« L’espérance de lendemain, ce sont nos fêtes »

Print Friendly, PDF & Email

Dans un récent entretien avec Melissa Thackway publié sur notre site ([entretien avec Melissa Thackway]), le cinéaste sénégalais Moussa Touré a mis directement en cause l’action de Jean-Marie Barbe et de la structure qu’il anime Africadoc, parlant de « paternalisme ». Plusieurs cinéastes lui ont répondu directement en commentaire à la suite de l’interview. De retour de déplacement, Jean-Marie Barbe nous envoie un texte en guise de réponse que l’on trouvera ci-dessous.

Plutôt qu’une réponse directe aux propos querelleurs de Moussa Touré, ce qui ne présente que peu d’intérêt, je vais vous faire part de ce qui m’est arrivé hier à Dakar.

Je suis au Sénégal depuis 10 jours pour préparer avec mes collègues de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal la rentrée de la 3ème promotion des étudiants en Master 2 Réalisation documentaire de création.

24 octobre 2009 : Aéroport Léopold Sédar Senghor de Dakar, on annonce que l’avion de 15h05 de la Mauritanie Airways en provenance de Niamey aura au moins trois quart d’heure de retard… Qui fréquente les transports aériens interafricains n’est pas surpris… Par contre l’attente qui se prépare, dehors, sous un soleil de crabe, m’inquiète un peu !

Mais, je ne le sais pas encore, cette attente va finalement se transformer en une heureuse coïncidence qui nous fera vite oublier cette chaleur écrasante de la fin de l’hivernage.

Rakia Laminou, qui devrait apparaître d’ici une petite heure, le temps de passer les contrôles policiers et douaniers et de récupérer ses bagages, vient de Niamey. Elle a 30 ans, possède une maîtrise d’économie. Elle a été retenue sur un projet de film qui tente de documenter la préparation et le déroulement d’un mariage à Niamey, à travers les enjeux d’argent.

Rakia va se retrouver au sein d’une promotion de quatre filles et quatre garçons issus de cinq pays africains ; ils sont huit, donc, à composer cette troisième promotion des étudiants en Réalisation documentaire de création.

C’est la première fois qu’elle quitte son pays, mais ça, je ne le sais pas encore au moment où nous l’attendons. A cet endroit, une petite digression : c’est Sani Magori de Niamey qui l’a encouragé a nous faire parvenir son dossier.

Sani Magori est lui aussi nigérien. La première fois que nous nous sommes rencontrés, c’était en 2006, à l’occasion d’une résidence d’écriture organisée à Tombouctou : trois Nigériens avaient été sélectionnés et il en était. Trente-trois ans, agronome, la frêle silhouette d’un homme plutôt court, dont le doux sourire n’arrivait pas à faire oublier totalement la maigreur sèche du visage. Sani était très malade, et avec Jacques Des champs, le formateur, nous avons craint l’accident tout au long des deux semaines de résidence. Mais inlassablement, au fil des jours, buvant un peu de lait sucré avec un peu de mie de pain trempé, il écrivit le scénario de son premier documentaire « Pour le meilleur et pour l’oignon ». De retour à Niamey Sani ira directement à l’hôpital, et après un diagnostic et un devis alarmants, une collecte auprès des membres d’Ardèche Images est organisée et il est opéré en urgence. « C’était l’extrême limite », diront plus tard les chirurgiens.

Toujours est-il que deux mois après, nous l’avons vu débarquer au Tënk, accompagné de son ami producteur et documentariste de Zinder, Malam Saguirou.
Sani, joufflu comme un bébé, nous confia en se marrant : « Je ne fais plus partie des Hominidés ils m’ont enlevé les 2/3 de l’estomac, c’est plus un estomac que j’ai, c’est un gésier !!! Je picore toute la journée comme les poules… N’empêche qu’à l’occasion de ces rencontres Tënk, le projet « Pour le meilleur et pour l’oignon » fut retenu pour être coproduit dans la première Collection Lumière d’Afrique qui rassemble désormais chaque année dix premiers ou deuxièmes films de jeunes documentaristes africains.

Cette première collection – aujourd’hui finie – les films circulent dans une foultitude de festivals partout dans le monde, la deuxième est en cours et nous attendons le démarrage début 2010 de la troisième.

À noter que Sani, en plus de tourner actuellement son deuxième film, vient d’être retenu pour participer avec cinq jeunes auteurs d’Afrique de l’Ouest à la résidence long métrage documentaire qui va se dérouler à Saint-Louis du Sénégal en décembre et mars prochains.

Mais quel lien avec Rakia ?
Récompensé et salué dans de nombreux festivals Sani s’est vu confier l’accompagnement à Niamey d’un stage d’écriture documentaire réservé aux femmes, financé par le Ministère de la Culture, et à cette occasion, il a repéré Rakia et l’a poussé à envoyer son dossier de candidature au Master…
Le réseau, le réseau ! Ce maître mot d’Africadoc qui fonctionne à bloc avec cette nouvelle génération de documentaristes africains…
En attendant avec Jules, le chauffeur qui doit nous emmener directement de Dakar à Saint-Louis du Sénégal (4 h de route), on attend Rakia et on se demande si le putain de bouchon pour sortir de Dakar sera cette fois un peu plus gentil avec nous.

– « Jean, Jean ! » : une voix dans mon dos de l’autre côté des barrières. Je me retourne, des bras s’agitent.
– « Aimé ! ». Il me fait des signes et vient dans notre direction. C’est un jeune Congolais de Kinshasa. On tombe dans les bras l’un de l’autre ; on s’est quitté le 10 juillet dernier après les rencontres Tënk de coproductions qu’organise Africadoc depuis trois ans à Saint-Louis. Aimé est de la deuxième promotion du Master 2 Réalisation Documentaire de Création. Il vit avec un petit groupe de Kinois et de Brazza, à plusieurs ils se partagent un appartement dans Dakar. Une communauté d’étudiants congolais, entre le mal du pays et le désir de se faire une formation solide. Indéniablement, ici ils sont immigrés et se serrent les coudes, ils sont venus faire des études dans les sections réputées de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Université par ailleurs à la limite de l’asphyxie : 55 000 étudiants, d’énormes problèmes de salles et de logements…
Aimé me raconte qu’il est là à attendre l’avion de Delphe Kifouani, un autre congolais de Brazza, lui aussi ex-étudiant de la première promotion du Master Réalisation Documentaire de Création. Delphe vient, la veille, de finir le tournage de son premier 52′ sur le monde des handicapés de Kinshasa et de Brazzaville qui pratiquent le commerce entre les deux rives, en étant exonérés des droits de douane, grâce à un statut spécial accordé par les autorités des deux pays à cette communauté de handicapés.
Aimé a eu très peu d’infos sur le déroulement du film. Il est là, venu attendre son pote parti il y a un mois, et est impatient de connaître le récit du tournage.
Je lui donne quelques nouvelles car justement, la veille j’ai longuement parlé avec Sellou Diallo, réalisateur et enseignant au Master de Saint-Louis, qui est aussi le producteur du film et qui a accompagné le tournage pendant plus de trois semaines.
« Apparemment ça a été épique, au point que sans l’aide du réseau (les anciens de la résidence d’écriture de Kinshasa de 2008) ils n’auraient pas pu s’en sortir, tant la violence sociale et policière règne entre les deux rives et dans ce monde des handicapés. Ce film, ils l’ont vraiment fait à plusieurs et je raconte à Aimé que Sellou a eu à sauver le film plusieurs fois, tant les rapports de fric sont totalement atrophiés.

Mais le résultat est là : ils ont réussi et ils ramènent 35 cassettes DVcam de rushes, avec la certitude d’avoir le film au-delà de ce que Delphe avait écrit !!!

Je raconte tout cela à Aimé qui jubile et dit avec sa voix un peu bégayante d’émotion et en joignant ses deux mains comme pour mieux serrer ce qu’il dit : « Avec ce film, il prouve que… que c’est possible ».
Je ne sais si Aimé, en disant « il prouve que c’est possible », fait allusion à la difficulté de tourner au Congo ou à la preuve que quand l’un du groupe y arrive c’est autant d’encouragement donné à tous, une fierté partagée en quelque sorte… Mais je sens bien que chaque film tourné est comme un défi relevé par cette communauté d’esprits grandissante.

On ne fait gratuitement du cinéma documentaire nulle part, mais c’est vrai ici encore plus qu’ailleurs. Les enjeux sont décuplés vue la dureté économique. Et la rareté d’images faites par les Africains sur eux-mêmes, ces images intelligentes qui documentent avec sens et sensibilité les sociétés africaines que commencent à produire régulièrement ces nouveaux auteurs et producteurs, doivent maintenant avoir accès aux peuples d’Afrique et du monde : c’est l’enjeu des années à venir.

Au diable les esprits chagrins et paternalistes qui ignorent les rêves de cette jeune génération de documentaristes africains et sont aveugles à l’Histoire qui se construit sous leurs yeux.

Aimé me relance : « les dates du prochain Tënk ? »
– « Avancées, du 9 au 16 juin because coupe du monde de foot ! »
Il me donne des nouvelles de ses compagnons et compagnes de promotion : certains galèrent un peu, d’autres attendent début 2010 pour faire leur film dans le cadre de Lumière d’Afrique n°3.

On se rend compte en vrac de l’évolution des projets et des gens : le festival de Simon Pierre Bell au Cameroun en décembre, la création d’Africadoc Brazza, le soutien des Afrique- Caraïbes-Pacifique (ACP) et de l’Europe au développement du Louma, la création en janvier d’un site commun à tout le réseau, la présence forte des Africains du Sud au prochain Tënk, l’édition de dix films documentaires de la collection Lumière d’Afrique n°1 en mars, le stage d’Angèle en Production à la Femis, celui de Sébastien en Communication à Bologne, le projet de Master Documentaire porté par Awa au Mali, la formation au mixage d’un technicien de Augustin au Togo, le bébé de Ruffin…
– « Les films Lumière d’Afrique N°1 feront l’objet d’une programmation fin février à l’Institut Français de Saint-Louis et de Dakar : il va falloir mobiliser le réseau sénégalais » et diffuser les films dans toutes les capitales africaines…
Aimé me dit qu’il assiste chaque semaine à la projection de documentaires qu’organise à Dakar une fondation allemande et que c’est excellent, c’est Baba Diop qui anime le plus souvent les séances.

Jules nous interrompt : l’avion du Niger a atterri il y a plus d’une demi-heure, tout le monde est sorti de l’aéroport, et il y a là, à trois mètres une jeune fille qui attend en face de nous entourée de deux policiers ! Elle ne correspond pas à la photo, on l’appelle : « Rakia, Rakia Laminou !!! ». La jeune fille réagit immédiatement et fait un signe de la main, c’est elle ! Rakia est la première arrivée, les autres arrivent demain de Ouagadougou, Bamako, Yaoundé…
À suivre !

Saint-Louis, le 25 octobre 2009.///Article N° : 8992

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire