Morituri

D'Okacha Touita

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 » Tu dis, tu meurs ; tu te tais, tu meurs ; alors dis et meurs !  » Des mots durs, sans concession, gilet pare-balles contre une situation tragique. Quelques envolées lyriques signées d’un journaliste algérien, tombé sous les balles des fous d’Allah. C’était l’année 93 et l’assassinat de Tahar Djaout annonçait une série de meurtres crapuleux visant à éliminer définitivement la race des intellectuels, ceux qui pouvaient raser les barbes du Mal intégriste. Dans Morituri, c’est toute la bureaucratie algérienne agissant depuis des lustres qui est pointée du doigt par un vieux de la vieille du paysage cinématographique algérien, Okacha Touita. Baroudeur, artiste iconoclaste (comédien, scénariste et réalisateur de trois longs métrages), Touita adapte le roman éponyme qui a révélé au grand public Yasmina Khadra (écrivain algérien, de son vrai nom Mohamed Moulessehoul, ancien officier de l’armée algérienne qui a lutté contre le terrorisme) et s’engouffre dans une diatribe violente, quête vengeresse contre le mal qui frappa son pays durant une décennie.
Qui tue qui ? Titre ambigu d’une mélodie macabre qui pollua les esprits de tout un peuple durant près d’une décennie. Le commissaire Llob n’est pas un mélomane averti, plutôt un écrivain en mal de mots, desservi par des maux récurrents. Peur du vide, d’une balle perdue, d’une épée de Damoclès, d’une guerre civile, de la fin du Temps qui ne se retrouve plus dans ce brouhaha sanguinaire. Llob est dégoûté de tout et ne semble plus vouloir sourire. Regard désabusé, gestuelle saccadée, cernes omniprésents sous des yeux de chiens battus. Cette Algérie qui se meurt est représentée dans la démarche omnipotente de ce poulet au vinaigre, véritable conclusion d’un pays en voie de régression.
Est-ce la volonté de coller aux polars hollywoodiens qui font que le cinéaste filme comme si sa vie en dépendait ? Reprenant le canevas de Khadra, Touita signe un polar sec et nerveux qui mitraille toute la racaille bien-pensante de l’administration algérienne. La liste des victimes est longue : du nouveau riche à l’écrivain misérable, du cadre corrompu au ministre fantôme, Touita saccage tout un microcosme à l’aide d’un scalpel aiguisé comme l’enfer, ce qu’il illustre par une construction narrative désordonnée, synonyme d’un chaos qui plonge ses personnages dans une spirale sans fin. Aucun survivant et le spectateur est loin d’être épargné.
Morituri dégage finalement une odeur rance. Durant les 120 minutes de projection, Okacha Touita convoque sans cesse une mise en propos frénétique, soucieux d’illustrer les rancœurs de Llob. Il se ménage un droit de réponse systématique, un discours mené tout azimut par des voix-off d’outre-tombe, des personnages secondaires mal travaillés, une musique envahissante et une réflexion dont on cherche la cohérence. Le résultat est complexe tant les maladresses techniques se succèdent sans crier gare. Au beau milieu d’un plan, Touita n’hésite pas à malmener la narration, coupant les ficelles de la séquence avec des ciseaux lourds comme du plomb. Montage désordonné, direction d’acteurs incongrue, Morituri peine à décoller de son statut de polar rebelle.
Tout va trop vite dans ce polar algérien, laissant sans respiration un spectateur démuni de la moindre clé, du moindre indice qui lui permettrait d’apprécier la démarche de Touita. Celui-ci trace sa route, le sac en bandoulière sans se soucier des nombreuses interrogations que suscite Morituri, nous laissant sur le bord de la route, dépassés par une œuvre qui laisse un goût d’inachevé.

///Article N° : 5915

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