Mamane, le Gondwanais lambda

Entretien avec le trublion de RFI par Julien Le Gros

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Subtil mais corrosif l’humour du Franco-Nigérien Mamane connaît un succès croissant avec sa chronique du Gondwana.

Nom : Mamane
Âge : Non précisé car a été sans-papiers !
Signe particulier : présentateur du journal de « la très très démocratique République du Gondwana ».
Devise : regardez mon journal sinon je saute et vous aussi !

Mamane se distingue par une plume aiguisée, drapée dans le masque de la douceur, de la parabole et du conte faussement naïf. Sa chronique quotidienne du Gondwana, sur Radio France Internationale, connaît un grand succès au point d’être souvent citée dans les conversations courantes en Afrique francophone. Mamane – comme son collègue Phil Darwin décidément ! – est fils de diplomate. Du coup il grandit « un peu partout en Afrique » : au Niger, son pays d’origine, mais aussi au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Nigeria, en Algérie…
Un même ancêtre
C’est ainsi qu’il développe une bonne connaissance du continent et de ses enjeux politiques et sociaux. Plus tard, à Paris, alors qu’il s’ennuie dans des études supérieures de physiologie végétale, il retient un nom qui claque aux oreilles : le Gondwana. « Il y a des centaines de millions d’années, explique Mamane, il y avait deux continents : la Pangée au Nord et le Gondwana au Sud, qui regroupait l’Amérique latine, l’Océan indien, l’Océanie. L’idée, c’est qu’on vient tous du même continent. On a tous un même ancêtre. »
Mamane décide de créer un pays imaginaire : le Gondwana. « Il réunit les points communs de nombreux pays africains : les problèmes de routes, d’éducation, de soins, les délestages, le manque de démocratie… Mais, par certains aspects, le Gondwana, ça peut être aussi la France, l’Italie de Berlusconi, la Russie de Poutine, les États-Unis de George Bush. Et même maintenant, avec Obama ! »
Frontières absurdes
Mais au fait comment Mamane est-il devenu humoriste ? « à une époque, je me suis retrouvé en situation irrégulière. De fil en aiguille, en cherchant à me sortir de ce guêpier, je suis tombé dans un atelier de théâtre. C’était parti. J’ai écrit un sketch, puis un deuxième. J’ai fait un spectacle que j’ai présenté à Paris… Une maison de production a flashé. C’est comme cela que j’ai tourné un peu partout en France. »
La suite on la connaît : la Bande à Ruquier sur Europe 1 en 2006 ; un passage au Jamel Comedy Club ; les chroniques sur Africa n° 1 puis RFI et, à la télé, Plus d’Afrique sur Canal Plus. Son spectacle « Mamane malmène les mots » fait un carton partout où il le donne. Aujourd’hui, ce bourreau de travail teste son nouveau one-man-show, un skud au carrefour du rire et de la géopolitique, qui « parle de la Conférence de Berlin en 1884-1885, où l’on a décidé du tracé des frontières des pays africains. C’est un prétexte pour me moquer de l’absurdité de ces frontières… »

« À mes débuts des producteurs m’ont dit : Il faut moins parler de l’Afrique ! »
Peux-tu te présenter ?
J’aime me présenter comme un citoyen du monde et depuis quelque temps citoyen de la très très démocratique République du Gondwana, notre pays à nous. Je suis né au Niger. J’ai grandi un peu partout en Afrique : au Cameroun, Côte d’Ivoire, Nigeria, un peu en Algérie aussi, beaucoup en France et au Niger. Je me sens un peu partout chez moi.
Quelle est ton actualité ?
Le spectacle Mamane malmène les mots, que j’ai joué très longtemps en tournée, en Afrique, en France, au Lavoir moderne parisien… vient au bout de son existence. Je passe au prochain, que je suis en train d’écrire et que je teste en direct sur scène lors de mes tournées. La première fois que je l’ai un peu testé c’est à Kinshasa, puis à Dakar. C’est un spectacle qui va partir de la Conférence de Berlin en 1884-1885, où l’on a décidé du tracé des frontières des pays africains. C’est un prétexte de partir de là pour me moquer de l’absurdité des frontières africaines. On coupe des peuples entiers. On les met dans différents pays. Il s’agit de montrer aussi que, paradoxalement, l’article premier de l’Union africaine c’est l’intangibilité des frontières. Certains ont fait la Conférence de Berlin pour décider du tracé de nos frontières. Nous les pays africains, dès qu’on arrive c’est pour dire : « Ces frontières, elles restent ! Elles ne bougent pas ! »Une grosse partie de nos problèmes actuels vient de ce découpage.
Comment es-tu arrivé à l’humour ?
Par hasard. Je suis arrivé en France pour terminer un cycle d’études : une maîtrise en physiologie végétale. Je suis venu pour faire un DEA puis une thèse. J’ai fait le DEA et ça m’a dégoûté à vie de faire une thèse ! L’année que j’ai passée à m’occuper de quarante plants de soja, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, plus la vie au labo. Je me voyais plus sur le terrain, dans la savane, chez moi au Niger ! Et puis j’ai eu des petits accidents de vie. Je me suis retrouvé en situation irrégulière. De fil en aiguille, en cherchant à me sortir de ce guêpier, je suis tombé dans un atelier de théâtre. C’était parti ! J’ai écrit un sketch, puis un deuxième. J’en ai fait un spectacle. J’ai d’abord commencé mon spectacle au Théâtre de la Main d’or, à la Comédie Bastille, à faire les scènes ouvertes. Une maison de production « Blue line » qui est plutôt tourneur de musique world : (Manu Dibango, Souad Massi, Daby Touré…) a flashé sur mon spectacle. Les gens de « Blue line » m’ont proposé de faire un petit bout de chemin avec eux. C’est comme ça que j’ai tourné un peu partout en France. Puis Laurent Ruquier m’a contacté, en 2006, pour Europe 1. L’été qui a suivi, le Jamel Comedy Club s’est créé. On était toute une bande à faire un plateau d’humour qui s’appelait Barres de rire. Jamel est venu faire son marché. C’est comme ça qu’il a formé la troupe du Jamel Comedy Club. Il y a eu l’émission, puis la troupe a tourné. J’ai préféré rester de mon côté, tourner mon spectacle tout seul. En quelque sorte, je ne me retrouvais pas dans le concept du Jamel Comedy Club : le stand-up. Je ne fais pas du stand-up, comme on l’entend, avec un micro et des influences américaines. Je suis né en Afrique. J’ai envie de parler de l’Afrique. Je ne suis pas né en banlieue. Mes sketches ne parlent pas de banlieue mais de la situation de la démocratie en Afrique, de l’immigration, de la Françafrique, des sans-papiers… C’est pour ça que j’ai préféré garder mon identité propre, même si je garde de bonnes relations avec les membres du Jamel Comedy Club.
Quelle a été ton expérience quand tu t’es retrouvé sans papiers ?
Le gros problème c’est de ne pas avoir de papiers justement. C’est la plus grosse galère que quelqu’un peut avoir. On n’a aucune existence administrative. On ne peut pas avoir de compte en banque, travailler. On ne peut pas avoir un domicile à son nom. On ne peut pas avoir une fiche de paye, une quittance de loyer. On n’existe pas ! Il ne faut pas faire de conneries. Il ne faut pas traverser en dehors des passages piétons. Il faut éviter à tout prix de se faire remarquer par la police, d’avoir affaire à la police pour défaut de ticket de métro ou de bus. Quand tu es sans-papiers tu es vraiment dans l’illégalité mais tu es le plus respectueux de la loi possible pour ne pas avoir d’emmerdements. Je n’ai pas eu trop de soucis du style de me retrouver en taule ou me faire expulser. Je me suis fait arrêter une ou deux fois, menotter. Mais ça c’est arrangé par la suite. La grosse grosse galère c’est de ne pas avoir de papiers : pas de domicile, pas de boulot, pas de papiers. Ça s’est arrangé parce que je suis devenu sans-papiers par accident. J’étais vraiment ce qu’on appelle un sans-papiers. Les gens confondent clandestins et sans-papiers. Le clandestin est rentré sans visa. Le sans-papiers a eu des papiers puis les a perdus, soit par un changement de législation, soit par une bêtise. Je suis devenu sans-papiers par distraction. Je ne m’y suis pas pris à temps pour faire mon inscription. Comme j’ai changé de cursus scolaire, on m’a coupé la bourse. J’ai perdu ma cité U, mon inscription et mes papiers. C’est un cycle comme ça. Dès que j’ai retrouvé du boulot et que j’ai fait la démarche, j’ai eu mes papiers. Je suis rentré avec un visa étudiant, au départ pour faire ma thèse. C’est comme ça que ça s’est arrangé, le plus naturellement possible.
Mamane malmène les mots. Comme le nom du spectacle l’indique, tu joues avec la langue française. Mais tu ne te vois pas comme le « Raymond Devos noir » ?
En France on aime bien mettre les gens dans des cases. Il faut des références. Les gens font leur marché. Quand on va à la FNAC il y a le rayon Hip-Hop, le rayon Pop, le rayon Reggae… Dès qu’on m’a vu sur scène jouer avec des mots, on a dit : « C’est le Raymond Devos africain » En fait non ! Je viens du Niger, un pays qui a été colonisé par la France. Là, on fait l’interview en français. Comme tous les ressortissants de peuples colonisés par la France, j’ai un rapport ambigu avec la langue française. C’est la langue du colon. C’est la langue qu’on m’a imposée de force. Je ne parle pas français avec ma mère par exemple. Mais en même temps, c’est la langue qui me sert à faire cette interview, à parler à un Camerounais ou un Français de Corrèze. C’est une langue qui me permet de voyager. C’est un véhicule. C’est comme une voiture qui me permet d’aller d’un point à l’autre. Il y a ce côté amour-haine : la langue du colon et à la fois la langue qui me sert. Je pense et je rêve en français. Ce rapport est celui que tous les francophones, les colonisés ont avec le français. Ma langue maternelle c’est le haoussa, langue qu’on parle en Afrique de l’Ouest. Le français est une langue que je vois toujours venir de loin. Quand je vois un mot, pour moi c’est toujours un assemblage de lettres. C’est comme au scrabble. Je décortique le français en lettres. On retrouve beaucoup ce jeu avec la langue dans l’Afrique francophone, Sénégal, Mali, Niger, Côte d’Ivoire… Les gens aiment beaucoup jouer avec la langue française. C’est naturellement que dans le premier spectacle, je parle de ce rapport que j’ai avec cette langue. C’est encore vu par beaucoup de gens comme la langue du colon, de la Françafrique. Comme dit Kateb Yacine : « le français c’est mon butin de guerre ». C’est une langue que je fais mienne et je vis très bien avec ça.
L’actualité est omniprésente dans ton humour. Tu en bouffes à longueur de temps ?
Mon père était fonctionnaire, diplomate. Ce n’est pas un homme politique mais c’était son lot quotidien. C’est lui qui m’a transmis le virus. Je récupérais au début les journaux qu’il ramenait à la maison : Jeune Afrique, Le Monde. Quand il a vu ça, il me les a fait tourner systématiquement. C’est comme ça que j’ai chopé le virus, mais aussi en écoutant RFI quand j’étais tout petit. En Afrique, c’est la radio que tout le monde écoute. C’est le plus naturellement du monde que j’en suis venu aujourd’hui à travailler à RFI, à faire cette chronique du Gondwana tous les matins. J’y traite l’actualité du monde, de l’Afrique. Je la projette dans ce pays imaginaire qu’est la « très très démocratique République du Gondwana ». Tout ce qui se passe dans le monde, je le fais intervenir au Gondwana. Les gens ont un rapport avec l’actualité, la politique, en Afrique, qui est très intime, très fort. D’où le succès, l’engouement pour cette chronique du Gondwana en Afrique. Je tourne dans toutes les capitales d’Afrique et c’est toujours plein. Les gens en redemandent. C’est que du bonheur en ce moment !
Quel est ton concept du Gondwana ?
C’est un nom qui existe. Je me sers de mes études. C’est l’ancien continent, l’ancien super-continent. Il y a des centaines de millions d’années il y avait deux continents : la Pangée au Nord et le Gondwana au Sud, qui regroupait l’Amérique latine, l’Océan indien, l’Océanie. En gros, c’est pour dire qu’on vient tous du même continent, on vient tous du même ancêtre. On m’a demandé de faire cette chronique sur l’actualité pour RFI. L’actualité, comme son nom l’indique, bien précise. On dit : « tel président fait ça, tel ministre, de tel pays ». Comme on est écouté dans tous les pays francophones de l’Afrique je ne voulais pas mettre le doigt sur tel ou tel pays. Il ne fallait pas que les gens des autres pays se sentent un peu écartés et se disent : « Cela ne nous regarde pas ». J’ai pensé que tous les pays africains ont des points communs : le manque de routes, d’éducation, de soins, les délestages, le manque de démocratie… J’ai décidé de mettre tous ces points communs dans ce pays imaginaire qu’est le Gondwana. Quand quelque chose se passe au Congo, je dis que c’est au Gondwana. Mais j’ai des références qui font que les gens qui sont au Congo où qui viennent d’écouter le journal savent que je parle du Congo. En même temps ce sont des problèmes qu’on retrouve au Cameroun, au Togo, au Burkina, un peu partout. Quand je dis délestage, le Sénégalais va lever le doigt, le Malien, le Camerounais… Quand il y a des trous dans la route, pareil. Tous ces problèmes se retrouvent au Gondwana qui est pour moi une sorte de repoussoir. La satisfaction pour moi est qu’en Afrique il y a une expression qui est entrée dans le langage courant. Par exemple quelqu’un a des problèmes administratifs, juste pour refaire un papier, un acte de naissance. On lui demande de l’argent. Et puis un moment il dit : « Mais c’est pas possible ! On n’est pas au Gondwana ici ! »De plus en plus, c’est une expression qu’on entend. Il y a même un ministre qui a balancé ça à Abdoulaye Wade, le président du Sénégal ! Dans les journaux, les journalistes reprennent cette expression du Gondwana pour dire : « le pays où tout va mal » Le résultat est là. Je reçois des courriers de partout. Les gens se reconnaissent dans le Gondwana. C’est pour que quelqu’un ne se dise pas : « Le manque de démocratie au Congo, ça ne me regarde pas. Au Bénin, on a un peu de démocratie. On est content« . C’est pour montrer que même la France par certains aspects, c’est le Gondwana ; l’Italie de Berlusconi, c’est le Gondwana ; la Russie de Poutine aussi ; les États-Unis sous George Bush c’était le Gondwana. Et même maintenant, avec Obama il y a certains aspects. En quelque sorte pour paraphraser Johnny : « Tout vient du Gondwana ».Le Gondwana est partout !
Comment vois-tu ta présence médiatique ?
RFI ça fait depuis deux ans. L’émission de Canal plus Afrique, diffusé sur l’Afrique, suscite un véritable engouement en Afrique. Les gens, ici en France, ne s’en rendent pas compte parce qu’elle n’est pas diffusée sur la France. Depuis le début, je fais le pari de m’adresser au public africain. Je suis africain, je suis né en Afrique. C’est mon vécu. Je l’ai dans le sang. C’est l’Afrique qui est ma première préoccupation, ma première priorité. Quand j’écoute les infos, c’est d’abord ce qui se passe en Afrique. Toute ma famille vit là-bas. Ma mère est là-bas, mes frères. Ce qui s’y passe me concerne au premier chef, même si j’ai fait ma vie ici. J’ai une femme, deux enfants qui sont français. J’ai ma vie ici mais j’ai ma vie là-bas aussi.
Comment t’adaptes-tu selon que tu fasses une chronique chez Ruquier ou quand tu fais le journal du Gondwana dans l’émission Plus d’Afrique ?
Je délivre le même message. Mais on ne parle pas de la même manière à tout le monde. Ce serait faux de le dire. Je ne parle pas à Europe 1 comme sur une radio sénégalaise. Ce n’est pas pareil. Mais c’est ma vie. Cela fait bientôt une vingtaine d’années que je suis en France. Je connais la politique française parfois même mieux que la politique de mon pays. Déjà, en Afrique, j’étais porté sur l’actualité mondiale, l’actualité française. Rien de la vie et la culture française n’ont de secret pour moi. En même temps, rien de ce qui se passe en Afrique n’a de secret pour moi non plus. J’arrive à adapter mon message pour qu’il soit le plus clair possible à tous les auditoires. Chaque fois que j’écris, c’est avec le souci d’être compris par des Franco-Français, des Français d’origine africaine, nés ici, et par des Africains qui vivent là-bas. C’est le même spectacle que je joue à Yaoundé, à Kinshasa, Paris, Bruxelles. Même si au début, je fais toujours l’effort de parler de l’actualité du pays où je joue. Si je suis à Europe 1 et que je parle de délestage, je vais expliquer ce que c’est. En Afrique il suffit de balancer le mot délestage les gens comprennent. Ici si je parle de délestage je vais dire : « C’est une manière écologique de penser à la planète. On économise l’énergie. » Quand je vais en Afrique, je dis : le délestage c’est très écologique. En quelque sorte c’est le sous-développement durable ». Il y a plusieurs manières de parler mais en délivrant toujours le même message.
Te définis-tu comme un humoriste citoyen ?
Humoriste citoyen, ce n’est pas un grand mot. Les gens ont oublié qu’un humoriste doit être vraiment engagé. C’est une tautologie de dire humoriste engagé. Aujourd’hui il ne faut pas s’engager, parler des sujets qui fâchent, de la politique. Il y a une élite qui détient les médias. Le pouvoir qui pense faire le bonheur des gens, savoir ce que le public demande. Ce sont eux qui vont pousser les humoristes à parler de choses très légères. Cela fait que les humoristes deviennent comme les programmes sur TF1. Il faut parler d’internet, des relations entre hommes et femmes, de la vie de tous les jours, des petits tracas quotidiens… Moi ça ne m’intéresse pas ! Le monde va très très mal. Il y a le printemps arabe. En Afrique, en France, il y a plein de problèmes. Il y a la crise grecque. J’en parle tous les jours à RFI. Un humoriste doit prendre ça à bras-le-corps. Pour les élections présidentielles, les gens doivent y penser. Ils ne doivent pas juste penser à payer leurs crédits, leurs traites, les vacances. Il faut qu’ils pensent plus grand. La grande politique rejoint la petite politique. Je n’ai aucune consigne politique à leur donner. Je ne suis ni de gauche ni de droite. Je suis pour la justice, à fond contre l’économie libérale, contre « tout pour les riches rien pour les humbles. » Je suis contre cette économie qui veut que les actionnaires soient plus importants que les salariés, qu’on impose un rendement à une boîte : dix ou quinze % pour les actionnaires. Virer des gens au SMIC pour que les actionnaires aient leur part de gâteau. Je suis contre ce monde où les Liliane Bettencourt ont des milliards à ne plus savoir qu’en faire. Ce monde où des gens dorment dans la rue, où des gens qui travaillent qu’on appelle la classe moyenne, pour ne pas parler de ceux qui sont en bas, n’ont même pas à la fin du mois de quoi mettre de côté ou offrir un supplément de plaisir à leurs enfants. C’est ce monde-là que je n’aime pas : ce monde où deux milliards d’habitants qui ont moins de deux dollars par jour pour vivre. Cette société de consommation où on nous pousse à consommer, consommer, acheter le dernier i-Pad, le dernier I-Phone, la dernière voiture, les dernières chaussures. Ça non ! C’est pour ça que j’ai toujours, même dans ma carrière, voulu éviter d’être embringué dans l’industrie de l’humour. Faire de l’humour variété, pour faire plaisir aux gens. Quand je monte sur scène, je ne pense pas donner aux gens ce qu’ils attendent. Je leur donne ce qui me fait plaisir. Après, qu’ils aiment ou pas, je m’en fous. Il y a beaucoup de gens qui aiment ce que je fais, qui rigolent. À mes débuts, beaucoup de producteurs m’ont dit : « Il faut que tu parles un peu moins de l’Afrique, des sans-papiers. Il ne faut pas que tu aies un accent africain. » C’est pour ça que je n’ai pas signé avec beaucoup de personnes. J’ai voulu garder ce que je suis, aller tout droit vers ce que je sais faire, vers ce que je suis. Pour l’élection, en tant qu’humoriste, si je suis égoïste je veux que Sarkozy repasse. Avec lui on a toujours du boulot ! Martine Aubry ou François Hollande vont vraiment être chiants. Mais en tant que citoyen il faut changer. On a vu Sarkozy venir avec ces gros bras ! « Oui je vais changer, présider autrement. Tout est possible ! » On a vu qu’à lui tout seul, il ne peut rien faire. On a vu le désastre que c’est : bilan négatif. Zéro ! Il faut essayer autre chose ! La gauche, le Front national, je m’en fous ! mais il faut essayer autre chose !
Le Front national ?
Si les gens veulent voter Front national qu’on les laisse. Ils verront ! Il y a une grosse hypocrisie en France. Dès qu’on dit le mot Front national les gens font : »C’est pas bon ». Pourtant il y a toujours un seuil incompressible de votes du Front national qui tourne autour de neuf à dix % aux élections présidentielles. Pourtant, à l’Assemblée nationale, il n’y a pas de député du Front national. Je trouve que ce n’est pas normal. C’est pour ça que le Front national monte monte monte. On les repousse tout le temps par des artifices. Les hommes politiques, la gauche, la droite font tout pour les bloquer. On a vu à Marignane, à Toulon, à Vitrolles, à la mairie d’Orange ce qu’ils ont donné. Ça a été un désastre. Le Front national ne pourra plus repasser dans ces villes. Ça a été un échec. Le Front national, pour moi, ce sont des gens qui ne voudront jamais gouverner. Ils ont juste un pouvoir de nuisance : « Y a qu’à-y a qu’à-y a qu’à ! »
Que penses-tu des dérapages racistes dans les médias ?
C’est juste un fonds de commerce pour ces gens-là : les Zemmour, Ménard et autres éditorialistes du Point, les Ivan Riouffol. Ce sont des gens qu’on retrouve partout. Zemmour on le retrouvait chez Ruquier à une heure de grande audience, sur I télé, sur RTL, au Figaro. C’est ce mec-là qui va dire : « Moi je suis une minorité. Je suis brimé. Je n’ai pas la parole ! » On le trouve partout, partout pour prétendre être contre le politiquement correct. Alors que non ! Aujourd’hui le politiquement incorrect, c’est de dire que tous les Noirs ne sont pas des sans-papiers. C’est aller contre-courant de dire que tous les Arabes ne sont pas des voleurs, que tous les Noirs ne sont pas des fainéants, que tous les noirs n’ont pas le sida. Aujourd’hui, la pensée majoritaire c’est de taper sur les musulmans, les Noirs, les Arabes, les immigrés. Ce sont ces gens-là qu’on entend le plus : les Zemmour et compagnie. Ce sont eux qui incarnent le discours dominant et la pensée unique : »Les musulmans sont des machos polygames qui tapent les femmes. Ce sont des terroristes. Les immigrés sont un danger pour la civilisation occidentale. »C’est ça la pensée unique aujourd’hui. Pour des gens comme Zemmour, c’est juste un fonds de commerce. Quand il était petit journaliste à Info matin, vers 1993-1994, un journal qui a disparu d’ailleurs, personne ne le connaissait ! Depuis qu’il est passé par chez Ruquier et qu’il prend cette voie-là, ça a fait son fonds de commerce. Robert Ménard, on n’a jamais autant parlé de lui que là, quand il fait son bouquin sur Marine Le Pen : « Marine Le Pen est comme les autres ». Pourtant il a fait des années à Reporters sans frontières. On n’entendait pas parler de lui. Moi en tant que Noir, j’entends des atrocités tout le temps. Quand je mets la radio, à un moment ou un autre de la journée je sais que je vais en prendre plein la gueule ! La parole s’est libérée sous Sarkozy. Moi je dis : « Qu’on les laisse parler. Les gens vont voir que ce ne sont que des moulins à vent ! » C’est dans toute l’Europe comme ça.
L’immigration va être le thème principal de l’UMP pour la campagne présidentielle.
Ils n’ont rien d’autre à dire. Sarkozy a échoué sur tous les plans : le chômage, la sécurité, thème sur lequel il a été élu. Échec patent. De quoi voulez-vous qu’il parle ? Il ne peut pas parler d’autre chose. Quand on a échoué sur tous les plans, on prend le chiffon rouge. C’est ça : tout est de la faute des immigrés ! Il n’a rien d’autre comme programme Sarkozy. Il ne peut pas dire : »Je suis le nouveau président. Je ne vais pas faire comme les autres. Je vais rétablir l’ordre ». Depuis 2002, il est ministre de l’Intérieur-le-Président. Qu’est ce qu’il a fait ? Rien. Bilan zéro. Échec total. Ceux qui vont en prendre plein la tête, dans les années trente c’étaient les juifs, aujourd’hui ça va être les immigrés : Noirs arabes et musulmans. Ce sont eux, nous qui allons en prendre plein la gueule. Il ne faut pas que les gens baissent la tête.
Peux-tu évoquer ta participation aux « Y a bon awards », cérémonie organisée par l’association « Les Indivisibles » ?
C’est une bonne initiative : récompenser les gens qui se sont distingués par des paroles très châtiées envers les immigrés, qui ont fait la démonstration de leur racisme Je crois qu’il faut que ça sorte des lieux communs. Les gens sont tellement habitués à entendre ça. C’est normal de taper sur les Noirs et les Arabes. Les gens trouvent ça normal qu’on critique les Noirs, les Arabes, qu’on nous insulte. Guerlain peut parler, dire que les Noirs sont des fainéants. Ça ne choque pas grand monde. Finkielkrault peut parler de l’équipe de foot française« black black black », ça passe comme une lettre à la poste. Dire que cette équipe fait honte à la France… Il y a un moment où les Noirs, les Arabes qui ont un peu accès aux médias doivent dire que c’est raciste ! On n’a pas le droit de dire ça. Les juifs et les homosexuels sont bien organisés, avec des groupes de pressions et d’alerte. Dès qu’il y a une parole antisémite ou homophobe, ils font du bruit là dessus. Les noirs et les Arabes doivent s’organiser de la même façon pour pousser des cris d’alerte. Le gouvernement ne fait rien pour ça, ne défend pas assez les Noirs et les Arabes. Brice Hortefeux peut sortir des saillies racistes, Claude Guéant, dès qu’il y a un micro qui traîne en sort une, Éric Raoult… C’est aux Noirs et aux Arabes de se prendre la main et de se dire : « Les autres ne feront rien pour nous. Créons des signaux d’alerte ! »
D’ailleurs on ne parle plus des fameux quotas dans le football.
Oui ! Il faut voir le nombre de gens qui ont défendu Laurent Blanc. Ils ont très vite détourné le débat : « Laurent Blanc n’est pas raciste. »Mais ce n’était pas le problème ! Le problème c’est que ces mecs-là essaient de faire des quotas de binationaux. C’est-à-dire, dès huit-neuf ans écarter des gamins parce qu’ils sont noirs. C’était ça le problème de départ. Mais très vite ils ont réussi à détourner le débat. On n’a pas dit que Laurent Blanc est raciste. Il peut ne pas être raciste mais il a voulu faire des quotas comme à l’entrée d’une boîte de nuit. Il faut tant de Noirs. Des gamins de neuf ans ! Ce n’est pas normal. La ministre l’a soutenu Sarkozy, tous les grands journalistes, dans les joueurs de l’équipe de France. On a vu la dichotomie : les Blancs d’un côté, Dugarry, Deschamps qui ont défendu Laurent Blanc et de l’autre côté les Lama, Thuram qui ont dit : « Non ce n’est pas normal qu’il parle comme ça. »Ils se sont fait taper dessus. C’est passé comme une lettre à la poste.
Peux-tu dire un mot sur ton pays d’origine, le Niger ?
Les gens ne connaissent pas le Niger. Un peu plus maintenant. On peut dire merci à Al-Qaida, au Maghreb islamique, qui a enlevé deux Français et des gens d’Areva. C’est évidemment un merci ironique ! Les gens quand on leur parlait du Niger ces jours-ci, c’était pour dire : « C’est là où on a enlevé les Français ». Le Niger, tout le temps dans les médias, même à RFI ici on le présente comme : »l’un des pays les plus pauvres de la planète »Nous, en ce moment, on a une vraie démocratie. On est un laboratoire de démocratie. Mais comme tout va bien, on n’en parle pas. C’est ça, le drame des pays africains. C’est comme les trains SNCF. Quand ça arrive à l’heure, on n’en parle pas. Au Niger, aujourd’hui, on a un président qui a été élu le plus démocratiquement possible, avec des élections qui se sont déroulées sans aucun problème. L’opposition a accepté le résultat. L’opposant est allé féliciter le vainqueur chez lui. Il n’y a que sur le plan économique que ça ne va pas, car on a une nature très dure, très aride. Tous nos problèmes viennent de là. On a l’uranium qui est exploité par Areva. La France vend du nucléaire un peu partout dans le monde, des réacteurs EPR… sans dire que l’uranium vient du Niger. Ils le prennent à un prix très très bradé depuis des années. Je suis né et j’ai grandi au Niger. Je sais que c’est un pays d’avenir. Il y a une jeunesse très dynamique, très bien formée qui arrive. Si on arrive un peu à surmonter la nature un peu hostile – il fait très chaud – c’est un pays où comme dit Tiken : « ça va faire mal ! »
Selon toi, le dossier Areva est tabou à cause des intérêts français ?
Bien sûr qu’il y a des intérêts français. Qui disait : « On n’a pas de pétrole en France mais on a des idées » ?Il y a eu la bataille pour la succession d’Anne Lauvergeon à la tête d’Areva. On a vu les retombées quand il y a eu la catastrophe à Fukushima, au Japon. L’Allemagne a décidé un moratoire sur le nucléaire, la Suisse aussi. C’est un sujet sensible. Les hommes politiques français quand on leur dit : « Alors quand est-ce que vous arrêtez le nucléaire ? Est-ce que le nucléaire ce n’est pas dangereux ? », ils montaient sur leurs grands chevaux, ils s’énervaient. On a vu Éric Besson dans une interview sur M6 partir du plateau. Éric Besson qui ne s’occupe plus des sans-papiers mais du nucléaire, ce qui veut tout dire. Depuis le général de Gaulle, c’est la politique de l’indépendance énergétique de la France. Elle repose sur des pays comme le Niger, sur l’exploitation de l’uranium du Niger à un prix bradé. Moi en tant que Nigérien, je ne peux pas monter sur scène et parler des différences entre garçons et filles au lieu de parler de ça ! Je ne vais pas parler de Meetic, de Facebook dans mon spectacle alors qu’il y a des problèmes comme ça ! Dans les médias en France, on n’en parle pas. Il y a la liberté d’expression, c’est vrai. Ce n’est pas comme dans certains pays africains où c’est la censure politique. On peut tout dire sur les hommes politiques, se moquer de Sarkozy, des ministres. Mais il y a un pouvoir beaucoup plus fort, c’est le pouvoir économique. Un humoriste sur Europe 1 ne peut pas faire des blagues sur Lagardère qui est son patron et fait son chèque. Un humoriste sur TF1 ne peut pas faire des blagues sur Bouygues. Sur Canal plus, Stéphane Guillon peut dire ce qu’il veut mais il ne peut pas se foutre de la gueule de Vivendi. Peut-être qu’il l’a fait. S’il l’a fait chapeau ! Les Guignols l’ont fait. Mais c’est le pouvoir économique le plus important, le plus fort. Un gros pdg peut décider de te fermer l’accès aux télés. Lagardère, Pinault, Arnault, Bouygues, si ces mecs-là sont contre toi, ne veulent pas que tu passes sur leurs médias, tu es mal barré ! C’est pour ça que tous nos grands humoristes préfèrent parler des petits tracas quotidiens au lieu des vraies choses. Comme disait Desproges : « Quand l’humour anglais se moque des vicissitudes du monde, l’humour français se moque de ma belle-mère. »Ça tire vers le bas.
Un mot sur le Printemps arabe. Que réponds-tu à ceux qui disent que ce n’est pas transposable en Afrique noire ?
C’est faire preuve d’ignorance que de dire qu’il n’y a pas de printemps en Afrique noire. C’est vrai qu’il y a la saison des pluies et la saison sèche. Mais pour celui qui a suivi l’histoire récente de l’Afrique, au début des années quatre-vingt-dix, des peuples se sont soulevés. Au Mali, les jeunes sont allés, ont descendu sur la présidence de Moussa Traoré qui a fait tirer sur la foule. Il y a eu plus de morts qu’en Tunisie et en Égypte. On n’a pas parlé de Printemps africain à l’époque. Mais c’est comme ça qu’ils se sont débarrassés d’une des plus cruelles dictatures africaines. Ça a été le même schéma qu’en Égypte. Les gens sont descendus dans la rue, ont dit : « On ne veut plus de Moussa Traoré ! » Il y a eu des massacres. L’armée a descendu Moussa Traoré, pris le pouvoir. Il y a eu une transition normale et aujourd’hui, il y a la démocratie au Mali. Au Niger, il y a eu la même chose. Je me souviens. J’étais étudiant. Il y a eu des morts sur le pont. L’armée a tiré sur des étudiants. C’est comme ça que la démocratie est venue au Niger. Au Bénin, il y a eu la conférence nationale. Les gens se sont soulevés. C’est comme ça qu’il y a eu la démocratie. Avant c’était la dictature de Kérékou. Il a été battu aux élections. Il a attendu son tour. L’année d’après, il a été élu. Il y a pas mal de pays africains qui ont fait leur révolution. On n’en parle pas. Pourtant c’était là bien avant ce qu’on appelle le Printemps arabe aujourd’hui. Petit à petit il y a des pays où ça va venir. Au Burkina, ça commence. Ça bouge beaucoup au Burkina. Au Cameroun, il y a une vie intellectuelle bouillonnante. Ça va venir. J’en suis convaincu. Au Congo, quand j’étais à Kinshasa, j’ai vu une vivacité intellectuelle, politique qu’on ne trouve pas en France. En France aujourd’hui, les gens n’ont plus faim ! Les gens sont repus. Ils ne pensent plus qu’à leurs écrans plats, leurs traites pour la voiture ou la maison, leurs futures vacances. Tout va bien. Mais il y a des coins du monde où la moindre des libertés élémentaires est encore à aller chercher. C’est pour ça que dans mon nouveau spectacle, je vais encore plus vers ça.
Quel est ton sentiment par rapport aux événements en Côte d’Ivoire ?
Ce n’est pas le même schéma que le Printemps arabe. Il y a eu des élections normalement. Tout s’est très bien passé pendant la campagne électorale. Il y a eu le premier tour. Pas de problème. Puis le deuxième tour. C’est un président tout seul avec son entourage qui n’a pas accepté les résultats. Il avait un pouvoir de nuisance terrible. Et puis il y a eu ce qu’il y a eu : l’intervention de l’ONU et de la force Licorne. On peut penser ce qu’on veut. Maintenant c’est le président démocratiquement élu qui est à la tête du pays. Laissons-le travailler. Gbagbo aurait dû accepter les résultats, passer dans l’opposition. Cinq ans après, il allait peut-être passer. C’est ce qu’a fait Mathieu Kérékou au Bénin. Il a attendu son tour et a été réélu l’année d’après. En Guinée, il y a eu des truquages dans les élections. Alpha Condé a gagné. Entre le premier et le deuxième tour, il y a eu un mois. Il y a eu des tripatouillages, des violences. Des gens sont morts. Mais Cellou Diallo, qui a été battu, a accepté sa défaite. Même s’il dit : « Je sais qu’on a truqué. Je sais que j’ai été volé mais j’accepte pour pas qu’il n’y ait de problèmes »Mais personne ne parle de ça. Le mandat d’après sera pour lui. C’est sûr. À moins qu’il y ait à nouveau truquage. S’il y a truquage, je ne sais pas ce qui va se passer en Guinée…
Que penses-tu de la place des minorités dans les médias ?
On voit ce que c’est. Dès qu’on parle des minorités visibles, surtout à la télévision, on n’en voit pas beaucoup. La France qu’on voit dans la rue n’est pas la France qu’on trouve dans les médias. Il y a encore un combat à mener. Faut pas lâcher ! Il y a des digues qui tombent. Mais Harry Roselmack et quelques-uns ne doivent pas être les arbres qui cachent la forêt. C’est encore une fois une minorité, au pouvoir politique, économique, médiatique, masculine et blanche qui bloque tout. Ces gens-là ont peur. La plupart ne sont pas là pour leurs mérites mais parce qu’ils ont un bon réseau. Ils ont des copains. Ils ont peur de la concurrence, de la différence. Sinon le peuple français est ouvert, tolérant. On le voit dans la vie de tous les jours. Je ne me fais pas agresser ou insulter dans la rue. Ça fait longtemps que je suis là. Ce n’est pas comme dans certains pays à côté où des Noirs se font lyncher. On l’a vu en Allemagne de l’Est ou en Russie. On peut dire qu’il y a un Front national très haut dans les sondages. Mais ce n’est pas pour autant que je vais jeter le bébé avec l’eau du bain et dire que la France est un pays de racistes. Non ! Il y a une minorité, qui a le pouvoir politique médiatique, économique, et se sert du racisme pour garder le pouvoir. On a vu comment Chirac a manipulé l’insécurité pour rester au pouvoir. C’est Chirac qui a fait monter le Front national pour être au deuxième tour des présidentielles. On se souvient tous de la fameuse agression du papy. Il a eu son interview sur TF1 la veille du premier tour. C’est cette minorité qui se sert du Front national pour garder le pouvoir. Les gens en France n’aspirent qu’à vivre tranquilles, en paix. Je le vois. J’ai des amis américains, des amis du nord de l’Europe qui viennent. Le truc qui les choque, c’est de voir autant de couples mixtes, autant de métis ! Eux ne voient ça que dans les îles : Bahamas, Martinique… En Angleterre, aux Etats-Unis, c’est les Blancs d’un côté, les Noirs de l’autre. C’est vachement communautaire. Ici en France, dans la vie de tous les jours, on vit ensemble. Les hommes politiques ont inventé ce mot de communautarisme justement pour diviser les gens. C’est flagrant. Au lieu de combattre le communautarisme, ils nous poussent à nous « communautariser ». Ce discours est pervers.
Comment vois-tu l’accueil du public en France et Afrique ?
Quand je tourne en France, il y a la curiosité. Les gens viennent entendre un discours qu’ils n’entendent pas tous les jours. De par ma couleur de peau, mon nom, les sujets que je traite, les gens savent mon origine. Ils savent l’originalité du discours que je vais tenir sur scène, des sujets que je vais aborder. Les gens, pour la plupart, viennent voir un humoriste dont ils ont entendu des extraits, lu des articles. Ils viennent voir un humoriste – point – pas un humoriste africain ou noir. Quand je vais en Afrique, ce sont des gens qui m’ont entendu sur RFI. Ils savent quel discours je tiens, que ça va être transgressif, basé sur la liberté d’expression, contre le pouvoir politique. Tout ce dont ils n’ont pas l’habitude sur scène ou même dans les médias en Afrique. Par exemple, au Congo, au Burkina, même au Sénégal, ce sont des choses vraiment frontales que je fais sur Kabila, Abdoulaye Wade, Blaise Compaoré. Je ressens sur scène qu’il y a un effet exutoire, libératoire chez les gens. Ils sont contents d’entendre ça. C’est pour ça qu’ils viennent me voir. Je sais que si je mets de l’eau dans mon vin, que je tiens un discours tiède, consensuel, les gens ne vont plus venir voir mon spectacle.
Comment arrives-tu à tenir ces discours frontaux sans subir de pression ?
C’est frontal, sans être au premier degré, sans être impoli, en respectant la bienséance. Quand je suis à la radio ou sur scène j’ai cette responsabilité de parler à des gens qui ont la politesse de venir m’écouter. Je dois leur rendre la politesse d’être correct, d’utiliser un langage non vulgaire, d’être fin et subtil. Sur Blaise Compaoré par exemple, quand je suis parti au Burkina, c’était au moment où les lycées commençaient à se soulever. Il venait d’être réélu à quatre-vingts pour cent. Dans le même temps, en Côte d’Ivoire, Gbagbo était retranché. Il y avait le panel qui devait négocier. Le camp Gbagbo avait récusé Blaise Compaoré du panel. Quand je suis arrivé pour parler de ça, j’ai fait semblant de recevoir un coup de fil. Et comme j’ai un écran sur scène j’ai dit que j’avais sur mon téléphone la présentation du numéro et la photo de l’interlocuteur. C’était la photo de Blaise Compaoré. Silence glacial dans la salle. J’ai dit : « Non non Monsieur le Président. Ne vous en faites pas. Je ne vais pas parler des sujets qui fâchent. Je ne vais pas parler de 80 %. » Les gens ont compris que je parlais de son score de dictateur. « Je vais pas parler de panel non plus, ni de méningite aussi ». Deux jours avant, un gamin avait été tué par la police. Comme prétexte, ils ont dit qu’il avait succombé à la méningite. Ça a provoqué des troubles au Burkina. C’est comme ça, par des effets détournés, que je parle des sujets qui fâchent. L’humour c’est ça. Il faut prendre des contre-pieds. Ce n’est pas une tribune politique. Je ne vais pas monter sur scène pour dire : « Blaise Compaoré c’est un dictateur ! ». Par des moyens détournés je peux le dire, et les gens comprennent. C’est pareil à la radio. Il y a ce jeu de pistes entre les auditeurs et moi. Ils savent de quoi je parle, essaient de décrypter. C’est pour ça que cette chronique a plus de deux ans. Tous les jours il y a un engouement supplémentaire. Mais j’ai cette obligation de toujours chercher à mettre le doigt là où ça fait mal, de parler des sujets sensibles. Par exemple, dans une chronique, j’ai parlé de la reprise du Paris-Dakar qui est revenu au Sahara. En réalité c’est une manière de parler des véhicules 4X4 d’Al-Qaida au Maghreb qui ont été arrêtés dans le désert du Niger par l’armée nigérienne. En ce moment, dans le désert du Niger il y a des trafics de drogue, d’armes. J’ai parlé des bombardements en Libye, où on veut imposer la démocratie par les armes. Du coup, dans les pays voisins, il y a des gens qui se retrouvent avec des armes super sophistiquées, payés par Kadhafi pour l’aider à rester au pouvoir. Ces mercenaires reviennent dans leur pays d’origine avec des armes. Ça va provoquer des troubles terribles au Niger, au Mali, au Tchad. Les gens n’en sont pas conscients en France. Mais en Afrique, on le vit.
Pour finir, un mot sur ton actualité ?
Des choses en télé se précisent : l’adaptation du Gondwana en télévision. Là, on a fait un an de Plus d’Afrique, diffusé sur Canal plus Afrique. Je fais trois-quatre minutes du journal de Gondwana TV, des brèves du Gondwana. Il y a eu vraiment du succès. L’année s’est bien passée. On va essayer avec Canal plus, de pousser l’avantage plus loin, développer ce concept du Gondwana. J’ai des propositions de quelques chaînes télé. À moi de profiter qu’il y ait de l’engouement dans le public et, de plus en plus, dans les sphères dirigeantes des médias pour développer quelque chose avec le Gondwana. Avec RFI aussi l’aventure continue. Je fais voyager le nouveau spectacle avec une grosse tournée dans l’Océan Indien – Madagascar, Comores, Île Maurice, Réunion – puis l’Afrique : le Cameroun, le Gabon, le Congo-Brazzaville, le Tchad, le Mali et l’espace francophone aussi. On vient de faire un gros show à Abidjan, en Côte d’Ivoire pour la reprise. C’est un retour aux sources pour moi qui ai passé une partie de mon enfance là-bas…

En savoir plus :
Chronique du Gondwana [sur Radio France Internationale]///Article N° : 10504

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