Nili Makasi a choisi d’exister

La mer Noire dans les Grands Lacs de Annie Lulu

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Janvier 2021 a accueilli le premier flamboyant roman d’Annie Lulu : La mer Noire dans les Grands Lacs, aux éditions Julliard. Une nacelle d’étoiles autant qu’un sombre récit entre Bucarest et Bukavu.

Déjà le titre : La mer Noire dans les Grands Lacs. Une étendue d’eau à perte de vue qui ne démentit pas les binômes eau-souffrance, eau-trouble, eau-bénédiction, eau-renaissance, tandems sur lesquels se dresse et avance Nili. Nili, ce météorite solitaire qui passe du statut de fille métisse rejetée par sa mère et son entourage dans l’espace creux et sans gravité d’une enfance roumaine (« Il faudrait qu’on raconte, pour qu’un jour les gens sachent, ce que c’est qu’être le rare enfant d’un Noir dans une province du monde où la lune est encore pleine de pogrom« ), à l’explosion fracassante contre le sol de la République Démocratique du Congo, où elle commence enfin à exister par sa propre et unique volonté :

Un matin, je me suis réveillée avec la pulsion de changer, de rassurer mes nœuds, d’appeler la lignée de mes pères par le premier jusqu’à moi, d’égrener le nom de toutes mes grands-mères.

Nili est celle qui arrive à transformer un Malentendu en une formidable histoire de vie : « Je ne suis rien, à part une petite entaille insolente dans la peau de deux peuples qui ne se sont jamais connus en dehors d’un rêve fou« . Née d’une mère roumaine à peine majeure, future professeure de littérature et d’un père congolais étudiant en mathématique, Nili grandit dans le mensonge, la honte et la haine, mais paradoxalement l’absence paternelle lui donne la curiosité nécessaire à ne pas abandonner la foi en l’existence. A chercher encore. Chercher son géniteur et avec lui, la vérité sur son départ. Dans un secret tout est possible, n’est-ce pas ? Elle se replonge alors dans l’époque de sa naissance.

Prêter ses artères au verbe

Par la bouche de Nili, l’écrivaine et philosophe Annie Lulu aborde des grandes questions comme l’impérialisme, le colonialisme, le féminisme et tant d’autres, glissées avec intelligence entre (et dans) les lignes de ce beau roman qui bénéficie du don de la formule, ainsi que de la synthèse. L’autrice en profite aussi pour nous livrer un cours d’histoire en accéléré. Et nous parle du régime communiste en Roumanie jusqu’en 1990, du racisme profond à l’égard des Noirs et des Rroms dans les pays de l’Europe de l’Est, des indépendances Africaines et leurs suites sanglantes, des mythes de la création au Congo, des mouvements non-violents contemporains de la jeunesse en RDC. Sur ces derniers, elle pose un regard profondément empathique et impliqué, traduit par le choix de l’intrigue du roman et par la dédicace finale à la mémoire du militant du mouvement citoyen « Lucha », Luc Nkula, assassiné en 2018. « Personne ne peut prêter ses veines et ses artères aux autres. Je prête les miennes au verbe. Je prête ma bouche à tous ceux qui, un jour, peuvent perdre la vie » écrivait Sony Labou Tansi, et Annie Lulu semble l’avoir entendu. Si la prose poétique de cette romancière incroyablement audacieuse et réfléchie à la fois, nous perce la poitrine avant d’atteindre notre cerveau, c’est parce qu’elle manipule les mots comme on tient entre les mains une matière vivante : chaque phrase a son potentiel chaleureux, fragile, rêche, lisse, humide, tendre. Ce n’est pas pour rien qu’un des « pères de nuit » de Nili, n’est personne d’autre que Tchicaya U Tam’si, évoqué dans l’épigraphe de La mer Noire dans les Grands Lacs. Comme dans le cas du grand poète, le monde végétal, animal et minéral d’Annie Lulu est là pour nous piler la chair :

Tu sais, mon fils, le corps est un fruit étrange. C’est à la fois l’écorce d’un arbre guérisseur et la racine de tout ce qui fait mal.

La maternité ne se transmet pas

Elle vient de loin, Nili, élevée par une mère chez qui « la froideur était profonde », une femme comparée à une pierre nue, calcinée. Comment se construire donc ? Nili se sent comme un arbre nulle part situé, qui ne peut même pas trouver une famille auprès d’autres enfants d’immigrés ou minorités :

Je cherche sans cesse, avec des mains impuissantes, mon cou sur un tronc courbé, mon tronc sur des jambes de palme, à vivre debout. Mais je suis nulle part. Pas comme ceux qui jouent de la complainte du nulle part à ma place, rien à voir, moi je suis nulle part.

Toutefois, le déménagement en France sème en elle des graines de nostalgie pour quelque chose qu’elle ne connait pas. Elle vit dans un quartier parisien qui pourrait être l’antichambre de cette Afrique tant fantasmée, Château Rouge, une Terre du milieu, un tiers espace, comme dirait Homi Bhabha, de négociation des mondes. Là où elle arrive enfin regarder les autres sans être observée par des yeux castrateurs et oppressants. Puis, grâce aux lettres-racines de son père Exaucé Makasi Motembe, retrouvées lors de son voyage, elle arrive à comprendre où et comment se planter, pousser et grandir. Exaucé est son père aussi bien que le rêve de se reconnecter au sol congolais. Un rêve qu’il faut nourrir jour après jour, mais qui s’abreuve maintenant, au temps de la narration, sur les rives du lac Kivu. C’est d’ici qu’elle parle à son fils, encore un fœtus. Une longue lettre ressemblant à un testament, et qui est en réalité un sursaut de survie dans un univers peuplé de morts : ses proches se sont engagés, d’une époque à l’autre, dans la lutte pour le respect des droits fondamentaux, et Patrice Lumumba a été le fil conducteur d’une quête traversant les générations, celle de la justice et de la liberté, lumière éclairant leur chemin en feu, leur destin de cendre.  Fidèles à la devise laboutansienne « Je sais que je mourrais vivant. Tous les hommes devraient mourir vivants », ces vivants jettent leur jeunesse éblouissante à la gueule de la mort, qui pâlit face à leur courage. Nili aussi est courageuse, parce qu’après avoir été frottée toute sa vie par une mère qui la voyait sale, une tache à contenir dans les limites du possible, elle se livre au grand élan vital. Elle s’abandonne au mouvement érotique du monde. A Paris, déjà, quand elle s’autorise à danser : « C‘est la vie même, le balancement incessant de la vie, la vie des hanches, exactement là où tu grandis. On remue l’endroit d’où se déploie la force de l’être« ,. Puis à Goma, où elle prête sa chair à la cause du mouvement contestataire, érige son corps en temple créateur, et fait de sa voix un canal de transmission. Pour son fils, et sa vie à venir.

A bout de soi

La mer Noire dans les Grands Lacs est le premier roman d’Annie Lulu, et du premier roman il a la densité des thématiques, mais également la sincérité du ton. Ses urgences ne sont toutefois pas accompagnées de maladresses.  Il y a au contraire une grande maturité et un grand soin du rythme de la parole. Jusqu’à la dernière ligne on ressent, sous notre peau, le corps de Nili qui s’apprête à donner la vie, de plus en plus proche de la délivrance, au point que l’écriture se fait morcelée, souffrante, hâtive. C’est un texte élaboré avec le cœur et l’intelligence vigilante d’une poétesse qui sacralise les mots tout en s’en servant pour les analogies les plus vertigineuses. Supposition : autant il a fallu une force extrême, à l’autrice, pour aller au bout d’elle-même et nous livrer une œuvre si percutante et sublime, autant il sera demandé aux lecteurs trop sensibles d’avoir la force de ne pas se laisser tremper, littéralement, par cette poésie douloureuse dont sont imbibées toutes les pages du roman. Pour ma part, j’ai craqué : les personnages, les émotions évoquées, se sont immiscés jusque dans mes rêves. Et à vrai dire, je vous souhaite la même chose.


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