Nous ne trahirons pas le poème de Rodney Saint-Éloi. L’espace des lucioles.

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En 2003 tout juste arrivé d’Haïti au Québec, Rodney Saint-Éloi fondait Mémoire d’Encrier. L’éditeur n’a cessé depuis d’agrandir le catalogue de cette maison d’édition montréalaise à l’empreinte unique dans le paysage littéraire francophone : voix autochtones, noires, voix de femmes et de LGBTQI+, elles dessinent la cartographie d’un monde à rebours des grandes oppressions des siècles passés. Mais avant d’être éditeur Rodney Saint-Éloi est poète, un grand qui regarde et dit le monde avec des yeux de révolution. Son dernier recueil Je ne trahirai pas le poème vient d’être publié en France chez Mémoire d’Encrier.

Le ton est donné dès le premier vers, la littérature est une urgence, une chose sérieuse, un processus de survie “écrire pour ne pas mourir / écrire sa carte d’identité pour semer les milices”. Résonance du monde et de l’intime, la poésie fabrique des images sans faux-semblant. “Je veux écrire un poème qui ne trahisse / ni passé ni présent ni futur” nous prévient le poète.

De cette promesse découle un texte à s’appliquer comme un baume les jours où la violence contemporaine se fait trop accrue. Entre les vers, comme toujours avec Rodney Saint-Éloi, remplis de visions telluriques et de sensations à tous vents se dessine un livre qui prend soin de ses lecteur.ices. Les poèmes sifflotent parfois à nos oreilles comme un air de reconnaissance échangé entre de vieux amis qui rejoueraient la partition de leur adolescence, les 400 coups, les joies échangées : “je ramasse mes visages / fais le tour de ma maison”, “J’ai un coeur / du pain du sel de l’eau / à partager”.

C’est un recueil d’éditeur, comme une maison où s’ancrer et devenir, vivre, trouver une réponse à la lancinante question “d’où viens-tu” à laquelle les écrivain.e.s en exil (et iels sont nombreux chez Mémoire d’encrier) sont parfois sommé.es de répondre quitte à inventer. En lisant ces pages dans lesquelles on rencontre des noms et des imaginaires appartenant à la famille littéraire de cette maison d’édition, on pense à la prise de parole de Rodney Saint-Éloi aux Ateliers de la pensée à Dakar, en novembre dernier : plutôt que de partager un texte qu’il aurait lui seul écrit, il a proposé un poème fleuve mêlant les mots de ses camarades de routes, dont il est l’éditeur. C’est avec la même générosité qu’il semble nous offrir avec ses poèmes “une maison pour l’errance”.

Car, s’il est plein de la verve solaire qui caractérise Saint-Éloi, ce texte est également empli de petites et de grandes douleurs, celles de la vie, celle de notre monde et de son histoire violente : “Je nomme les terres / musique assassine / la note se meurt dans la gorge”.

Creusant le sillon de son existence d’homme noir “l’infraction le mot en trop dans la prose”, le poète continue ici de faire une place aux voix silenciées. On croise ainsi Gaza, les Premières Nations ou encore les exilés qui meurent en Méditérranée. Un double écho se dessine : celui des auteur.ices de Mémoire d’Encrier et des combats de l’éditeur poète, qui ne forment qu’un seul et même mouvement de repoétisation du monde, ancré dans une volonté tenace de ne pas trahir le poème. “L’histoire devra un jour laver les désastres” écrit-il avant de se nommer avec le mot de la décennie à venir “je m’appelle décolonial”. Savoir qui l’on est pour mieux aller vers les autres, aller sur la Terre et y tracer sa voie, sans oublier ses ancêtres, son enfance, sa famille de sang, et l’autre famille celle qu’on choisit. Il est rare aujourd’hui de rencontrer des artistes qui se disent avec autant de fierté, de doute, et de soif de rencontre mêlés : “je m’appelle Saint-Éloi / vous demande de pardonner mon empressement à faire votre connaissance / à vous encombrer de mon nom d’emprunt / j’ai rendez-vous avec l’histoire.” Si l’époque est à la lutte, elle est aussi au narcissisme, écueil ici évité par les remous d’une voix éclatée entre plusieurs lieux et qui préfère l’observation du monde au contentement de soi “Je n’ai pas de réponse / je n’ai pas de miroir ” […] “je ne sais pas conjuguer / le verbe savoir”.

“Défense de solidarité / je commande mes fantômes / m’apprête à faire communauté / m’apprête à faire humanité”. Vivants ou morts, les esprits de celleux qui espèrent planent dans ces pages et se joignent au poète pour nous rappeller que “nous sommes la ligne / l’espoir en proue / la carte à tracer / le destin des lucioles”. Généreusement, sans esbrouffe, cette poésie ne cherche ni à démontrer, ni à dénoncer mais tresse avec qui la lit des “ lianes d”amitiés”.

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