Évènement : la sortie le 26 octobre 2026 du coffret complet des films documentant les musiques traditionnelles marocaines d’Izza Genini (84 ans), accompagné d’un gros livret et de nombreux bonus (Doriane Films, 29,99 €).
Filmer les musiques du Maroc, pour Izza Génini, n’a jamais été seulement recueillir des chants ou préserver des traditions. C’est retrouver un pays ou le découvrir dans la diversité de ses voix. « La diversité du Maroc est le reflet de ma propre diversité », nous confiait-elle en 2004, à l’occasion de la sortie des cinq DVD de Maroc corps et âme (cf. notre entretien ici). Elle racontait alors comment, revenue au pays après une longue absence, l’émotion des rencontres et la rareté des documents audiovisuels l’avaient conduite à apprendre le documentaire en le pratiquant. Il s’agissait moins de dresser un inventaire que de partager ce qui la faisait vibrer.

L’édition intégrale de Maroc corps-âme invite aujourd’hui à reprendre ce chemin : 19 films réunis en six dvd, de nombreux bonus et un livret illustré de 48 pages composent un ensemble où se croisent musiques, mémoire familiale, pratiques collectives et coexistence des cultures. Le parcours embrasse aussi son travail de productrice, avec Transes d’Ahmed El Maânouni. Au-delà de l’ampleur du coffret, c’est la continuité de son regard qui s’impose : une manière d’approcher le patrimoine par celles et ceux qui le font vivre, sans séparer les formes artistiques des liens humains qui leur donnent sens.
Une mémoire en mouvement
Dans notre entretien de 2004, Izza Génini présentait les circonstances de son entreprise : le retour au Maroc, la rencontre avec son cinéma, la découverte des musiciens. « Les motivations profondes, disait-elle, ne se révèlent parfois qu’une fois le travail accompli ». Cette aventure avait sa méthode : apprendre en faisant, laisser chaque rencontre susciter un film, chercher les moyens de le produire sans attendre que toutes les conditions soient réunies.
La musique avait donné l’impulsion. Un soir à Paris, la découverte de Nass El Ghiwane devant un public galvanisé l’avait décidée à se lancer dans la production de Transes d’Ahmed El Maânouni. Le film trouve naturellement sa place dans cette intégrale, étape décisive de son engagement.
Ces films ne transmettent pas seulement un répertoire. Ce sont des façons de se réunir, de célébrer, de faire entendre une parole ou d’éprouver ensemble une émotion. Izza parle de « son égale émotion devant les musiques gnaouas, arabo-andalouses ou les chants sacrés en hébreu ». Dans notre entretien, Izza Génini passait sans hiérarchie des tambourineurs de Marrakech aux crotales des Gnaouas, d’un air arabo-andalou à un chant sacré en hébreu. Dans Cantiques brodés, les voix juive et musulmane se répondent. C’est dans cette diversité dynamique que le titre du coffret trouve sa pertinence : ce qui se chante et se danse est une voie royale pour découvrir le pays.
Le pays que l’on emporte

Il fallait aller chercher la mémoire familiale et personnelle pour compléter la démarche. Dans ses témoignages réunis sous Les Milles vies d’Izza Edéry-Genini, Izza se réfère notamment à sa propre expérience : elle distingue le déplacement géographique et la persistance du lien. De même qu’elle remarquait à propos des Juifs qui sont partis ailleurs, « le Maroc ne les a pas quittés ». Elle évoque les pèlerinages sur les tombes des ancêtres, l’accueil des voisins et amis, une fidélité qui va bien au-delà de l’éloignement.
Bien sûr, Izza parle de sa génération. On retrouve ces problématiques dans Retrouver Oulad Moumen, Chants pour un Shabbat et La Route du cédrat, le fruit de la splendeur. Ils dépassent le seul intérêt pour les expressions musicales d’autres films. Mais si l’autobiographie est présente, ce n’est pas le centre de son travail. Plutôt un point de départ pour aller vers les autres, notamment à travers ses multiples rencontres avec les artistes mais aussi les associations ou institutions françaises et marocaines, celles-là même qui ont permis aux films d’exister.
Des archives en contrechamp
Le grand intérêt de ce coffret collector est de fournir aussi des bonus. On trouve ainsi sous le titre Hier le Maroc, cinq courts métrages des ethnologues André Goldenberg et Marie-Rose Rabaté, tournés entre 1965 et 1970. On y trouve les travaux et les jeux des femmes, les mascarades villageoises, la fauconnerie, les fêtes de l’Achoura ou le travail d’un artisan bijoutier. Ce ne sont pas seulement des traces du passé mais une interrogation sur l’évolution actuelle : que voulons-nous en conserver ? En quoi cela nous parle-t-il ?
Car c’est bien là que se situe le centre de cet impressionnant travail : à quoi bon si ce n’était pour sauvegarder des traces à même d’éclairer le présent ? Rien qu’un film comme L’eau, le pain, la laine et l’amour témoigne des joies des femmes dans un village tamazigh du Haut-Atlas. On est loin du mépris de certains films sur la supposée arriération de ces régions. Les gestes et les usages témoignent des puissances culturelles et du savoir-faire accumulé.
Un livret pour croiser les regards
En 48 pages, le livret rassemble des lectures critiques, des souvenirs de compagnonnage et des témoignages. C’est très divers, mais une idée centrale émerge : comment transmettre une culture sans la figer? Et comment faire entendre une mémoire sans la séparer du présent ?
Ainsi, Farida Ayari évoque une rencontre au Fespaco de 1979 : « Avec énergie et générosité, Izza se contentait à l’époque de promouvoir, de vendre et de distribuer les films des autres » (« La passion contagieuse », p. 5). Dans l’entretien mené par Roland Carrée Izza revient en détails sur son parcours. À propos de Mon souk du jeudi, elle explique : « J’ai commencé à partir de cette matière, et c’est au fil du montage que j’ai compris que je fabriquais un film » (p. 17). En conclusion, elle résume son attachement au documentaire : « Le documentaire, c’est le cinéma du réel, et le réel, c’est la vie ! » (p. 18).

Izza Genini, Cannes 2005, photo O.B.
Dans son texte sur Transes, le regretté Georges Lapassade écrit à propos du chant porté sur scène : « Il n’est plus le médiateur entre les esprits africains et les hommes : il est devenu le spectacle. » Sa conclusion : « Le folk, ce n’est pas le folklore » (« À propos de Transes », p. 19). Henri Lecomte présente Maroc en Musiques : « Les interprètes, comme l’ont montré des travaux récents, sont le plus souvent des individus et non les représentants anonymes de traditions immuables » (p. 23). Le musicologue souligne également que « l’un des intérêts de l’ouvrage est de donner une grande place aux femmes qui sont souvent bien oubliées dans les publications de musique du monde » (p. 25).
Dans son analyse d’Aïta et de Vibrations en Haut Atlas, Bouchta Farqzaïd examine le travail de l’image, du son et du montage. L’enjeu est de situer ces films dans une production qui, « par des moyens techniques modernes, se penche sur la culture traditionnelle pour explorer ce qui, sans elle, risque de sombrer dans la mémoire et l’Histoire du Maroc » (Cinéma et Mémoire, p. 36). L’enjeu ne se réduit donc pas à enregistrer ce qui pourrait disparaître mais à lui donner une forme cinématographique mettant en exergue la relation avec le spectateur.
Dans un courriel à propos de Retrouver Oulad Moumen, l’historien Abdelkader Bourras écrit : « C’est une recherche cinématographique personnelle qui nous fait découvrir un autre pan de l’histoire de ce Maroc profond » (p. 26). Cette articulation entre expérience personnelle et vie collective se retrouve dans les deux textes consacrés à Mon souk du jeudi. Édouard Waintrop rapproche le film de Ziyara de Simone Bitton, pour son attention aux lieux saints juifs du Maroc et aux relations entre Juifs et Musulmans. Mais il écrit aussi : « En t’impliquant dans les images, en le commentant en arabe, avec ta voix suave, tu rends ton film encore plus émouvant » (p. 29). Et pour Mohammed Bakrim, « Le film est ainsi un voyage dans le temps ; le passé s’est incrusté dans le présent » (p. 32). Il relève aussi que : « Ça bouge beaucoup dans le film. » Le pays n’arrête pas de changer.
Mon texte sur Nûba d’or et de lumière, aborde l’impression que la musique arabo-andalouse pourrait être savante et distante : « le propos d’Izza Génini est de montrer qu’elle est au contraire profondément populaire » (p. 27). Et la caméra de s’attarder sur les spectateurs et leur participation.
Pour Ahmed El Maânouni, « Izza est une communicante innée qui sait faire aimer ce qu’elle aime » (p. 37). Des lettres réunies sous le titre « Quelques écrits de plus… » témoignent effectivement de la résonance de ces films chez les spectateurs. Ainsi Wafae, doctorante sur le patrimoine marocain dans le cinéma documentaire : « Si j’ai trouvé cette voie, c’est en grande partie grâce à vous » (p. 40). À propos de Meqbouline, Dr. Arien Toledano souligne : « À travers votre travail, vous montrez avec beaucoup de délicatesse comment une présence humaine peut laisser une empreinte durable dans les âmes longtemps après sa disparition » (p. 41).
Ces témoignages révèlent tous que la transmission consiste à remettre un héritage en circulation. C’est bien sûr ce que fait remarquablement cette nouvelle édition.


