Namur 2005 : nouvelles découvertes

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Le festival international du film francophone de Namur soufflait cette année ses 20 bougies. Il reste un des rendez-vous de l’année pour le petit monde du cinéma francophone et notamment africain. Il y a les quelques 200 films certes, mais aussi d’importantes rencontres professionnelles.

Rencontres professionnelles

On trouvera par ailleurs le compte-rendu détaillé du colloque réunissant politiques et professionnels sur la diversité culturelle et l’avenir du cinéma, d’une grande actualité vu que l’heure est à la défense des acquis face au rouleau compresseur de la globalisation mais aussi dans la perspective d’une généralisation des politiques culturelles.
Pour la deuxième année, le FIFF et le Bureau de liaison du cinéma de l’espace francophone organisaient un forum francophone de la production : à la recherche de coproducteurs, une dizaine de films en quête de compléments de financement se présentent et s’ouvrent aux conseils de scénaristes, réalisateurs, producteurs et distributeurs. On trouvait cette année parmi les films en développement Le Lac sacré, de Zeka Laplaine (RDC), Malencontreuse aventure, d’Alexis Yaméogo (Burkina Faso), Un mariage à tout prix, de Latif Lahlou (Maroc) et Viva Riva !, de Djo Munga (RDC).
Prolongeant la logique des ateliers « Etonnants scénarios » de Bamako, l’atelier des auteurs reposait la question de l’adaptation littéraire au cinéma tandis qu’un atelier « de l’écrit à l’écran » jouait les travaux pratiques avec des réalisateurs sur des exemples précis et qu’un colloque faisait l’état des lieux des technologies numériques.
Il n’y a donc pas de quoi s’ennuyer à Namur quand on est professionnel du cinéma. Le public, lui, le vit dans les salles, selon la bonne logique des pass ouvrant à toutes les séances. C’est un public souvent jeune et le festival joue là son rôle d’agitateur culturel et d’ouverture au monde. Les mondes francophones certes, mais on sait que le mot ne se résout plus à la défense d’une langue mais d’une diversité.

Deux longs métrages importants

A notre niveau, les deux événements du festival étaient les deux nouveaux longs métrages qu’il n’avait pas encore été possible de voir. Le dernier documentaire de Thierry Michel, Congo River, très attendu depuis la présentation de séquences au Fespaco, était juste terminé : le mixage avait été finalisé la semaine précédente et le sous-titrage réalisé durant le week-end ! Thierry Michel n’est pas du style à aller tourner un film en Afrique en vitesse : son périple sur le fleuve aura duré sept mois et il s’apprête à y retourner montrer le film là où il est passé à l’aide d’un petit projecteur. Déjà, on le voit dans le film, il montrait volontiers Mobutu, roi du Zaïre aux habitants des escales agglutinés devant le petit écran de son ordinateur portable. Ils en avaient entendu parler mais ne l’avaient jamais vu.
A coup sûr, ils verront avec plaisir Congo River et s’y reconnaîtront, car c’est bien leur vie que saisit le film avec une qualité d’images impressionnante liée au choix de la haute définition, même si cela impose un matériel plus lourd au niveau caméra et lumière. La projection sur grand écran n’enlève rien à cette qualité. Une exposition photo insistait sur la performance de ce tournage difficile et c’est ainsi que Thierry Michel l’a présenté lors de sa « leçon de cinéma » qui fut davantage un commentaire du making-off : le film cherche à profiter du mythe du fleuve tout en essayant d’en détourner les pièges. Exercice difficile que le réalisateur réussit au sens où il évite les cartes-postales tant paysagistes qu’imaginaires pour se concentrer sur les gens qui font la vie du fleuve. Au sens aussi où il resitue leurs problèmes dans ceux du pays et de sa terrible Histoire, faisant appel à de nombreuses archives coloniales. Le fleuve n’est pas un décor où projeter nos désirs et nos fantasmes, ceux du barbare, du sauvage, du primitif des premiers explorateurs de « l’Afrique des ténèbres » dont veut clairement se démarquer le film. Sa limite est ailleurs, sans doute dans l’accumulation : la richesse d’évocation du fleuve est immense et pour en rendre compte tout est un peu survolé, comme de cet avion que le cinéaste emprunte pour en saisir les méandres. C’est cependant par le truchement du courage des hommes qu’il ancre son propos (cf. critique).
C’est bien là que réside la force du dernier film de Mohamed Chouikh : il parvient par l’humour à nous rendre singulièrement familiers ces habitants d’un village pris en étau par la menace terroriste. Il ressort de Douar de femmes une vision surréaliste et paradoxale de ce qu’ont pu être les années de folie que vient de traverser l’Algérie, sans doute à la mesure de la façon qu’ont pu les vivre les Algériens. On aurait tort de n’y voir qu’une amusante gaudriole : ce film a le poids de la fable et la profondeur du vécu (cf. critique).

Vitalité du court métrage

Ces deux films ont, dans le documentaire comme dans la fiction, la puissance de leur dramaturgie. C’est ce qui manque au pourtant très beau Prince Loseno de Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto (RDC), et c’est dommage car ce maître de l’animation compose à merveille un imaginaire aussi évocateur que subtil (cf. critique).
L’imaginaire, c’est le sujet du beau Amal d’Ali Benkirane (Maroc) auquel le jury a décerné une mention spéciale. En adoptant systématiquement le regard d’une petite fille, il nous fait croire au possible. On croit qu’Amal sera médecin comme elle en rêve. On croit que ce qui fait son univers, les animaux, la famille, l’école, tous ces éléments auxquels elle prête une attention particulière, les blés, les enfants dans les blés, la branche d’olivier, la ferme, tout cela compose une perception aiguë des êtres qu’elle engrange pour mieux les comprendre et les accueillir plus tard, quand elle réalisera son rêve. Elle peut dès lors souffler la bougie et nous plonger dans le noir et le silence : nous avons déjà fermé les yeux avec elle.
Cela n’a rien de didactique mais l’idée s’impose sans roulement de tambour : parce qu’Amal est sans cesse étonnant, impressif et bourré d’une grâce puisée dans l’observation des petites choses autant que l’ouverture à la nature, nous savons que le rêve est possible. Cette façon de suggérer en adoptant le regard de l’enfant est aussi le parti pris de Signe d’appartenance de Kamel Chérif, montré lors de la remise de la Bourse francophone de promotion internationale d’un film du Sud dont le jury s’était cette année réuni à Namur (décernée au fascinant et aquatique Gardien de buffles, de Minh Nguyen-Vô, Vietnam, ainsi qu’à L’Enfant endormi, de Yasmine Kassari, dont nous avons déjà chanté les louanges). Le film oppose en deux lieux deux vécus fort différents d’un signe d’appartenance, dans l’évident programme de relativiser les critères de jugements. Les enfants d’une école tunisienne se moquent de l’enfant non-circoncis, ceux de l’école française prendront sa circoncision en dérision. Entre les deux scènes se déroulera la circoncision mais tout cela est traité avec un humour ravageur et sans concession pour sa propre culture. Jamais prévisible, le film ose une véritable poésie et des développements multiples pour le plus grand plaisir du spectateur.
On retrouve dans R’da de Mohammed Ahed Bensouda (Maroc) le même souci de décrire un milieu. « Vous allez assister à un rituel » et ce sont des cris, des affolements, une véritable hystérie collective ! Une femme a du mal à accoucher et la coutume du r’da va l’aider, étrange tradition qui joue dans le film comme un véritable suspens. Ne le dévoilons pas mais disons simplement que c’est étonnant et ludique, à découvrir en tout cas. Le film joue habilement du mouvement qu’implique cette coutume pour conserver son rythme haletant, bien adapté à une naissance difficile !
Autre court métrage marocain, Une place au soleil de Rachid Boutounes sur un scénario cosigné avec Ismaël Ferroukhi (Le Grand voyage) évoque en finesse le vécu immigré : cet homme qui est décoré pour avoir été un employé de voirie modèle est fier d’avoir pu envoyer régulièrement de l’argent à sa famille mais s’épuise dans la solitude. Ici, le rythme est celui d’une vie de silence, d’abnégation et de renoncement. Peu à peu, cet homme gagne en dignité jusqu’à l’image finale, extrêmement touchante, où il nous regarde dans les yeux.
Petit bijou d’animation en noir et blanc, L’Ami y’a bon (The Colonial Friend) de Rachid Bouchareb se situe dans un contexte semblable 60 ans plus tôt, lorsque les tirailleurs devaient partir à la guerre contre les Allemands. Une caméra toujours en mouvement sur les dessins eux-mêmes animés confère une grande fluidité au film et renforce sa puissance d’évocation. Ce tirailleur sera lui aussi médaillé mais il jette sa médaille par terre lorsqu’il apprend qu’il ne sera pas indemnisé. Le massacre du Camp de Thiaroye du 1er décembre 1944 est ainsi rappelé. C’est beau et fort, tranchant, sensible et percutant, avec un beau travail sur la bande son. Une évocation par le cœur, tellement plus parlante que les mots, prélude à Indigènes, le long métrage très attendu que prépare le réalisateur de Little Sénégal sur le même sujet.
Clin d’œil pas si anodin que ça, L’Homme au costume gris de Fehd Chabbi (Tunisie) reconstitue un puzzle autant dans l’image que dans l’histoire. Les éléments filmés de très près sont comme un jeu de l’oie définissant un parcours mental où, à l’image du mandrill vu à la télé qui en cage se laisse mourir de faim, on finit par ne plus que se chercher soi-même. Original et inattendu, très maîtrisé, le film de Fehd Chabbi n’est pas sans rappeler que faute de liberté tout un pays peut ainsi tomber dans la psychose.

PALMARES

Bayard d’Or du Meilleur Film
« La Mort de Monsieur Lazarescu » de Cristi Puiu (Roumanie)

Une mention spéciale a été décernée au film
« A perfect day » de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (France/Liban)

Prix Spécial du Jury
« Delwende » de S. Pierre Yaméogo (Burkina Faso/France/Suisse)

Bayard d’Or de la Meilleure Comédienne
Luminita Gheorghiu pour son interprétation dans le film « La Mort de Monsieur
Larazescu » de Cristi Puiu (Roumanie)

Bayard d’Or du Meilleur Comédien
Ziad Saad pour son interprétation dans « A perfect day » de Joana Hadjithomas
et Khalil Joreige (France/Liban)

Bayard d’Or du Meilleur Scénario
Marcel Beaulieu et Francis Leclerc pour le scénario du film « Mémoires
affectives » de Francis Leclerc (Québec)

Bayard d’Or de la Meilleure Composition Musicale
Franck II Louise pour sa composition musicale dans le long métrage
« Itinéraires » de Christophe Otzenberger (France)

Bayard d’Or du Meilleur Court Métrage
« Du soleil en hiver » de Sameul Collarday (France)

Une mention spéciale a été décernée au film
« Amal » de Ali Ben Kiran (Maroc/France)

Bayard d’or du meilleur documentaire – Prix TV5
« Arlit, deuxième Paris » de Idrissou Mora Kpaï (Bénin/France)

Deux mentions spéciales ont été décernées aux films
« Le petit Jésus » de André-Line Beauparlant (Québec)
« Exit » de Fernand Melgar Suisse)

Bayard d’Or de la Meilleure Première Ouvre
« Bunker Paradise » de Stefan Liberski (Belgique/France)

Une mention spéciale a été décernée au film
« La Mort de Monsieur Lazarescu » de Cristi Puiu (Roumanie)

Prix du Jury Junior
« Le parfum de la dame noire » de Bruno Podalydès (France)

Prix du Public de la Ville de Namur
« Tout un hiver sans feu » de Greg Zglinsky (Pologne/Suisse/Belgique)

Prix Ciné & FX
« Barrage » de Raphaël Jacoulot (France)

Prix du Meilleur Court métrage de la Communauté française de Belgique
« Etat d’âme » de Xavier Mairesse (Belgique)

Prix du Court Métrage – LTI
« Organik » de David Morlet (Belgique/France)

Prix du Court Métrage – Studio l’Equipe
« Rien d’insoluble » de Xavier Seron (Belgique)///Article N° : 4068

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Les images de l'article
R'da, de Mohamed Bensouda © Mohamed Bensouda
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