Musique : explosion sans rupture

La morna, la coladeira, le funana et la diva Cesária Évora

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Un aspect important de la « cap-verdianité » est incontestablement la musique. Outre sa fonction purement culturelle, elle sert de lien entre les îles et aussi entre les Cap-Verdiens dispersés par l’émigration. Durant les années sombres de la colonisation, de la censure et de la répression, elle a été un espace de liberté. En France , alors que des musiciens capverdiens de grande valeur y sont installés depuis longtemps, ce n’est qu’à partir des années 90, grâce notamment à Cesária Évora, que la musique capverdienne connaît un succès certain.

La morna
Cette musique est originaire de l’île de Boa Vista, « île à la fois cimetière de bateaux réputé et terre de naissance de la morna, musique devenue célèbre dans le monde grâce à des artistes comme Titina, Bana, Celina Pereira et la diva Cesária Évora », pour reprendre les mots de Jean-Yves Loude dans son livre passionnant Cap-Vert, notes atlantiques. Abordant principalement les thèmes de l’amour, de l’émigration ou de la nostalgie (la saudade), langoureuse et sentimentale, la morna est une musique souvent comparée au fado portugais, bien que totalement différente. A ses débuts, la morna était plutôt satirique et représentait une force de résistance face au pouvoir colonial. Ce n’est que plus tard, après un détour par les îles de Brava et de Fogo qu’elle prit une allure plus romantique.
Les instruments qui accompagnent la morna sont la guitare, le violon, le cavaquinho (petite guitare à quatre cordes, au son de mandoline), sans oublier les percussions. Le compositeur Xavier da Cruz, originaire de l’île de São Vicente, plus connu sous le pseudonyme de B. Leza, est devenu le compositeur de mornas le plus populaire de l’Archipel. Le poète créole Eugénio Tavares, originaire de Brava, mort en 1930, est aussi l’auteur de nombreuses mornas très connues, la plupart du temps écrites en créole et qui eurent un impact profond dans toutes les couches de la société créole cap-verdienne, mettant ainsi la morna, au même titre que la poésie ou la danse, à une place d’honneur dans la culture de son pays.
S’il fallait proposer une définition de la morna, ces quelques vers du poète Jorge Barbosa, précurseur du mouvement culturel Claridade des années 30, conviendraient à merveille:
Canto que evoca
Chant évocateur
coisas distantes
de choses éloignées
que só existem
qui n’existent
além
qu’au-delà
do pensamento,
de la pensée,
e deixam vagos instantes
et laissent de vagues moments
de nostalgia,
de nostalgie,
num impreciso tormento
dans un tourment confus
dentro
au fond
das nossas almas.
de nos âmes.
Le funana
Le funana est à la fois une musique et une danse, caractéristique de l’île de Santiago. L’accordéon et le ferrinho (tube métallique cranté que l’on frotte avec le dos d’un couteau) en sont les instruments musicaux. Le funana a longtemps animé les fêtes paysannes et tend actuellement à gagner le milieu urbain, malgré l’ostracisme manifesté autrefois à son égard par les élites de la ville. En effet, à l’occasion d’une des cérémonies traditionnelles comme le « Tirar de Casa » (l’enlèvement de la mariée), moment où le funana bat son plein, il arrivait que des rixes violentes aient lieu, entraînant parfois même des morts. Cette forme d’expression folklorique était considérée comme dégradante par la bourgeoisie coloniale, ce qui expliquerait la mauvaise réputation dont jouissait le funana.
Après l’indépendance de 1975, de nouvelles techniques instrumentales, parmi lesquelles l’électronique principalement, prirent une place de plus en plus importante dans les orchestres populaires de funana, donnant lieu parfois à de vives polémiques. La musique cap-verdienne, d’ailleurs comme celles d’autres contrées, a donc oscillé entre une conception évolutive et traditionnelle de la musique, pour aboutir, vers les années 80 à une véritable explosion de groupes modernes, faisant du funana un mouvement dont la figure emblématique reste le groupe Bulimundo.
La coladeira
Plus récente, née dans les années 40-50, la coladeira, par sa vivacité et sa musique trépidante, veut s’opposer à la morna. Jouant parfois le rôle de la samba au Brésil, la coladeira contient une pointe d’ironie, voire de protestation sociale ou de revendication.
Signalons, enfin, d’autres formes musicales, liées aux coutumes et au traditions du Cap-Vert, que l’on peut rencontrer dans les différents rites et cérémonies: le batuque, tradition musicale ancrée dans le monde rural de l’île de Santiago, dont les origines sont liées à l’esclavage ; il a une fonction rituelle et, élément intéressant, dans le batuque ce sont les femmes qui jouent des percussions ; la finaçon, musique également rituelle, accompagnée d’incantations, de reproches ou de remerciements à un donneur de fêtes; la tabanca, dont les origines se perdent dans l’histoire coloniale tourmentée de cet archipel dévasté périodiquement par des sécheresses et des famines, fut souvent censurée pour son caractère insolent, libertaire et protestataire. En effet, un décret royal de 1723 interdisait les tabancas car on craignait que les esclaves profitent de ces réunions festives pour organiser une éventuelle révolte. Les jours de tabancas, souvent à l’occasion des fêtes religieuses des mois de mai et de juin, un véritable théâtre de rue avait lieu, au cours duquel tous les personnages principaux de la société étaient caricaturés et ridiculisés.
Cesária Évora
Figure charismatique, au timbre de voix profond, remarquable interprète des mornas de B. Leza, Cesária Évora est originaire de Mindelo, deuxième ville du Cap-Vert, située dans une magnifique baie de l’île de São Vicente, où elle est née le 24 août 1941. Fille d’un musicien violoniste itinérant, Cesária commença à chanter très tôt dans des fêtes associatives. Plus tard, lorsqu’elle allait chanter jusqu’à l’aube dans les night clubs de Mindelo, où le petit verre de grogue ne manquait jamais, une partie de la société mindelense, assez hiérarchisée, eut tendance à mépriser cette chanteuse qui osa fréquenter les quartiers peu recommandables de la ville, la zone de la rua da Craca, près du port. Toutefois, elle eut la chance d’être accompagnée de musiciens de grande valeur, tels que Travadinha (violon) ou Luís Morais (saxophone et clarinette) qui surent révéler ses talents. Comme beaucoup de ses compatriotes, Cesária Évora part tenter sa chance à Lisbonne et, tout naturellement, elle y rencontre d’autres musiciens cap-verdiens, du côté de la rua do Poço dos Negros, la Goutte d’Or de Lisbonne, carrefour de tous les Luso-Africains échoués sur les rives du Tage, telles les caravelles du romancier portugais António Lobo Antunes. Son séjour à Lisbonne passa inaperçu.
Son périple continue. En 1988, à presque cinquante ans, Cesária Évora débarque à Paris. Grâce à un ancien aiguilleur de la SNCF, José da Silva, qui devint son ange gardien et son producteur, c’est une nouvelle voie qui s’ouvre pour Cesária Évora. Ce sera alors le Théâtre de la Ville, l’Olympia, le Bataclan et les grandes salles d’autres villes françaises. Sur scène, elle étonne et enchante : pieds nus, souvent habillée dans d’amples robes à fleurs, cheveux tirés en petit chignon, fière et sentimentale à la fois. Qui ne connaît ses mornas poétiques et rêveuses, devenues des tubes internationaux : Sodade, Miss Perfumado – un triomphe, avec plus de 200 000 exemplaires vendus dès 1995 en France –, Cabo Verde, Mar Azul, Angola, Café Atlântico, etc. Et son Petit pays, je t’aime beaucoup, qu’elle chante en français… Cesária séduit par sa façon de chanter, mais aussi par la qualité des orchestrations acoustiques et des arrangements modernes d’une grande sobriété.
Désormais Cesária Évora appartient au showbiz international mais demeure une femme libre. Proche de la soixantaine, sortie de la pauvreté qu’elle a longtemps connue, flattée et adulée par tous, elle reste fidèle à ses anciennes amitiés et surtout à ses proches. Enfin, hommage suprême, n’est-elle pas la deuxième femme africaine, après Myriam Makeba, a avoir reçu un Disque d’Or ?
Bien que ces dix dernières années la musique cap-verdienne, au Cap-Vert ou à l’étranger, ait connu une véritable explosion, tant par sa créativité que par sa variété, il est intéressant de noter que cette évolution n’a pas entraîné de ruptures de fond, comme si anciens et modernes avaient signé un pacte pour préserver ce pilier de la  » cap-verdianité  » qu’est la musique. Tel est le cas de Vasco Martins (Mindelo), musicien éclectique, compositeur doué, à la Jean-Michel Jarre, qui édite en ce moment à Paris une œuvre à la fois très moderne et bien enracinée dans son archipel natal. On ne nous pardonnerait pas de ne pas rappeler ici l’existence d’autres noms importants de la musique cap-verdienne : Bana (vétéran romantique, magistral interprète aussi des mornas de B. Leza), le violoniste Travadinha, Titina, Boy Gé Mendes (auteur, compositeur et interprète, dont le CD Lagoa sorti en 1997 marque un retour aux sources, avec plusieurs chansons en créole) et toute une pléiade de vedettes de la diaspora franco-capverdienne, qui viennent presque chaque fin de semaine présenter leurs chansons douces-amères dans les cafés-concerts de Paris et de sa banlieue : Jovino dos Santos, Paulinho Vieira (incomparable musicien polyvalent), Tito Paris, Ildo Lobo, Teófilo Chantre, Jorge Sousa (avec son premier album aux sonorités métissées de Brésil et des Antilles, Sinal de Amor). Enfin, soulignons le dynamisme des groupes comme A voz de Cabo Verde , installé en France dès les années 60, et qui a énormément contribué à la diffusion et à l’évolution de la musique cap-verdienne ; le groupe Cabo Verde Show, avant-garde de la musique cap-verdienne dans l’immigration ; tout comme Os Tubarões (les requins), véritable institution, très populaires au Cap-Vert depuis presque trente ans. La production de disques cap-verdiens en France ne cesse d’augmenter ; signalons simplement une des dernières parutions, le CD Ex-Ilhas (Editions 4), en hommage au compositeur B. Leza.
Le Festival de Baía das Gatas, sorte de Woodstock africain, créé par un groupe de jeunes musiciens de l’île de São Vicente, devient un événement incontournable de la musique cap-verdienne, attirant de plus en plus de visiteurs étrangers. Située à une quinzaine de kilomètres de Mindelo, Baía das Gatas est une splendide baie entourée de montagnes volcaniques que l’on découvre après avoir traversé d’impressionnants paysages lunaires et désertiques. Depuis 1984, chaque mois d’août, ce lieu si calme habituellement et oublié du monde, se transforme en une immense fête des musiques du Cap-Vert, où durant trois jours des milliers de personnes applaudissent des groupes provenant de divers pays lusophones et de la diaspora cap-verdienne ainsi que des chanteurs-vedettes, parmi lesquels Cesária Évora.
Pour conclure, une mention spéciale en forme d’hommage à João Baptista Fonseca, disparu récemment à Mindelo, à l’âge de 72 ans, un des plus célèbres fabricants de cavaquinho, instrument privilégié de la morna et de la coladeira. Il vivait dans le quartier populaire de Monte Sossego, dans son atelier mal éclairé, aux murs décrépits, encombré de violons et de guitares, de copeaux et d’éléments disparates capables de donner naissance à de véritables chefs d’œuvre. Il parlait de ses instruments avec ferveur et respect, tout en les effleurant de la main. Baptista n’avait jamais été à l’école, il avait appris son métier de luthier très tôt avec un oncle menuisier. Aujourd’hui ses apprentis, Aniceto, Octaviano et Hilário son prêts à assurer la relève. Son fils, Baú, musicien de talent, auteur de Inspiração, très bel album publié en 1998, à Paris, est devenu chef d’orchestre de Cesária Évora et fait partie de cette génération qui confirme Mindelo comme centre culturel dynamique et ouvert sur l’extérieur.

///Article N° : 1273

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