Sony Labou Tansi ou l’écrivain au miroir de son œuvre

ZOOM Sony Labou Tansi, une parole engageante

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Dans le cadre d' »Une année avec Sony Labou Tansi d’hier à demain » (1), de nombreuses manifestations ‒ rencontres, lectures, performances ‒ lui sont dédiées en France et en République du Congo à l’occasion des vingt ans de sa disparition. Du 23 septembre au 3 octobre 2015, la 32ème édition des Francophonies en Limousin a consacré une partie de sa programmation à celui avec qui l’histoire du festival s’est écrite dès le milieu des années 1980 par un « Parcours Sony Labou Tansi » composé de six rendez-vous. Retour sur deux d’entre eux à travers l’initiative de la Bibliothèque francophone multimédia (Bfm) de Limoges qui, le 25 septembre, a accueilli dans ses murs le spectacle Sony Congo et inauguré l’exposition Sony Labou Tansi, Brazzaville-Limoges Aller-retour.

« Mallot : Vous croyez que je suis un héros. Ben non ! Je suis simplement la réponse. Une réponse aller-retour. Vous croyez à la marche arrière n’est-ce pas ? Non, les hommes de mon calibre n’ont pas de marche arrière. Ils défoncent, ils cabossent. Vous vouliez me posséder, pas vrai ? Eh bien, je vous grille. Je suis imprenable. Imprenable, vous m’entendez ? »
Sony Labou Tansi, Je soussigné cardiaque

Orchestrés par Bernard Magnier (2) en tant qu’auteur de la pièce et commissaire de l’exposition, les deux événements se sont construits conjointement et comportent des résonnances qui, bien qu’ils ne soient pas destinés à aller de pair, peuvent donner l’impression d’un diptyque. Deux axes ont guidé leur conception : le décloisonnement et la dimension fleuve de l’écriture de Sony Labou Tansi.
Sony Congo ou la chouette petite vie bien osée de Sony Labou Tansi
Issue d’une commande du metteur en scène Hassane Kassi Kouyaté, la fiction documentaire à deux voix créée par Bernard Magnier met en scène l’auteur Sony Labou Tansi (Marcel Mankita) et un lecteur-passeur (Criss Niangouna). Le point de départ est la première quatrième de couverture de La Vie et demie laquelle indique que Sony Labou Tansi est né en 1947 à Brazzaville alors qu’il est originaire de l’autre rive du fleuve Congo. Cette erreur factuelle devient matière dans la fiction à raconter la vie de l’écrivain et la fulgurance d’une destinée météorite.
La pièce exploite la chronologie biographique comme fil dramatique et puise à une quarantaine de sources différentes tous genres confondus pour composer le tissage de ce dialogue imaginaire. Marcel Mankita prend exclusivement en charge des propos que Sony Labou Tansi a tenu dans ses entretiens ou dans sa correspondance alors que le texte porté par Criss Niangouna est de Bernard Magnier. La scénographie s’organise selon trois espaces : à cour le lecteur-passeur dans sa bibliothèque (fig.1) présente, questionne et s’adresse via les livres à l’auteur situé à jardin dans un espace métaphorique qui est celui des mots auxquels l’acteur prête vie et parole (fig.2) tandis que surgit au gré des anecdotes un espace central dans lequel les deux comédiens quittent leur rôle pour interpréter des fragments d’œuvres de Sony Labou Tansi selon un procédé de mise en abyme (fig.3). Créée et jouée au Tarmac en février 2014, la reprise a bénéficié d’un resserrement de l’espace sur la scène de l’auditorium qui produit une situation plus intimiste avec les spectateurs et tisse une complicité renouvelée dans le jeu des comédiens au moment des ruptures qui brisent l’illusion théâtrale. Joués avec une grande finesse et générosité, ces morceaux de bravoure au sein de la fiction documentaire mettent en lumière les différentes facettes de la plume sonyenne tour à tour véhémente, satirique, burlesque ou poétique à travers des extraits de Je soussigné cardiaque, Moi, veuve l’empire, Qui a mangé Madame d’Avoine Bergotha ou encore La Résurrection rouge et blanche de Roméo et Juliette et laissent percevoir avec beaucoup de facétie le double fond des choses.
Avec didactisme et par des images vidéo parfois illustratives, Sony Congo prend la forme d’une anthologie qui invite tout un chacun à parcourir et parcourir encore les pages d’une œuvre faite de méandres et replis dont la multiplicité n’a d’égale que le flux.
Brazzaville-Limoges Aller-retour
Familier de ce type de manifestations, Bernard Magnier a réalisé en 1984 une exposition sur les « Théâtres d’Afrique noire » à la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Georges Pompidou présentée la même année au centre culturel Jean Gagnant, à Limoges, pour la première édition du festival de la francophonie. Trente ans plus tard, c’est Sony Labou Tansi qu’il met à l’honneur entouré des scénographes Monique Pauzat et Jean-Michel Ponty.
Présentée dans le hall d’entrée de la Bfm, l’exposition est conçue comme un parcours scénarisé qui va à la rencontre de Sony Labou Tansi et de ceux qui ont accompagné son œuvre de 1970 à 1995 avec une ouverture sur des voix contemporaines qui témoignent de l’écho et de l’impact de cette intense production sur leur propre devenir d’écrivain ou d’artiste. D’une rapide contextualisation biographique, on passe de la poésie ‒ quatre recueils posthumes attestant des difficultés à être publié ‒ au théâtre puis au roman et à la création du Rocado Zulu Théâtre pour signifier un élan créateur pétri par un désir d’ouverture à l’autre du Concours théâtral interafricain RFI, aux éditions du Seuil jusqu’au festival des Francophonies en Limousin. Une dernière partie intitulée « Sony des autres » (Fig.4) décline à la fois les perceptions, jugements et contagions qu’il a produits au moyen de citations ou d’entretiens à écouter sous forme d’extraits vidéos (Henri Lopes, Emmanuel Dongala, Dieudonné Niangouna, Alain Mabanckou).
Si Sony Labou Tansi n’est pas présenté comme l’enfant prodige des Francophonies en Limousin, Bernard Magnier ayant soin de réunir les différentes facettes d’une œuvre-monde, l’accent est fortement mis sur l’aventure du Rocado Zulu Théâtre par les deux installations qui y sont consacrées, disposées au centre du hall (fig.5). Soulignant le lien étroit de la troupe au festival de Limoges et à son ancienne directrice Monique Blin qui l’a programmée de 1985 à 1989. Sept étapes présentent les œuvres théâtrales et éclairent le sens du titre géographiquement focalisé Brazzaville-Limoges Aller-retour. C’est d’ailleurs sous l’intitulé Sony Labou Tansi, du Congo au monde que l’exposition a été présentée dans sa forme réduite ‒ sans les manuscrits et documents du fonds Sony Labou Tansi conservés à Limoges ‒ à l’Institut français du Congo à Brazzaville du 8 mai au 15 juin dernier.
De cet itinéraire de création, apparaît en filigrane une œuvre sous le signe de l’émulation avec la fratrie des écrivains congolais au nombre desquels figurent entre autres Henri Lopes et Sylvain Bemba. L’importance du collectif au sein de la troupe, qui présente en 1985 La rue des mouches et L’arc-en-terre issus d’une écriture à plusieurs mains, explique par la suite les nombreux personnages qui habitent les pièces de théâtre signées Sony Labou Tansi. Quant aux compagnonnages avec les co-mises en scène de Daniel Mesguich, Michel Rostain ou Jean-Pierre Klein, ils confirment le souhait de créer à Limoges même, à la place des Francophonies, des « fraternités nouvelles ».
La déambulation rend compte aussi d’une conception de l’écriture qui excède les caractéristiques génériques. La section « Écrire dit-il » expose plusieurs citations, mots, lettres ouvertes comme celles à destination d’un coopérant ou à Dieu (fig.6). On observe alors que l’acte de parole prend la forme d’une adresse, d’une invective ou d’une prière toujours dotée d’une dimension performative qui vaut par son efficacité à toucher. L’encart « Quel Sony ? » est consacré aux différentes appellations auxquelles Sony Labou Tansi n’a pas manqué d’être rattaché du « Black Shakespeare » au « Molière africain » en passant par le « Rabelais noir ». Et Bernard Magnier de conclure : « À quand des « accents laboutansiens » chez un écrivain européen que l’on présenterait comme le « Sony Labou Tansi blanc » ou le « Sony français, italien ou anglais ? ».
Un des aspects le plus saisissant de l’écriture est peut-être son extension partout tout le temps. Sur le sol, au plafond, dans les présentoirs et sur les murs adjacents, cette rage de nommer laisse entrevoir l’ouvroir de l’écrivain, de signatures en pseudonymes et de dessins en cartographies, nous invitant à choisir l’oblique pour renouveler notre regard (fig.7) sur Sony Labou Tansi, auteur de La gueule de rechange. L’exposition des cahiers à petits carreaux, cartes postales, feuilles volantes, affiches, lettres est une manière de mettre en valeur la richesse du fonds Sony Labou Tansi réuni depuis 3 ans et accessible à la Bfm, pôle associé de la Bibliothèque Nationale de France pour le théâtre et la poésie francophones depuis 1996. Constitué du dépôt de plus de 60 textes manuscrits par les ayant droits de l’auteur, d’une vingtaine de tapuscrits de théâtre provenant du Concours théâtral interafricain RFI, il comporte aussi de la correspondance et des archives iconographiques par les dons de Monique Blin et de Bernard Banos-Roblès en cours de numérisation (3). La mise en valeur de ce fonds précieux qui contient de nombreux inédits explique l’activité éditoriale récente et l’effervescence des propositions scéniques qui embrassent pour mieux les faire entendre tous les mots de Sony.

(1)Programme de présentation résultant de rencontres entre artistes et chercheurs de toutes disciplines coordonné par l’ITEM/CNRS, le Festival des Francophonies en Limousin, la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges et la ville de Limoges.
(2)Critique littéraire puis directeur de la collection « Lettres africaines » aux Éditions Actes Sud, Bernard Magnier est aussi conseiller littéraire pour Le Tarmac, la Scène internationale francophone à Paris. Il correspond avec Sony Labou Tansi dès 1979 et le rencontre un an plus tard à Lomé, prélude d’une amitié qui durera jusqu’à la mort de l’écrivain.
(3)www.sonylaboutansi.bm-limoges.fr
<small »>Le spectacle Sony Congo sera présenté à l’EPCC Atrium (Martinique) les 14 et 15 janvier et à l’Artchipel ‒ Scène nationale (Guadeloupe) les 29 et 30 janvier 2016.
L’exposition Sony Labou Tansi, Brazzaville-Limoges Aller-retour est accessible à la Bfm de Limoges jusqu’au 24 novembre 2015 (visite guidée les 10 et 24 octobre à 15h).
Sur une initiative de la Coopération pour l’Éducation et la Culture (CEC), elle a été présentée dans sa version itinérante à Liège du 19 juin au 30 septembre et sera à Bruxelles du 5 au 30 octobre 2015.
Sony Congo sera joué aux Journées Théâtrales de Carthage les 20 et 22 octobre 2015///Article N° : 13247

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© Tarmac
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© Amélie Thérésine
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