Panorama des cinémas du Maghreb à Saint-Denis : de l’identité à la diversité

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A l’heure où semble se confirmer l’abandon de la Biennale des films arabes de l’IMA, les manifestations cinématographiques groupant des films du Maghreb gagnent en importance, par leur présence mais aussi par leurs choix de programmation. Après deux panoramas des cinémas du Maroc, l’Ecran St Denis et la maison de production Indigènes Films organisent du 10 au 13 avril 2008 un panorama des cinémas du Maghreb également ouvert à l’Algérie et la Tunisie.

Les déboires du cinéma algérien
Le panorama s’ouvre par une soirée d’hommage à Mohamed Bouamari, disparu en décembre 2006, et la projection de son film culte Le Charbonnier. Bouamari avait dû s’exiler en 1994, comme tant d’autres artistes engagés. Le cinéma algérien est marqué par ces départs, qui sont venus s’ajouter à la déstructuration durant les années noires où toutes les salles ont fermé. Cinéma sinistré, il renaît doucement de ses cendres. Tout est à refaire et la question est bien sûr de savoir sur quelles bases. Si les voix sont unanimes à réclamer une intervention de l’Etat pour la mise en place d’un système d’aide à la production, d’aucuns insistent aussi sur l’importance de faciliter les nouvelles voies de création d’images dont des jeunes n’hésitent pas à se saisir.
Le déclin ne date cependant pas de la tourmente terroriste. Alors même que le cinéma algérien connaît son âge d’or pour célébrer la lutte héroïque des Moudjahidins, la rétrocession des salles en application de la réglementation de 1967 aux collectivités locales et à des sociétés privées sans se garantir contre les fermetures ou le détournement en lieux de projection vidéo alors qu’elles étaient de plus lourdement taxées fut fatal au parc qui comptait plus de 450 salles en 1962 (dont 56 pour la ville d’Alger). Encore faut-il rappeler que ces salles avaient été installées en priorité pour l’usage des colons, là où ils étaient concentrés, sans tenir compte des réels besoins de la population algérienne. Le cinéma itinérant, le fameux Ciné-Pop (cinéma populaire), viendra corriger ce déséquilibre. Le ministère de la Culture l’a fait renaître en 2007 mais sans toujours en renouveler le matériel dégradé. Par contre, il a rénové huit des salles de la Cinémathèque qui en comptait une vingtaine à travers le pays. Et a réattribué au Centre national de la cinématographie et de l’audiovisuel (CNCA), créé en 2004, le matériel sous scellée des organismes d’Etat qui avaient été dissous : Entreprise nationale de production audiovisuelle (ENPA), Agence nationale des actualités filmées (ANAF) et Centre algérien de l’art et de l’industrie cinématographique (CAAIC).
L’annonce par le ministère de la Culture en 2007 du passage sous sa responsabilité de 120 lieux de spectacle demanderait des mesures d’accompagnement. En réalité, d’après une étude fouillée datant de novembre 2007 à la demande du service culturel de l’Ambassade de France, moins de vingt salles peuvent accueillir des films sur tout le territoire algérien, et souvent dans des conditions précaires. L’enjeu est aujourd’hui de recréer un réseau de salles avec une qualité de projection permettant de tenir tête à la concurrence des technologies modernes du dvd et des home cinema, ce qui suppose aussi des professionnels compétents, et donc un institut de formation aux différents métiers de la filière.
La question identitaire
La plaquette du panorama de St Denis s’ouvre par une citation de Belkacem Hadjadj, président de l’Association des réalisateurs professionnels algériens : « Il y a urgence [à reconstruire une industrie cinématographique] car nous n’avons aucune image de nous-mêmes, créée par nous-mêmes, et c’est très grave ». C’est bien là la question : qui est ce « nous-mêmes » dont parle Hadjadj ? Cela inclut-il les Algériens « de l’extérieur » ? Les métis ? Les transculturels ? Personne ne niera l’urgence d’une production d’images venant concurrencer les clichés véhiculés par des cinéastes étrangers souvent pleins de bonnes intentions. Mais le désir d’une image endogène dans un contexte où la globalisation vient s’ajouter aux déplacements et métissages de l’Histoire devient vite ambigu lorsqu’on en fait un leitmotiv identitaire (cf. notre article n°7397 sur le colloque organisé à Alger par les Sept d’or).
Cette ambiguïté représente le fond du grand débat mondial dans ce monde où la communication pulvérise les frontières et donc les repères. Elle ne peut que traverser les films qui y répondent, chacun à leur manière. Tandis que certains s’enferment dans le repli, d’autres le font heureusement voler en éclats. Les choix de programmation sont à cet égard révélateurs et essentiels.
Renouveau amazigh
Le renouveau culturel amazigh, inauguré au cinéma avec La Colline oubliée, puis par La Montagne de Baya et Machaho et courageusement soutenu par le Festival du film amazigh, seul festival ayant survécu aux années noires en Algérie, n’est pas à l’abri de ces contradictions. Toute affirmation politico-culturelle cherche à mettre en valeur une Histoire de résistance et des traditions, au risque de les essentialiser et les mythifier. Le point de vue adopté par Djamel Bendeddouch dans Arezki l’indigène me semble à cet égard problématique : je me suis attaché dans ma critique à en expliquer les raisons (article n°7496). Il n’en demeure pas moins prenant et le résultat est plus qu’honorable vu que, sans aide ni des wilayas où il a été tourné ni de la télévision algérienne, il n’a pu disposer que d’un budget limité pour ses neuf semaines de tournage.
Avec Mimezrane, la fille aux tresses, primé au festival du film amazigh, Ali Mouzaoui met en scène un conte de sa composition qu’il espère voir entrer dans le patrimoine kabyle. Série de rencontres et d’obstacles à surmonter pour le berger amoureux de la jolie orpheline rejetée de tous Mimezrane, nom qui signifie en tamazight « la fille aux tresses », afin de surmonter la malédiction proférée par une sorcière, le film respecte, malgré une fin tragique, les règles du conte initiatique non sans appuyer chaque scène d’une profonde musique. Il s’agit là encore de restaurer une tradition pour l’empêcher de sombrer dans l’oubli, l’idéalisation des sentiments étant supposée faire son actualité.
Il est difficile de voir dans ces deux films les traces d’un nouveau cinéma algérien alors que sort sur les écrans le beau La Maison jaune d’Amor Hakar, film lui aussi d’expression amazigh puisque parlé en chaoui ou encore Rome plutôt que vous de Tariq Teguia qui prend les risques esthétiques d’une expression des temps présents (cf. critiques).
L’entre-deux
En complément de longs métrages algériens, le panorama est allé chercher le passionnant mais ancien Vivre au paradis de Bourlem Guerdjou (1997). Sans doute s’agissait-il de mettre l’accent sur la question immigrée, ce festival s’adressant en priorité aux habitants de la Seine St Denis. Identité amazigh ou immigration, les thèmes sont posés d’un questionnement interculturel que les documentaires choisis prolongent à l’unisson.
Souvent réalisés par des femmes, ils traversent volontiers la Méditerranée dans les deux sens, remettant en cause les fixations identitaires en restant fidèles au souci documentaire de se faire témoignages pour explorer et transmettre une mémoire familiale, historique et sociale. C’est ainsi que dans Du côté de chez soi, un film déjà ancien (2003), Rahma Benhamou El Madani filme ses parents dans leur quotidien immigré en France et durant leur voyage à Fès où ils ont vécu. Mais ce qui l’intéresse est aussi leur épisode algérien, là où elle est née, et les raisons de leur départ. Car ces documentaires sont avant tout des introspections et jouent volontiers l’autobiographie comme L’autre part de Florence Nejma Besnoit (cf. critique n°7495). Très personnelle, sa quête du père absent se fait jeu de piste esthétique et culturel pour mettre un visage sur cet inconnu qu’est sa part autre, celle qu’elle n’a pas vécue. Dans le très frappant Amina ou la confusion des sentiments, Laurette Mokrani (cf. critique n°7497) s’attache à une étonnante ado de 15 ans qui incarne à sa façon à la fois le drame algérien et les aléas de l’entre-deux immigré en France.
Le voyage de Nadia de Carmen Garcia et Naida Zouaoui est le type-même du film témoignage à la première personne, respectable mais si légendé par la voix-off qu’on y cherche en vain la liberté du dire, même s’il y a beaucoup d’interviews. Partant de son propre mariage forcé et « son enfance volée », son projet est de documenter la condition des femmes en Kabylie : elle ne trouve que claustrophobie, enfermement, la difficulté d’être femme au royaume des hommes… « On nous a endoctrinées pour être des automates au service des hommes ». Aurait-elle eu le courage de divorcer si elle avait vécu au pays où l’on dit que le pire des mariages est mieux qu’un divorce ? « Dans la solitude de ma société d’accueil, je me suis construit un islam intérieur qui m’a aidé à traverser le chemin difficile de ma vie » : le film se veut appel à l’émancipation. Même si l’on ne doute à aucun instant de la souffrance rentrée des femmes, ne mettre en valeur que la soumission au détriment des résistances porte toujours le risque de renforcer les clichés. Naida Zouaoui y échappe en trouvant une femme qui affirme sa liberté, mais, dit-elle aussitôt, trouvera-t-elle un mari qui la lui laissera ?
La condition des femmes, c’est aussi le sujet de Je voudrais vous raconter de Dalila Ennadre, qui enquête sur l’appropriation par les femmes marocaines de la réforme du code de la famille en 2003. Un radio-trottoir montre à quel point rien n’a changé pour les femmes de condition simple, ce qu’un zoom à la campagne vient confirmer. Dans le droit fil d’Allez yallah ! de Jean-Pierre Thorn, le film fait suivre cette exposition de l’action d’information sur le terrain des associations pour les droits des femmes, avant de compléter par des femmes au travail dans une usine de conserves de poisson. Le programme est de donner la parole, mais aussi la mesure du travail à venir pour que l’égalité s’installe. Ici encore, la parole des hommes est terrible.
Victimes ou résistantes ?
C’est une toute autre perspective qu’apportent Farida Benlyazid et Abderrahim Mettour dans Casanayda ! Pas de victimes ici mais une jeunesse qui se bouge (« nayda » = levé, ça bouge), un bouillonnement musical ancré dans le rap et dans l’underground qui remue la société marocaine. « Ce n’est pas un conflit de générations mais un conflit de mentalités », dit Mohamed « Momo » Merhari, fondateur et organisateur du festival L’Boulevard. Cela passe en termes identitaires par une reconnaissance de la diversité et une affirmation du marocain dialectal, la darija. « Pour que les choses soient claires, il faut les dire dans notre langue », dit Achmed Benchemsi, directeur de publication de Tel Quel (francophone) et Nichane (arabophone). Un ton de liberté s’affirme dans ces magazines, ou encore Le Journal, que l’on retrouve dans des radios comme Hit Radio. « Il s’y joue un nouveau patriotisme ouvert sur le monde », note Mohamed Tozy, politologue et écrivain.
Sur le plan social, la programmation est complétée par des documentaires qui ont marqué ces dernières années comme l’excellent El Ejido, la loi du profit (2006) où Jawad Rhalib sur l’exploitation des ouvriers agricoles immigrés dans le sud de l’Espagne ou le très beau Tanger, le rêve des brûleurs de Leïla Kilani (2002) qui explore l’imaginaire de ces fous d’ailleurs qui cherchent à passer clandestinement la Méditerranée.
Le panorama recherche les inédits pour les rendre accessibles en France, et là n’est pas sa moindre qualité. Il aurait aussi fallu parler d’autres films et des courts mais au final, par-delà la diversité de programmation de ce panorama se profile, comme l’indiquent Boris Spire, directeur de l’Ecran St Denis, et Kamal El Mahouti, président d’Indigènes Films, une volonté d’interroger les identités, les repères et les façons de vivre ensemble. Ils se réfèrent au texte d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau : « Quand les murs tombent » : « Les murs menacent tout le monde, de l’un et de l’autre côté de leur obscurité ».

///Article N° : 7498

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Les images de l'article
Arezki l'indigène
Arezki l'indigène
Casanayda !
Casanayda !
Mimezrane, la fille aux tresses
Mimezrane, la fille aux tresses
Mimezrane, la fille aux tresses
Mimezrane, la fille aux tresses




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