Si la musique doit mourir

De Tahar Bekri

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Né en 1951 à Gabès en Tunisie, Tahar Bekri vit à Paris depuis 1976. Son œuvre, marquée par l’exil et l’errance, évoque des traversées de temps et d’espaces réinventés. Sa poésie est traduite en de nombreuses langues. Il vient de publier un nouveau recueil : Si la musique doit mourir.

Voici le nouveau Tahar Bekri placé d’emblée sous le signe d’un hommage à Mozart. Le lecteur entend à mi-mots, dans ce recueil de huit poèmes, ce que suggère le titre : la musique ne mourra pas. N’en déplaise à ceux qui ordonnent les campagnes de destruction des instruments de musique et à ceux qui souhaitent la disparition de toute trace de musique occidentale dans certains pays, comme l’indiquent les deux citations qui ouvrent Tombeau de Mozart. Le voyage et l’errance ont aussi leur mot à dire comme dans ce long poème intitulé Je te nourris absence où les souvenirs se composent, telle une petite musique intérieure qui ne peut pas mourir. Parfois, entre le temps vécu et le temps qu’il fait, l’accord semble parfait. Le poème C’est septembre, qui ferme le recueil, en est une illustration.
Ce sont d’abord des strophes de neuf vers posés, chacun comme un bouquet de fleurs au milieu de la page. En cette Année Mozart 2006, le poète les donne en offrande au musicien de génie. Dans ces strophes égrenées comme un chapelet, l’offrande est une prière : « Donne-moi tes notes pour alléger ma plume » (p. 13). Les idées de violence, de mort et de vide habitent le poète face à ce « désert rempli de tant de déserts » (p. 12).
La musique est un passage obligé pour dire, en poésie, l’harmonie du monde (1). Tout se passe comme s’il y avait un accord secret entre la poésie, la nature et la musique. Toute musique va de pair avec ses notes, ses tons et demi-tons. Un poème sans voyelle serait à l’image d’un monde sans vie. Il s’agit donc de sauver « les feuillets de l’opus/ébranlé dans la course aux cimetières » (p. 15). Car tuer l’harmonie entre la nature et l’art, ce que font les fossoyeurs de la musique, c’est faire subir à la nature et à l’humain une violence sans nom, celle des décrets et des idéologies. C’est déranger la place qu’occupe naturellement chaque élément. C’est oublier que toute vie est ordre et beauté et non pas « clameurs » et « coassements ».
La bêtise humaine peut être sans borne et le poète imagine un bestiaire où corbeaux, loups, vautours, aigles détruisent, armés de « griffes » ou de « crocs », ce qui donne un sens à la vie. Contre ces bruits insensés qui courent les rues là où « les orgues ont depuis longtemps tué l’orgue » (p. 14), le poète invoque le nom de chaque instrument de musique, leur donne vie, en accord avec son temps intérieur. Impossible donc de faire taire ce que le commun des mortels n’a pas créé. La musique n’existe pas seulement pour le bon plaisir des humains. Elle existe aussi pour l’enchantement de la nature, pour l’arbre et l’eau, pour le vent et le sable avec lesquels elle entre en correspondance.
Unité des sens
Et la femme est comme la musique. Elle a besoin d’être en accord avec elle-même, avec la lumière du jour et la beauté de son corps comme le dit ce poème au titre énigmatique : À la barbe du soleil de ton corps. L’énigme s’éclaire dès la lecture de la première strophe où les noms du voile sont déclinés : « Burqa Tchador Hijab Haïk Khimar Sari/Pour cacher le soleil sous le tamis » (p. 32). Emprisonnements et morts symboliques composent le lot quotidien de chaque femme qui reçoit ces injonctions : « Baisse les yeux/Enferme tes seins/Dans les geôles aux bras de fer/Et rêve que tu es née cendre ou poussière » (p. 33).
Ce recueil défend à merveille l’idée de musique par le nombre de vers dans chaque strophe, chaque poème formant une unité de sens qui n’est pas sans rapport avec les autres poèmes, morceaux d’un tout composé. Le rythme est visible et audible. Dans le poème Afghanistan, le premier vers « Si la musique doit mourir » donne son unité de sens à l’ensemble du recueil. Ce poème, composé de six strophes de dix vers plus un, repose sur le onzième vers, tel un édifice sur sa fondation. Ce onzième vers est le point d’orgue qui ici se termine par un point d’interrogation, seule ponctuation que s’autorise cette poésie.
Si la nature est ordre et harmonie, si elle ne peut se passer de cet accord avec elle-même, le poète lui accorde du temps comme accompagnement de l’errance, comme intensité des souvenirs. Tel est le cas dans Élégie en noir et blanc. Ce poème dédié à la mémoire du frère disparu évoque les souvenirs entremêlés de la nature et des saisons.
Un clin d’œil est fait au passage à Pablo Neruda (pp. 67-68). Quand l’errance reprend tous ses droits, la mer, ses vagues et ses oiseaux sont les premiers chemins empruntés. À moins que le poète ne visite d’abord son jardin secret. Il y croise ses arbres sous le soleil ou dans la neige : l’olivier et le palmier mais aussi le grenadier, le citronnier et l’eucalyptus. Puis viennent les tilleuls, les platanes et les saules en pleine ville, à Paris « Rue Saint-Jacques » ou « Sur les berges de la Seine » (p. 61).
Et la musique est toujours là, vivante, dans tous les lieux traversés par ce « Pèlerin de l’insondable/égaré sans relâche » (p. 64) comme ces instruments : harmonica, accordéon ou mandoline rencontrés nuit et jour, en toute saison.

1. L’idée de l’harmonie du monde (cosmos : défendue de Platon à Valéry en passant par Baudelaire) est fortement exprimée dans ces poèmes. Elle va de pair avec l’accord entre musique et poésie. Mais si la musique préexiste au musicien qui exécute des notes de musique en utilisant des instruments, la parole du poète préexiste-t-elle au poète ? Le poète compose le poème en empruntant à la musique rythme et sonorités plurielles…Tahar Bekri, Si la musique doit mourir, Neuilly/Seine, éditions Al Manar, 2006, 76 pages.///Article N° : 4641

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