L’esclavage et le temps présent

Entretien de Cristina Duarte Simoes avec Carlos Diegues

Octobre 1996
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Carlos Diegues est l’un des metteurs en scène les plus importants du cinéma brésilien. Il a réalisé trois films* sur l’esclavage au Brésil : un ensemble cinématographique cohérent et riche, où le personnage de l’esclave est la figure centrale.

Vous êtes le seul réalisateur brésilien à avoir traité le thème de l’esclavage avec autant d’insistance. Pensez-vous avoir épuisé ce sujet ?
Non : on n’épuise jamais un sujet. Mais je n’ai pas l’intention, pour l’instant, d’y revenir. Cette trilogie contient tout ce que je voulais dire à ce sujet.
Vous considérez le réalisateur allemand Fassbinder comme étant le seul contemporain ayant su articuler biographie et Histoire avec équilibre et crédibilité. Peut-on en dire autant de ces trois films ?
Il m’est difficile de critiquer mon travail. Ce que je sais, c’est que chaque fois que je vais réaliser un film historique, je m’intéresse non seulement aux personnages de ce film, aux drames individuels qui se déroulent à l’intérieur de l’histoire, mais également à la biographie de ces gens. Et je pense que personne ne s’intéresserait à l’Histoire si elle n’était pas vécue par des individus.
Comment envisagez-vous la relation entre le passé et le présent dans vos films historiques et dans la trilogie sur l’esclavage en particulier ? Il me semble que vous parlez non seulement de l’histoire de « Palmares », ou des faits de 1750, mais aussi du présent. Le père de José, par exemple, dans « Xica da Silva », avait un discours qui pouvait être celui de tout père brésilien au moment du tournage ? Cela fait partie du projet du film ou de l’improvisation ?
Ce rapport au présent existe dès le projet du film, car lorsque je m’investis dans la réalisation d’un film historique, mon inspiration puise toujours dans le moment présent. Mais c’est très différent d’un film à l’autre. La trilogie, par exemple, n’a pas un thème unique. « Ganga Zumba » est un film sur le besoin de liberté. « Xica da Silva » est un film typique de l’ouverture politique qui commençait à avoir lieu au Brésil après les années de dictature. En réalisant « Quilombo », je disais qu’il ne s’agissait pas d’un film historique mais d’un film futuriste. C’est un film utopique qui montre une société brésilienne telle que nous l’avons imaginée. Il est clair que chacune de ces réalisations a beaucoup à voir avec ce que je vivais à chaque moment précis, qui n’était pas délié de l’histoire du Brésil. « Ganga Zumba » était un film sur l’époque du président Jango Goulart, « Xica da Silva » sur la fin de la dictature militaire, et « Quilombo » sur le retour à la démocratie, ce moment de grand espoir que nous avons vécu à la fin du gouvernement Figueiredo. « Quilombo » a été terminé la semaine où le congrès brésilien a voté le retour aux élections directes. C’était un moment de grande ébullition utopique, où les gens désiraient reconstruire une société juste. J’étais très fier d’être en parfaite synchronie avec cette société brésilienne d’alors.
Il est vrai que dans vos films, vous semblez toujours être très proche du peuple brésilien. Vos personnages parlent la plupart du temps une langue très populaire. C’est le cas, par exemple, de Xica et de José, dans « Xica da Silva ». Parfois, vous utilisez ce même langage comme un élément d’affrontement : dans le même film, vous faites parler le « sargento-mor » d’une façon un peu vieillotte.
Le langage est l’une de mes préoccupations majeures. Parfois, je réserve certaines expressions à certains personnages : si l’un d’entre eux emploie telle expression, aucun autre ne peut l’utiliser ; et je demande aux acteurs de respecter cela.
Dans « Ganga Zumba » et dans « Quilombo », lorsque les Noirs parlent, dans quelle langue africaine s’expriment-ils ?
En yoruba. D’ailleurs, à l’époque, on m’avait beaucoup critiqué, en disant que c’était faux du point de vue historique. A l’époque des événements de « Ganga Zumba » et de « Quilombo », les Noirs brésiliens étaient Bantous et les Yorubas n’étaient pas encore arrivés au Brésil. J’ai répondu en disant que faire parler les personnages en bantou était la même chose que faire parler aux Blancs le portugais du XVIè siècle. Et pourtant, personne n’avait remarqué que ces derniers parlaient un portugais actuel. J’ai choisi le yoruba parce que c’est, actuellement, au Brésil, la langue africaine des rites du candomblé. Tous ceux qui pratiquent le candomblé comprennent parfaitement tout dans les deux films, car pour eux, c’est une langue courante.
Dans « Quilombo », j’aime beaucoup cette scène où arrivent les indésirables de la société blanche pour rencontrer Ganga Zumba, le chef de Palmares. Il y a l’ancienne prostituée, le soldat qui parle grec, le boulanger homosexuel et l’artiste. Pensez-vous qu’à cette époque, les Blancs exclus de la société esclavagiste sont finalement proches de tous ceux qui subissent la discrimination sociale ?
C’est sûr, de la même façon qu’il y a aussi, un peu avant cette scène, la rencontre entre Ganga Zumba et le juif Samuel… Cet espace des minorités, des persécutés et des exclus est l’un des aspects de l’utopie. C’est une chose qui m’avait beaucoup frappée quand je faisais les recherches sur les quilombos. Palmares accueillait aussi les Blancs pauvres du littoral et les Indiens, donc toute personne se trouvant en marge de la société esclavagiste. Parmi ces gens, il devait y avoir sûrement beaucoup de bandits, de voleurs, mais aussi des gens persécutés par l’inquisition. Cette idée d’un quilombo en tant qu’espace des persécutés me plaisait énormément.

*Ganga Zumba (1963)
Au XVIIè siècle, un groupe d’esclaves du Nord-Est brésilien prend la fuite vers le quilombo de Palmares.
Xica da Silva (1976)
Dans le Minas Gerais du XVIIIè siècle, une esclave réussit à séduire un haut fonctionnaire de la cour portugaise et à soumettre toute la ville.
Quilombo (1982)
Au XVIIè siècle, des esclaves en fuite vont rejoindre Palmares. L’un d’eux est Ganga Zumba, futur chef du rassemblement.///Article N° : 1679

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