Une autre compréhension du sacré

Entretien d'Olivier Barlet avec Teddy Mattera, à propos de Max and Mona

Ouagadougou, février 2005
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Prix de la première œuvre au dernier Fespaco, Max et Mona suit un homme (Max) et une chèvre (Mona) dans les milieux louches de Johannesburg. Parce qu’il sait faire pleurer les gens durant les enterrements, Max enrichit son oncle mais lui attire des ennuis… Rencontre avec un réalisateur novateur pour qui l’humour est une façon de changer la société.

Votre approche diffère des films qui nous viennent habituellement d’Afrique du Sud : elle est moins classique et plus décalée. Qu’essayez-vous de nous raconter dans ce film ?
Ce que j’essaye de dire en premier lieu, c’est qu’on ne peut accepter sa propre mortalité qu’en bravant la mort, et ensuite qu’on ne peut reconnaître l’humanité chez l’autre qu’en acceptant sa propre mortalité. La comédie a ceci d’important que chacun d’entre nous est une preuve de l’universalité du rire. J’essaye d’humaniser un peu notre société, mais en utilisant la comédie.
Pourquoi avoir choisi de centrer votre premier long métrage autour de la mort ?
Je suppose que c’était très risqué. J’ai visionné Quatre Mariages et un enterrement et je n’y aurais jamais pensé moi-même, mais quelqu’un a dit de mon film : »C’est Quatre enterrements et un mariage » ! – parce qu’il y a une femme qui se marie à la fin. Mais si vous comparez ce film et le mien, vous verrez qu’ils ont tous les deux une structure dramatique classique, où le contraire d’un genre devient le paradigme de l’autre. Ce qui me fascine, c’est qu’on parle tellement en termes négatifs de l’Afrique du Sud : crimes, meurtres, ravages causés par le sida etc., que de l’extérieur nous devons paraître sinistres, mais nous rions sans doute plus que n’importe quel autre peuple sur terre ! Les gens qui viennent d’une société opprimée trouvent toujours un moyen de faire du rire leur dessert… Le rire est comme le dessert de la vie : si vous ne pouvez pas en avoir tous les jours, mieux vaut qu’il soit bon les jours où il y en a. Eh bien, utiliser la comédie dans une histoire de funérailles, c’est le dessert de ce scénario.
Donc c’est un véritable exemple de ce qui se passe dans une société lorsque le peuple est confronté à la mort ?
Oui, absolument.
Et comment vous est venue l’idée de ce portrait de la relation entre Max et Mona, un homme et une chèvre ?
Je pense que Dieu est le plus grand comédien et que nous sommes trop aveugles pour voir la comédie que notre créateur a essayé de nous donner. Ce que j’ai essayé, c’est de faire quelque chose de sacré, de drôle, de sorte que les gens puissent se figurer l’image d’un Dieu comique et non celle d’un Dieu qui vous terrasse si vous ne faites pas ce qu’il dit. Et il dit ceci : « Je vais vous faire tomber un peu et rire un peu, parce que j’en ai marre de vous parce que vous êtes toujours tristes ». Inconsciemment, c’était une tentative d’amener les gens à une autre compréhension du sacré, parce que le rire est un attribut sacré de notre vie et que sans lui nous serions morts depuis un bail. La comédie est le meilleur remède contre la douleur. Quand ils comprennent que cet animal est sacré, ils le respectent.
Diriez-vous que l’Afrique du Sud connaît un défaut de spiritualité aujourd’hui ?
Non, je dirais même que nous en avons beaucoup et que c’est ce qui nous a maintenus en vie pendant l’apartheid. La foi et le désir d’être libre nous ont permis d’avancer. Cela a pris si longtemps ! L’ironie veut que nous ayons la plus vieille organisation de libération du continent mais que nous ne soyons libres que depuis 10 ans. Certains le sont depuis 1959.
Avez-vous rencontré des difficultés pour monter le budget de votre film ?
Oui, cela m’a pris 5 à 7 ans pour le réaliser, de l’idée au script. Il fut jeté aux ordures pendant deux ans avant que le producteur exécutif ne l’en retire. Comme Max : l’histoire du script est l’histoire du film !
Le nouveau système en place en Afrique du Sud vous a-t-il apporté quelque chose de positif ?
Oui. Nous avons un partenariat incroyable entre les banques, le gouvernement, les compagnies de production et le diffuseur. Je pense que nous verrons beaucoup plus de films dans les dix années à venir. Nous avons déjà produit douze longs métrages en un an. Sur la scène internationale, nous avons un film lauréat de l’Ours d’or et un autre nominé aux Oscars. Je pense que d’ici cinq ans, la génération qui me suit sera capable de se mesurer au reste du monde. L’année passée, mon film a été rejeté à Cannes et j’étais furieux contre les Français, mais en y repensant, j’ai réalisé que c’est d’abord important d’être reconnu par les siens.
Parlons du casting. Vos acteurs sont tous sud-africains. Les connaissiez-vous à l’avance ?
Oui. Certains ont un fort accent sud-africain. Mais je n’ai fait que prendre mon temps. J’ai interviewé 40 personnes pour trouver Max, une heure chacun. Je crois que j’ai bien choisi ce personnage : il a quelque chose de Gary Grant et en même temps il est un peu timide. Son oncle Norman est génial : c’est aussi un personnage central, il est tout simplement brillant.
Avez-vous des projets ?
Oui, j’ai deux projets. L’un du même style que celui-ci. Sur le Paradis : c’est l’histoire d’un type qui meurt et monte au Ciel. Mais c’est aussi l’histoire d’un prêtre qui est un escroc et fait des miracles, mais il se fait coincer. En fait il se fait escroquer par un autre escroc qui le dépouille de tout l’argent qu’il s’est fait. Cet homme a été tué et le prêtre est déterminé à le suivre au Paradis pour récupérer son argent. Les gens qu’il quitte essayent de le retenir en visitant des guérisseurs traditionnels. S’ensuit une lutte entre le Ciel et la Terre. Cela touche à la Mort et à la Rédemption ! L’autre projet est un script très sérieux sur la vie d’un boxeur : un Sud-africain du nom de Cameroon Kangaroo Adams et qui était mon idole quand j’avais cinq, sept ans. Il fut un catalyseur majeur dans le milieu gangster, libanais et juif à Johannesburg. C’est une histoire profonde sur la sexualité et l’identité masculine, parce qu’il était de sang mêlé.


traduit de l’anglais par Frédéric Lecloux///Article N° : 4282

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