« Les maisons de disques ne font jamais de cadeau : elles font du business. »

Entretien d'Ayoko Mensah avec Lokua Kanza

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Après avoir accompagné de nombreuses stars (Abeti, Ray Lema, Manu Dibango…), Lokua Kanza, d’origine congolaise (ex-Zaïre), sort son premier album en 1993. C’est un succès immédiat. Le guitariste-chanteur ouvre la voie d’une nouvelle musique africaine : un folk métissé où les mélodies sont reines. Porté par le succès, il signe un contrat en licence avec la major BMG. Deux albums plus tard, c’est le clash avec sa maison de disques.

Pourquoi avez-vous autoproduit votre premier disque ?
C’est simple : les maisons de disques n’en avaient pas voulu. Les responsables trouvaient ma musique pas assez africaine ou trop compliquée. En fait, je n’entrais dans aucune de leurs cases. Il faut dire que les directeurs artistiques sont souvent assez frileux. Ils ont peur d’être viré s’ils signent un artiste qui ne marche pas. J’ai quand même décidé d’entrer en studio. J’y passais des nuits entières. Puis j’ai fait écouté la maquette à des amis qui ont beaucoup aimé…
Sans promo, ce premier disque a très bien marché…
A sa sortie, nous l’avons envoyé aux journalistes. Heureusement, eux aussi l’ont beaucoup aimé. Leurs articles ont attiré pas mal de monde aux concerts. Résultat : les 4000 disques du premier pressage ont rapidement été vendus. Nous avons alors fait un deuxième pressage de 6000 disques et en avons confié la distribution à Night & Day qui a fait un très bon travail. On trouvait l’album partout. En quelques mois, presque sans passage radio ni pub, tout a été vendu.
Que s’est-il passé après ce succès ?
Les maisons de disques sont revenues ! La question n’était plus de savoir si j’étais bon ou pas… J’étais soudain devenu commercial ! Plusieurs m’ont fait des offres. J’ai finalement signé avec BMG, à cause du directeur artistique plus que de la société elle-même.
Cette « major » a t-elle cherché à vous influencer musicalement?
Dans mon cas pas vraiment… Il faut dire que j’ai signé un contrat « en licence » et non en artiste. La différence est de taille. Avec un artiste maison, la société assume toutes les dépenses financières liées à la production d’un disque. Elle impose même parfois le directeur artistique. Par contre, dans un contrat « en licence », l’artiste produit lui-même son album, avec son équipe. Puis il amène à la maison de disque un produit fini qu’elle se charge seulement de promouvoir et de distribuer. L’artiste en licence reste donc plus indépendant.
Pourquoi ne vous êtes-vous pas entendu avec les patrons de BMG ?
Quand j’ai apporté mon deuxième album « Wapi Yo », les responsables ont été très étonnés. Ils m’ont dit : « C’est bien mais ce n’est pas du tout ce que l’on attendait de toi.  » Comme si eux savaient ce que je devais être… Mais je ne suis pas un yaourt ! Le challenge pour un artiste, c’est de surprendre, pas de resservir toujours la même chose. En plus, comme je n’étais pas un artiste maison, ils n’ont pas fait la promo qu’il fallait sur le titre fort de l’album : « Shadow dancer ».
Aujourd’hui, vous ne travaillez plus avec cette major…
A la sortie de mon troisième disque, le nouveau patron m’a annoncé tout de go : « Je ne crois pas à votre album. » A partir de là, j’ai préféré arrêter aussitôt avec BMG. Même si cela m’a pénalisé. J’ai décidé de ne pas intenter de procès. Chacun a repris ses billes et poursuivi sa route. Je préfère un peu galérer mais avancer avec mes idées.
Vous êtes-vous retrouvé piégé par les contrats que vous aviez signé ?
Oui, bien sûr. Lorsqu’on signe, on ne sait pas tout. On apprend après… Il faut faire très attention à la durée du contrat, aux pourcentages octroyés. Il y a souvent des contraintes qui n’apparaissent pas clairement. Les maisons de disques ne font jamais de cadeau : elles font du business. Je conseille toujours aux musiciens de faire appel à un avocat avant de signer n’importe quel contrat. Je leur dis aussi qu’il ne faut jamais perdre confiance en soi, renoncer à ce que l’on fait parce qu’une maison de disque dit non. C’est juste un avis, pas la vérité absolue.
Où en êtes-vous en tant que producteur ?
Je travaille actuellement sur le premier album de Julia Sarr, qui chante déjà avec moi et qui est, à mon avis, l’une des plus belles voix africaines. Kanissa Productions est une petite structure. Ce que je voudrais peut-être, c’est retrouver une grosse firme au sein de laquelle je puisse créer mon label et avoir plus de moyens pour produire des artistes en lesquels je crois. Je nourris aussi un autre projet : celui de monter une boîte de production en Afrique. Prenez le Zaïre, ce n’est franchement pas évident… Mais j’ai de plus en plus besoin d’avoir un pied en Europe et l’autre en Afrique.

///Article N° : 1417

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