Max et Mona

De Teddy Matera

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Dans une Afrique du Sud encore marquée par la violence de l’apartheid et atteinte au cœur par la sida, la mort rôde partout. A son départ du village pour Johannesburg, on confie au jeune Max une chèvre, mais c’est par erreur la chèvre sacrée du village. Cela lui porte chance : il a la faculté de déclencher les pleurs dans les enterrements alors qu’on ne sait plus pleurer, dans un pays où la croyance veut que si l’on ne pleure pas, le mort ne pourra accéder au monde des ancêtres. Cela remplit les poches de son oncle opportuniste qui en fait un commerce florissant mais ne résout pas ses problèmes avec les gangsters qui lui extorquent ses derniers deniers. Evoluant dans cette galerie interlope de personnages aussi louches qu’extrêmes, le film est à la fois grave, drôle et déjanté. Il a obtenu le prix Oumarou Ganda de la première œuvre au Fespaco de 2005. Il retravaille les codes de la pub et du clip excité en un style très personnel, une façon d’en appeler à un cinéma nouveau et différent, moins consensuel et plus dérangeant. Jouant volontiers sur les perspectives et les verticales que renforcent des plongées ou contre-plongées et des filtres, Mattera construit une image accrocheuse connotant la bande dessinée. Le film n’ayant pas encore de sous-titres au Fespaco aussi bien qu’à Khouribga, les deux festivals où j’ai pu le voir, toute la première partie scotchait ainsi les spectateurs à leur fauteuil bien qu’ils ne comprennent pas la langue. L’irruption de passages plus dialogués en pidgin sud-africain difficile à capter rompait le charme, mais n’empêchait pas un grand nombre de rester. Les musiques urbaines endiablées portent elles aussi le rythme du film tandis que des encarts annoncent les étapes de l’irrésistible ascension du « roi des larmes » mais aussi qui rira le dernier ! La burlesque s’installe à chaque séquence tandis que la dérision laisse envisager le fond de l’histoire et dépeint le milieu.
La chèvre Mona est ainsi appelée par un passager du taxi-brousse car elle n’arrête pas de bêler (to moan = se plaindre). Sacrée, elle ne peut être tuée. Loin d’être un personnage secondaire, elle est ainsi la permanence d’une culture qui n’a pas dit son dernier mot (« quand la chèvre est présente, point n’est besoin de bêler à sa place », disait Ahmadou Hampâté Bâ). Ce film profondément moderne et urbain qui prend à bras le corps la mort si présente dans sa société ancre ainsi la question du deuil dans la pratique coutumière comme le fait Zulu Love Letter de Ramadan Suleiman sur la question de la réconciliation. Sans doute faut-il en passer par là aujourd’hui en Afrique du Sud pour que le discours politique de la société arc-en-ciel trouve le terreau nécessaire à sa crédibilité.

///Article N° : 4512

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