« Les nouvelles d’aujourd’hui sont les guerres de demain »*

Entretien de Jessica Oublié avec Grace Ndiritu

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Révélé lors de la Biennale de Venise en 2005, aujourd’hui exposé internationalement, le travail de Grace Ndiritu mêle publicité, documentaire, média et musique dans le cadre d’un art de la performance vidéo. Son œuvre, intitulée « Time » (2004), s’ouvre sur une image fictive d’une couverture du magazine britannique du même nom. « Dans le monde d’aujourd’hui, la guerre est une construction autant médiatique que politique », affirme l’artiste. Rencontre.

Vous êtes née à Birmingham et vivez actuellement à Londres. Vos parents sont d’origine kenyane. Comment votre travail est-il reçu en Grande Bretagne (1) ?
J’ai étudié à la « Winchester School of Art » de Londres et à « De Ateliers » à Amsterdam. Depuis 2004, j’expose dans de nombreuses galeries londoniennes et vient de terminer une résidence aux studios Delfina de Londres. En 2005, j’ai participé à la 51e biennale de Venise. Pour autant, une partie de mon identité est confrontée aux stéréotypes négatifs que les médias perpétuent à propos des noirs en général. Certaines personnes au Royaume Uni ont déjà tenté de me classer parmi les artistes noirs britanniques. Mais je me bats pour faire respecter mon individualité. Pourquoi ne peuvent-elles m’accepter comme je suis, c’est-à-dire une artiste, un être humain ? C’est parfois insultant. J’appartiens à la classe ouvrière, mais par bonheur j’ai grandi dans un foyer ouvert au débat politique, aux différents styles de vie et de religion. Depuis mon plus jeune âge, je suis confrontée aux idées reçues sur les ghettos.
Votre travail aborde des questions socio-politiques difficiles. Quel rapport entretenez-vous avec l’univers des médias ?
La forme prise par l’information dans les médias m’inspire pour créer. Je travaille sur ces formes et les transpose dans des œuvres comme Absolut Nativ, Desert Storm ou encore Time. Mon travail est différent de celui du journaliste ou du documentariste car j’essaie de transcender la nature des médias pour parvenir à autre chose. A travers « Responsible Tourism » (2007) par exemple, présentée à la Chisenhale Gallery, j’examine les rapports des Africains et des Occidentaux à leur propre image, qu’elle soit photographique ou vidéo. Les images stéréotypées d’une Afrique encline à la pauvreté sont montrées dans un contexte d’unification de l’information. Et finalement les grands médias montrent ces images comme ils font la promotion du concert Live 8 (2).
À propos de cette œuvre, j’ai écrit le petit manifeste suivant, qui je pense correspond bien à votre question :
Ce n’est pas un road movie
Ce n’est pas la vidéo d’un journal intime
Ce n’est pas une vidéo de vacances
Ce n’est pas un documentaire
C’est du tourisme responsable.
Dans la vidéo « Time », une jeune femme noire, voilée, agenouillée sur le sol, prie. Ce travail se construit autour d’une dualité public/ privé. S’agit-il d’un portrait?
Dans la vidéo « Times », j’amorce un mouvement spécifique de prière qui m’a été présenté par une amie musulmane. J’en fais une chorégraphie personnelle. L’image montre le visage voilé d’une femme musulmane priant à la mémoire  » des otages britanniques disparus ». J’ai voulu travailler sur la manière dont la majorité des Occidentaux relatent une guerre dès lors qu’elle affecte leurs propres peuples. Les deux facettes d’une guerre sont rarement vues simultanément au sein d’un même cadre. J’ai réalisé « Time » pour élargir le champ des rapports que nous entretenons avec une image. J’ai voulu brosser le portrait de notre époque.
Votre travestissement induit-il que l’information peut être elle-même illusion ?
On peut en effet me croire musulmane à travers une telle œuvre. Mais il n’en est rien… Il ne s’agit pas d’un autoportrait. Mon projet a une portée beaucoup plus universelle que ma personne. Du terroriste jusqu’à la femme au foyer, je réalise simplement que je peux ressembler à n’importe qui. Mes œuvres sont finalement le reflet de mes colères. L’exploitation des impuissants est pour moi une source d’inspiration. « Time » a plusieurs niveaux de lecture. Cette œuvre aborde la question de la guerre en Irak. Ce qu’elle traduit, c’est l’exagération des grands médias qui se disent directement ou indirectement indignés par une guerre à laquelle ils ont plus ou moins participés… Dans le monde d’aujourd’hui, la guerre est une construction autant médiatique que politique. À mon avis, la seule chose réelle est la souffrance que ressentent les gens dans chaque camp du conflit !
Le choix de reprendre le logo du magazine « Time » ne semble pas anodin. Est-ce une critique de ces grands médias que l’on considère de qualité et donc de confiance?
Le nom de ce magazine est connu de tous. Mais le terme de temps est polysémique et revêt des significations diverses selon les cultures. Dans mon oeuvre, « Time » devient fallacieux. Le temps y est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Mon corps est occupé à exécuter une performance pour lui et lui seul. L’image est juxtaposée au logo du magazine Times et renvoie ainsi à sa diffusion mondiale. Cette construction graphique problématise la confiance que nous accordons à ces marques internationales comme le « Time ». Celles qui ont la prétention de proposer une  » approche juste » des questions liées aux démocraties du monde libre…
Finalement, peut-on dire que vous êtes le message du medium pour détourner la fameuse citation de Mc Luhan : « le medium est le message » ?
Je travaille la performance comme un véritable médium. J’aime mixer le son, le texte, les images, les objets et le textile au sein d’un même projet de vidéo performance. Finalement, avec le DVD, c’est une merveilleuse chose qui revient à la vie dès qu’elle est projetée. Il y a quelques années, j’ai réalisé que les médias utilisaient l’information pour ériger de nouvelles craintes et élaborer une culture de la peur. Ils envoient à notre subconscient des informations subliminales négatives qui affectent notre manière de voir et de penser le contenu de cette information. À travers le yoga et la méditation, j’ai beaucoup appris sur la façon dont l’énergie électro-magnétique fonctionne par résonances. J’ai ainsi réalisé qu’à travers mes vidéos, je pouvais transmettre une information subliminale positive. Je fais maintenant le travail inverse des médias.

1. Grâce Ndiritu est née en 1976 à Birmingham. Dans tous ses films, elle essaye de transcender son propre point de vue eurocentré et de confronter le spectateur à ses préjugés en tentant de représenter la manière dont le point de vue des non-occidentaux est perçu. Grâce Ndiritu est représentée par la galerie madrilène Vacio9 et par la galerie londonienne Chisenhale Gallery : www.vacio9.com et www.chisenhale.org.uk.
Récemment (du 28 mars au 3 sept. 2007), « Absolut Native », « Desert Storm » et « Time » ont été présentées dans le cadre de l’exposition « Même Heure, même endroit » à l’Abbaye de Maubuisson, à Saint-Ouen l’Aumône dans le Val d’Oise.
2. Série de concerts qui a eu lieu en juillet 2005 dans les pays membres du G8. Le Live 8 coïncide avec le 20ème anniversaire du Live Aid. Cette campagne visait à faire pression sur les dirigeants des pays les plus riches pour qu’ils effacent la dette publique des pays les plus pauvres et augmentent leurs aides humanitaire et économique.
* « Today’s news is tomorrow’s war ». Cette affirmation conclue l’œuvre vidéo de Grace Ndiritu « Desert Storm » (« Tempête du désert) réalisée en 2004.
///Article N° : 7119

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