qui viennent me voir pour certains projets sous l’axe de la diaspora africaine. Finalement, je suis plus souvent repérée comme une artiste du côté de l’Afrique que du côté occidental. Peut-être parce que les choses sont plus tournées vers l’international. Récemment, quelqu’un m’a contacté d’Iran pour une exposition de peintres islamiques sous prétexte que j’étais originaire du Sénégal et donc d’un pays musulman !
Quelle est votre relation à l’Afrique ?
Elle est assez complexe. Je suis partagée : pour moi, l’Afrique c’est une nécessité, mais lorsque j’y vivais, je ne m’y suis pas complètement adaptée. J’avais beau être mariée à un Sénégalais, je me suis retrouvée très vite à évoluer dans les milieux franco-métis. Finalement, la relation que j’ai avec l’Afrique passe beaucoup par les droits de l’Homme et par l’art. Quand je milite avec des Africains pour les droits de l’Homme, j’ai le sentiment d’être dans une relation plus juste (Diagne Chanel est présidente du Comité Soudan dénonçant le génocide dont sont victimes les populations négro-africaines au Soudan, ndrl). Et lorsque je partage une résidence d’artistes africains, je fais corps avec eux, je suis parfaitement à l’aise – ce qui n’est pas le cas dans la vie sociale africaine où je ressens certaines formes d’ostracisme, notamment envers les femmes et les enfants. Peut-être parce que je suis très formelle et que, du coup, j’ai une certaine rigidité.
Comment la complexité de cette relation apparaît-elle aujourd’hui dans votre travail ?
J’ai fait une résidence d’artistes africains l’été dernier où nous étions deux métis. Avec le sculpteur franco-togolais Niko (cf. Africultures n° 49 et 57). Lorsqu’il a présenté son travail, un artiste lui a dit qu’il y voyait sa partie africaine mais lui a demandé où était sa partie occidentale. Niko en a été assez déstabilisé. On s’adresse toujours aux métis comme s’ils devaient justifier de leur double appartenance ! La démarche qu’il fait vers l’Afrique en tant que métis élevé en France, avec une histoire familiale douloureuse, n’est pas une démarche aisée. Il faut bien comprendre que les métis font bien souvent un retour vers leur origine contre leur famille, contre la société et peut-être même contre eux-mêmes. C’est quelque chose qui devrait forcer le respect.
J’ai eu une discussion sur ce sujet avec le critique et philosophe Yacouba Konaté. C’est suite à cela que j’ai commencé une série de tableaux sur le thème du métissage, qui sera plus particulièrement axée sur la relation des Africains avec les femmes métisses. Je l’ai intitulée Miroir mortel. Je me suis inspirée de ce que j’ai vécu et de divers témoignages. Il s’en dégage une forme de violence qui, au-delà des histoires personnelles, est générée par un certain malentendu – même s’il a tendance à s’atténuer avec les nouvelles générations. Il est lié au fait que la femme métisse franco-africaine a souvent un fantasme d’Afrique en décalage avec la réalité. L’homme attend autre chose. La femme métisse représente pour lui quelque chose que l’on veut séduire parce qu’elle incarne l’Occident et, en même temps, quelque chose que l’on déteste pour la même raison. Elle est à la fois objet de désir et de rejet.
Miroir mortel, Métis invisible, n’êtes-vous pas un peu radicale dans votre approche du métissage ?
J’explore le métissage depuis peu de temps, deux ou trois ans. Et je l’aborde de manière directe en peinture seulement maintenant. Je m’exprime en ces termes sur le sujet parce que le regard de l’Autre me renvoie du métissage une image négative. J’ai conscience que des tas de métis ne se reconnaîtront pas dans l’approche que j’en fais. Il y a toujours le désir de vouloir faire le métis à son image, en même temps de le rejeter, parce qu’il est un produit de quelque chose que l’on aime et que l’on n’aime pas. Les gens projettent sur le métissage leur propre complexité. Il y a un vrai fantasme autour de ce sujet et comme tous les fantasmes, il peut être générateur d’une certaine forme de violence qui nous détruit à l’extérieur alors que nous ne sommes pas reconstruits à l’intérieur.

Notes :
1. Miriam, Mafou Métisse, texte de Marie Sellier, illustrations de Diagne Chanel, éditions Paris-Musées, Paris, 2004.
2. Africa Remix exposition internationale d’artistes africains contemporains, actuellement présentée à Londres après Düsseldorf et avant Paris (mai-août 2005) et Tokyo.
3. Maï Olivier : franco-centrafricaine, galeriste et organisatrice de workshop et d’expositions (cf. Africultures n° 39).
4. William Wilson : plasticien franco-togolais, résidant à Paris (cf. Africultures n° 15).
Une exposition de Diagne Chanel est prévue au Château-Fort de Sedan (organisée par l’Office régional culturelle de Champagne-Ardennes) du 29 avril au 17 juillet 2005, ainsi qu’à Cajarc (département du Lot) dans le cadre d’Africajarc, festival culturel africain qui aura lieu du 28 au 31 juillet 2005 et au cours duquel sera organisée une table ronde sur le thème du métissage.///Article N° : 3733

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