Six pieds sur terre, de Karim Bensalah

Face à la mort

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Né à Alger d’un père algérien et d’une mère brésilienne, Karim Bensallah grandit à Haïti et au Sénégal avant de faire ses études universitaires à Paris. Il réalise des courts métrages, notamment avec le Collectif Tribudom dans les quartiers populaires de Paris et de sa banlieue, et travaille dans l’éducation à l’image. Six pieds sur terre, son premier long métrage sort le 19 juin 2024 dans les salles françaises. Son titre détourne celui de Six Feet Under, série HBO irrévérencieuse sur la quotidienneté de la mort.

Fils de diplomate qui a beaucoup voyagé, Sofiane (Hamza Meziani, découvert dans Nocturama de Bertrand Bonello) est un jeune de notre temps : culturellement partagé, il ne trouve sa place nulle part, rien ne le motive vraiment, sinon faire la fête. Un problème administratif le confronte à un risque d’expulsion : il lui faut urgemment un travail. Il se retrouve à travailler pour des pompes funèbres musulmanes, où l’on lave les morts. C’est le choc.

Karim Bensalah traite ce thème, qui aurait pu être convenu, avec une grande finesse. Face à la mort, Sofiane est bousculé. Une tension s’installe, qui va le pousser à s’interroger sur ce qu’il a dans les tripes.

La force de ce film initiatique est de ne pas en faire une leçon, de préserver une part d’humour, de laisser chacun, nous compris, progresser à sa façon. Sofiane conservera ses faiblesses et ses contradictions, en un mot son humanité. A l’heure où les Musulmans sont stigmatisés, il est salutaire de mettre en valeur la beauté, la simplicité de leurs rites funéraires. Les développements du récit et la pluralité des situations montreront que rien n’y est figé mais que chacun y est égal devant la mort, que le corps revient directement à la terre, en contact avec elle, sans besoin de s’acheter une splendeur.

C’est cette corporalité qui émeut, que Sofiane va devoir comprendre pour avancer. Confronté au mutique Hadj, magnifiquement incarné par Kader Affak, il lui faut ravaler sa salive et mettre ses jugements de côté. Il lui fallait cette rencontre pour se révéler, qui rebondit dans ses cours de théâtre et sa relation aux femmes. En lavant les morts, il apprend à les respecter, à respecter le monde. Le rythme du film l’accompagne, qui progressivement lui donne le temps nécessaire, de même que la bande-son, qui n’est pas spécialement arabisante. L’image ne garde plus que l’essentiel et la lumière s’impose.

Cette cohérence fait que cet enfant d’immigré agaçant nous parle et nous concerne, et que ce film ouvre notre sensibilité et s’inscrit dans nos mémoires. Que demander de plus en ces temps troublés ?

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