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Entretien de Taina Tervonen avec Véronique Tadjo

Paris, mars 1999
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Véronique Tadjo puise dans les mythes et les contes pour peindre des histoires hautes en couleurs. Arrivée dans la littérature de jeunesse  » par hasard « , cette franco-ivoirienne a développé un style bien à elle.

Vous travaillez sur des ouvrages de jeunesse depuis combien de temps ?
Depuis environ huit ans. J’ai fait en tout six titres, dont cinq albums illustrés et un recueil de contes et de nouvelles, avec des illustrations en noir et blanc.
Comment avez-vous choisi la littérature pour enfants ?
Tout à fait par hasard. A une foire du livre, j’ai discuté avec un éditeur qui se plaignait du manque de littérature pour enfants africains. Cela a déclenché quelque chose en moi. J’ai d’abord fait un recueil de contes et de nouvelles, La Chanson de la vie. Mon premier album, Le Seigneur de la danse, je l’ai écrit en Angleterre. J’avais une nostalgie terrible de mon pays. Je venais de passer deux ans en pays sénoufo, au nord de la Côte d’Ivoire. J’ai ainsi fait de mon premier livre un hommage aux masques.
Vous vous inspirez beaucoup des contes.
Je puise dans notre patrimoine culturel : des personnages mythiques comme Mamy Wata, ou encore le masque, ou un conte traditionnel que je réécrit et que j’adapte pour les enfants d’aujourd’hui. Grand-mère Nanan est un hommage à la grand-mère, elle aussi détentrice de nos traditions.
Vous faites aussi les illustrations.
Oui, et c’est un grand plaisir, une entière liberté de concevoir l’album du début jusqu’à la fin. Ça s’est fait aussi par hasard. Je ne suis pas un exemple de bonne dessinatrice. Je ne fais pas du dessin classique. J’ai commencé à dessiner comme ça et comme ça plaisait, j’ai continué. Mais il faut dire que ma mère était peintre et sculptrice.
Chaque album a une identité bien distincte.
Je trouve que c’est terrible pour un artiste de se répéter. Cela dépend aussi du sujet. Pour Grand-mère Nanan, il s’agissait de ma propre grand-mère. Je ne me voyais pas en train de la dessiner. Par contre, j’avais des photos que je voulais utiliser. Alors, comment allier ces photos à l’imaginaire et au dessin ? C’est en quelque sorte le sujet qui m’a imposé cette démarche. Pour Le Seigneur de la danse, j’ai puisé toute mon inspiration dans la culture sénoufo, en y apportant la couleur, la mise en situation.
Comment ont été accueillis vos ouvrages en Afrique ?
En général, assez bien. La Côte d’Ivoire se distingue par ses avancées : il commence à y avoir une habitude de lecture. Dans les supermarchés d’Abidjan, on trouve les livres de jeunesse qui ne sont plus cantonnés aux quelques librairies : les gens commencent à prendre l’habitude d’acheter un livre pour leurs enfants. Il y a aussi de plus en plus de titres, de plus en plus d’auteurs et d’illustrateurs qui envoient leurs travaux de l’extérieur de la Côte d’Ivoire.
Y a-t-il de plus en plus d’auteurs qui s’intéressent à la jeunesse, de jeunes auteurs ?
Je crois qu’on commence à comprendre l’importance de la littérature pour la jeunesse. On dit toujours que les Africains ne lisent pas, mais si l’on n’apprend pas aux enfants à aimer la littérature, à aimer le livre, à avoir un rapport agréable avec le livre dès leur plus jeune âge, ils associeront le livre à l’école. Ce ne sera jamais un plaisir pour eux. Dès lors, pourquoi achèteraient-ils des livres une fois adultes ? Le livre est aussi très important pour le développement affectif, intellectuel et culturel de l’enfant. Il y a des générations qui n’ont eu que des livres importés. Que pensent ces enfants ? Que leur culture n’a aucune valeur !
Quels échos avez-vous eu des enfants ?
Les enfants aiment énormément qu’on leur raconte des histoires et ils aiment en inventer eux-mêmes. Ils sont très sensibles à la poésie. Ecrire pour les enfants donne parfois des plaisirs bien plus grands qu’écrire pour les adultes. C’est une autre démarche, une autre façon de dire.
On pense facilement que la littérature jeunesse est un genre littéraire moins important que celle, »sérieuse », pour les adultes.
Absolument. En plus, quand on est femme et qu’on décide d’écrire pour les enfants, on pense que c’est naturel, que c’est normal. Beaucoup de gens pensent que la littérature de jeunesse est une sous-littérature, que c’est facile d’écrire pour les enfants. Mais on s’aperçoit très vite que la bonne littérature jeunesse est très exigeante. C’est comme pour la littérature en général : il y a de la bonne fiction et de la mauvaise fiction. Un bon livre pour la jeunesse est un livre qui dure.
Vous animez aussi des ateliers.
Oui, des ateliers d’écriture et d’illustration de livres pour la jeunesse. Le principe est d’aller dans un endroit demandeur de ce genre d’ateliers, où cette littérature est presque inexistante. L’idée est de faire travailler de jeunes illustrateurs et des auteurs, 12 à 15 en général. Parfois ce sont des auteurs plus confirmés mais qui n’ont jamais fait de littérature pour la jeunesse. Il peut aussi y avoir de jeunes auteurs. Ils découvrent parfois tout un aspect de leur culture, parce qu’on est obligé de faire un sacré défrichage du patrimoine culturel et des problèmes des enfants d’aujourd’hui pour trouver des thèmes qui pourront intéresser. Des ateliers ont ainsi été organisés à Haïti, au Rwanda, au Bénin, en Ile Maurice, au Tchad, au Mali…
Même si en Afrique, il y a peu de livres de jeunesse, en Occident on trouve toute une panoplie de livres faits sur l’Afrique par des Occidentaux.
Oui, ils arrivent aussi en Afrique. Mais c’est une autre vision de l’Afrique. Certains sont très bien mais ils sont souvent pleins de bonnes intentions. Ils se trahissent par des détails qui ne sont pas authentiques. Les histoires tournent souvent autour des animaux, de la nature. Les vrais problèmes ne sont pas abordés, ceux de l’Afrique contemporaine.
Quels sont vos projets pour vos prochains livres ?
J’en ai deux. Dans le premier, je vais essayer d’aborder un thème plus urbain et contemporain. L’autre, c’est une anthologie de poésie pour la jeunesse, un cheminement dans la poésie africaine, l’histoire de l’Afrique racontée par des poèmes.

///Article N° : 1045

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