Douar de femmes

De Mohamed Chouikh

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Comment exorciser les années terribles ? Mohamed Chouikh, dont c’est le septième film, un des cinéastes les plus marquants de la cinématographie algérienne, répond : par l’humour. Douar de femmes est un clin d’œil drolatique et touchant sur un village harcelé par les terroristes, microcosme hyperbolique, huis-clos meurtri et encore menacé, métonymie d’un pays qui a vécu si longtemps en camp retranché. Lui qui a tant dénoncé la condition faite aux femmes, Chouikh les arme cette fois d’une kalachnikov. Car le village est déserté par les hommes partis travailler en usine. Ne restent que des vieux chargés de surveiller les femmes, mais encore faut-ils qu’ils retrouvent leurs lunettes ! C’est bien d’une comédie qu’il s’agit, qui mise sur les répliques et les quiproquos, qui coupe d’un éclat de rire toute dramatisation.
Voilà qui replace les pendules à l’heure pour ceux qui voudraient pouvoir se complaire dans la compassion : il flotte dans ce film un air de légèreté que certains voudront considérer comme impropre à décrire les drames mais qui fera du bien à ceux qui les ont vécus ! On pense à Sous les pieds des femmes de Rachida Krim, qui suggérait que la société algérienne aurait été différente si l’on avait laissé aux femmes l’autonomie acquise durant la guerre de libération. Les femmes du village ont appris à se débrouiller sans les hommes et c’est aussi de cette richesse que devrait tenir compte le pays à l’avenir.
Les cinéphiles seront sans doute frustrés quant à eux de ne pas retrouver dans Douar de femmes l’ampleur des précédents films du réalisateur, mais il y trouveront par contre une réelle finesse de propos. La dérision y est certes féroce concernant les farces électorales mais le film est avant tout une belle allégorie de la solidarité sociale et de sa capacité à résister à l’aliénation avec le recul d’un solide humour, du style : « Ici, à part les égorgeurs, c’est la paix ! » Jamais il ne se prend trop au sérieux : quant Anis dit à Sabrina qu’elle éclaire plus la forêt que la lune, celle-ci lui répond qu’elle a l’impression d’entendre un feuilleton ! Pourtant, certains moments transmettent une véritable émotion, mais en mobilisant la sympathie, non le pathos.
Même si certains personnages sont mis en avant, cela se fait sans que se dégage vraiment une héroïne ou un héros : le sujet est un corps social en mouvement, un état des choses, un vécu collectif dont le film se donne pour programme d’être le témoin. Et c’est ainsi le point de vue des villageois qui est adopté et non un regard extérieur, d’où l’importance donnée au garçon Amin qui cherche à en sortir en vendant ses ânes. Car Douar de femmes transmet sans doute une idée assez précise de ce que devaient ressentir les Algériens pris dans l’étau de ces années de plomb : une caricature de vie sociale et une économie de la débrouille multipliant des situations surréalistes. Chacun luttait pour la survie mais prenait finalement les risques qui sauvegardent sa dignité. En dehors de toute référence historique, le temps semble s’arrêter dans un état que ne viennent pas vraiment troubler les véhicules de l’armée. Il faudra, bouquet final, le désopilant retour des hommes pour retrouver le temps de l’Histoire et son enjeu : tout cela aura-t-il changé quelque chose, sur quoi bâtir un avenir différent ? Qu’est-ce que la société aura appris de sa douloureuse expérience ?
Comme quoi la comédie peut ouvrir à bien des remises en cause. La folle qui traverse le film et recouvre la mort d’un foulard rouge sera-t-elle assez lucide pour protéger aussi l’enfant qui vient de naître ? Le cinéma ne change pas le monde mais il est une belle façon d’éviter les slogans pour poser les bonnes questions.

///Article N° : 4069

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