Une ville d’exil, à l’encre de Kamel Khelif

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Au dernier étage d’un immeuble fatigué par le temps, à Noailles, Kamel Khelif nous accueille dans sa tanière. Un chez-soi, un atelier, une bibliothèque intime où l’illustrateur, à 57 ans, vit modestement parmi pinceaux, livres, encres et toiles. Depuis cette pièce habitée de poésie, rue Jean Rocque, depuis bientôt 30 ans, Kamel dessine sa ville, ses démons et ses imaginaires.

 

« En 50 ans j’ai vécu dans deux lieux, la cité Bassens et ici, rue Jean Roque. Mais, je ne sais pas si j’ai jamais trouvé ma place… »

…médite l’artiste, en roulant patiemment, lentement, sa cigarette. Depuis ses 18 ans, Kamel n’a cessé de peindre un imaginaire de Marseille traversé par des histoires d’exils. En bande dessinée, en illustrations, son approche picturale sombre et poétique, ses encres et ses traits tout en jeux sensibles de lumière, réveillent les démons et les rêves d’un homme, et d’une ville, dont l’intime se lie à Alger.

Alger, où l’enfant naît en 1959. Marseille, où il s’exile en décembre 1964, à 5 ans, pour rejoindre son père. La famille se rassemble dans un centre de rétention, avant de s’installer dans le grand bidonville de Saint Marthe, au côtés de millions d’autres immigrés d’Afrique du Nord et d’Europe. Déjà, dans le bidonville, les adultes viennent chercher Kamel pour que l’enfant leur dessine des tatouages, et déjà, il comprend le pouvoir du dessin dans les relations et les imaginaires entre les hommes. La cité de transit des quartiers Nord, la cité Bassens, le voit ensuite grandir, jusqu’en 1981. Puis enfin, le peintre en devenir s’ancre à Noailles, sept années plus tard, dans ce quartier qui inspira nombre de ses créations.

Léna Maria

Si le dessin est resté en moi et si profondément ancré, je pense qu’il correspondait aussi à quelque chose de nécessaire. A travers lui j’ai trouvé un lieu, celui de la feuille, celui de l’art, un lieu peut être que je n’ai pas trouvé en France. Un autre lieu que celui que nous avons quitté là-bas en Algérie, un lieu où je peux rencontrer l’autre, et où l’autre peut me rencontrer.

Echos intimes d’une grande histoire

L’exil familial de Kamel illustre le passé douloureux d’une ville dans son rapport aux étrangers. Car par le logement, la circulation des travailleurs et des familles algériennes n’a cessé d’être contrôlée sur le territoire marseillais, dans un contexte colonial. Dans la continuité du mal-logement ouvrier et immigré depuis le XIXème siècle, les bidonvilles se multiplient après guerre dans cette « porte sud » de la méditerranée. Les pouvoirs publics gèrent ces espaces dans une conception hygiéniste et assument le contrôle social d’une population perçue comme dangereuse en période de décolonisation. Car des luttes pour l’Indépendance de l’Algérie se font, en effet, aussi depuis la métropole. Alors que cette présence immigrée est pensée comme temporaire, dans les années 60, la ville construit des cités de transit, qui hébergent des familles dans l’urgence de la résorption des bidonvilles, tandis que les hommes seuls peuplent les foyers de travailleurs de la Sonacotral. Mais ces logement à norme réduite, conçus comme « étape » à l’accès des familles immigrées aux HLM classiques subissent une dégradation rapide et apparaissent comme les symboles de la ségrégation socio-urbaine [1].

 

La bibliographie marseillaise de Kamel Khélif
  • Homicide, Z’editions,1995
  • Cité Bassens, Traverse de Mazout, 2002
  • Les exilées, Amok, 2002
  • Ce pays qui est le vôtre, Amok, 2003
  • Premier hiver, Grandir, 2012

 

 

[1] Ancrages, Du bidonville à la cité: habitat ouvrier et immigré à Marseille, http://ancrages.org/dossiers-ressources/du-bidonville-a-la-cite-habitat-ouvrier-et-immigre-a-marseille.

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