« Je suis un auteur de BD, c’est mon destin »

Lire hors-ligne :

La bande dessinée malgache est l’une des plus importante du continent. Ce fut particulièrement le cas dans les années 1980, où le nombre de titres édités chaque mois tournait autour de la trentaine et était vendu à près de mille exemplaires. De nos jours, les auteurs malgaches continuent de publier malgré les difficultés économiques et l’instabilité politique. Rencontre avec l’un d’entre eux, passionné d’histoire et passeur de mémoire, Mamy Raharolahy.

Quels ont été vos premiers pas professionnels dans la bande dessinée ?

J’ai commencé à être édité un peu après la majorité de mes collègues, au milieu des années 1990, avec une BD: Ingalingalivola, inspirée d’un  conte malgache. Lors d’une exposition sur la BD j’ai été  repéré par une ONG allemande, DVV[1], qui cherchait un dessinateur réaliste. Le patron de l’ONG m’a proposé de m’éditer puis de travailler pour eux. Ce fut le début de ma carrière professionnelle.

Et avant cette époque, quel a été votre parcours ?

J’ai fait des études d’économie et sociologie mais ce n’était pas mon truc. Après, j’ai fait un peu de tout. J’ai travaillé en particulier comme magasinier dans une usine. Je faisais des horaires de nuit, ce qui me permettait de travailler à mes BD en parallèle. J’avais déjà été publié précédemment au début des années 1990 dans un album collectif  d’auteurs africains sur le thème de l’environnement : Au secours ! publié par la maison d’édition Segedo[2]. J’avais terminé deuxième du concours qu’ils avaient lancé. Plus tard j’ai eu l’opportunité de venir en France, et j’en ai profité pour rencontrer le patron de Ségédo qui m’a confié un autre travail : une BD de huit planches scénarisée par Serge Saint-Michel dans la revue Caramboles, destinée aux jeunes de l’Océan Indien. Puis, je me suis mis à mon compte et j’ai commencé à travailler pour des ONG comme illustrateur et aussi comme bédéiste quelque fois.

Votre collaboration avec la DVV s’est arrêtée là ?

J’ai fait aussi une autre BD qui était l’adaptation d’un conte du sud de l’île pour la DVV: Kotombita sy ilay Hazo Mahagaga. L’album était distribué gratuitement par l’ONG, notamment avec l’appui du WWF car il mettait en valeur la faune et la flore du grand Sud malgache. La DVV a quitté le pays maintenant, mais j’ai travaillé avec eux jusqu’à leur départ à la fin des années 90 en illustrant des livres, des affiches, des prospectus, etc.

Et qu’en était-il de votre carrière dans la BD ?

Durant ces années-là, j’ai surtout concocté mes projets personnels dans mon coin, car cela prend du temps, vous savez… Et en parallèle, je faisais des BD de commande, en particulier pour une autre ONG qui œuvrait pour la protection  de l’environnement.  On appelle cela des BD institutionnelles, cela permet de s’en sortir et de gagner sa vie. Tout le monde fait cela ici.

Vous n’avez pas renoncé à sortir d’autres œuvres plus personnelles ?

Ah non, bien sûr ! J’ai sorti mon troisième album personnel, Prince Rakoto[3], en 2001-2002. Depuis cet album a connu quatre éditions successives. Ce fut ma première BD historique. Puis, on m’a contacté pour travailler sur Beniowski, un aventurier polonais qui a essayé de coloniser Madagascar pour le compte du roi de France au 18ème siècle. J’ai déjà fait le premier tome, le deuxième est en route. J’ai fait dernièrement Le fils de la forêt, un conte que j’ai inventé et qui traite des premiers contacts entre les malgaches et les étrangers, en particulier à l’époque de la traite. J’ai inventé un personnage qui est l’archétype du héros solitaire, sauf que celui-ci est malgache. C’est un mini-album de 16 pages en auto-édition. J’ai aussi eu un projet très intéressant avec le lycée français en 2015, il s’agissait de dessiner une histoire en partant de différents scénarios concoctés par des groupes de jeunes autour du thème de la Première Guerre Mondiale : Les Naufragés du Djemnah. Enfin, je travaille à un autre projet de commande sur un combattant de la deuxième guerre mondiale qui est toujours vivant et qui aura 100 ans cette année. Cela se fait également en collaboration avec le lycée français mais je suis très libre sur le scénario.

Vos derniers albums sont tous auto-produits…

Oui, en effet, hormis ceux sortis avec la DVV et le partenariat pédagogique avec le lycée français. L’auto-édition se fait encore beaucoup à Madagascar, même si ce n’est pas l’idéal pour deux raisons: on doit jouer l’homme-orchestre pour l’ensemble de la chaine et c’est parfois difficile, mais surtout cette situation est due  au fait qu’il y a un manque  d’éditeurs plus « audacieux » à Madagascar,  comme au début de la « Librairie Mixte », ou des années 80. Les auteurs, et pas seulement les bédéistes,  sont obligé d’y avoir recours pour faire connaître leurs œuvres. Pour ma part, J’essaie d’améliorer la présentation à chaque fois. Par exemple la dernière version de Rakoto était en couleurs. Si tu n’évolues pas, tu tombes. On n’a pas le choix car – je me répète – il n’y a pas ou plus d’éditeurs de bandes dessinées ici.

Vous vous êtes spécialisé dans les BD historiques ?

Je le fais par goût, par passion. A une époque j’ai vécu en France et je me suis rendu compte à cette occasion que j’étais avant tout malgache, que j’avais ma propre culture. C’est à mon retour que je me suis lancé dans la BD en autodidacte, avec l’envie de raconter mon pays, son histoire et ses contes, tout cela dans ma langue. Je collabore beaucoup avec un ami, Gérard Rakotondrazafy, avec qui on a travaillé sur un livre, Rois et Reines de Madagascar. C’est un documentaliste accompli et il m’aide beaucoup. C’est un peu mon mentor dans le domaine, quand j’ai des besoins je vais le voir. On a même fait une BD ensemble sur Anôsy – c’est-à-dire Fort Dauphin[4] – avec lui et Didier Mada BD[5], une commande de l’historien J.A. Rakotoarisoa à partir de sa thèse intitulée :Mille ans d’occupation humaine dans le Sud Est de Madagascar (éd. Harmattan).

Beaucoup de titres sortent en langue malgache ce qui est rare en Afrique

Ah bon ? Mais chaque contexte est différent. La plus part  de mes BD ont deux versions : français et malgache car nous avons aussi une langue à défendre. La dernière version de Rakoto est d’ailleurs sortie dans trois langues : français, anglais et malgache. Je me débrouille en anglais mais me suis fait aider par mon père qui le parlait mieux et une amie américaine.

Dans les années 80, la BD malgache était très populaire parmi la population, les ventes étaient fortes et les titres sortaient en nombre, qu’est ce qui peut expliquer la désaffection actuelle ?

C’est vrai, au début des années 1980, au moment de la fermeture  du pays à l’étranger[6], les BD comics importés ( Bleck le Roc, Zembla etc.) qui avaient fidélisé un bon nombre de lectorat, avaient disparu du marché. Certains auteurs de BD malgaches  ont pris le risque de devenir également éditeurs pour combler ce vide, et ont connu un succès quasi immédiat auprès d’un public malgache soudain avide de nouveautés. La suite logique fut l’extension du marché (une trentaine d’éditeurs étaient actifs durant ces années). A cette époque-là, les auteurs vivaient vraiment à l’aise car le public suivait. Puis au début des années 90, du fait de la crise politique et économique, tout cela s’est arrêté. Selon moi, l’une des raisons pour laquelle, la BD n’a plus marché à la fin des années 80, en dehors du contexte politique et économique, est aussi dû au fait que l’on n’a pas renouvelé le genre. Les scénarios n’ont pas changé entre le début et la fin des années 80 et les gens se sont lassés de cette répétition. D’autant que la vidéo arrivait dans le cercle familial dans les années 90. C’était animé, il y avait de la couleur, etc. On organisait dans les campagnes des séances de vidéos qui avaient énormément de succès. Les gens se sont détournés de la lecture et des BD en particulier, car cela nécessitait un effort. Et puis le manga est arrivé, il y a eu un regain d’intérêt pour le 9ème art, mais plus pour ce qui se produisait sur place où les styles étaient largement dépassés.

Y-a-t-il encore un marché de la bande dessinée à Madagascar ?

Ecoutez ! Je fais partie d’une association Ambatonamelankafatra[7] qui regroupe des auteurs de BD de la vieille garde, celle des années 1980, et des associations de  jeunes dessinateurs (Tantsary, Haisary). On s’est rendu compte que l’âge d’or n’allait plus revenir. Donc on s’est donné comme ambition de faire revenir le goût de la BD à Mada. On encadre des jeunes aussi bien en dessins qu’en scénario, car il n’y a pas d’écoles du genre dans le pays. On essaie de relancer le marché autour de la BD. On a déjà organisé trois éditions d’un mini-festival, parallèle à celui de Gasy bulles[8], avec nos propres moyens. La dernière édition a eu lieu en 2016, la prochaine aura lieu cette année, au Rarihasina du 28 Novembre au 05 Décembre. Dans ce cadre-là, on a édité quelques livres, 4 ou 5, à une vingtaine d’exemplaires…. On a aussi réédité la première BD malgache en 2016, Ny ombalahibemaso, même si on s’est retrouvé confronté à un problème, à savoir l’incapacité de retrouver les descendants de l’auteur pour qu’ils puissent toucher des droits. Lors de la dernière édition, plein de lecteurs des années 80 sont venus en masse en nous demandant si on ne voulait pas rééditer d’autres titres. On est donc en pleine réflexion pour refaire cette expérience et mettre en place un réel programme d’édition. On a déjà du matériel. Mais cela demande du temps et de l’énergie pour partir à la reconquête du public. Mais c’est pas grave, même si on a tous des cheveux blancs, on fera comme les irréductibles gaulois, on résistera. Stratégiquement, la BD est une voie intéressante pour relancer le goût de la lecture chez les jeunes, car ceux-ci ne lisent pas beaucoup. D’autant qu’il n’y a pas beaucoup de livres qui sortent à Madagascar…. Et puis, il y a encore un lectorat car – je me répète – quand on organise notre salon, il y a beaucoup de gens nostalgiques qui viennent nous voir, mais aussi beaucoup de jeunes. Il faut dire qu’on édite aussi une nouvelle génération de bédéiste dans notre association. Donc, on se dit qu’il y a toujours un lectorat potentiel.

Pourquoi ce choix de rééditer Ny ombalahibemaso ?

On a quelques BD produites par des européens avant Ny ombalahibemaso , mais on n’en a pas de traces : Sandy, Gallieni mon ami… Des exemplaires doivent bien exister quelque part mais c’est un mystère. Et puis c’est la première BD authentiquement Malgache et sans doute africaine, elle est sortie en 1960. Par la suite, et durant plus de dix ans, il n’y aura plus grand chose hormis  dans les années 70, quelques strips, des gags, des planches isolées dans les journaux. On est très fier de cette publication et souhaitons le faire savoir. On en a sorti une vingtaine d’exemplaires puis des réimpressions par la suite en fonction des demandes et des besoins exprimés.

Malgré les difficultés, pourquoi continuez-vous ?

C’est une passion. Je vis de la BD. Je fais peu d’autres choses, quelques affiches de temps à autres mais c’est tout. Je suis un auteur de BD, c’est mon destin.

 

Entretien réalisé par Christophe Cassiau-Haurie

Le 7 juin 2018, Tananarive.

[1] Institut für Internationale Zusammenarbeit des Deutschen Volkshochschul-Verbandes ou Institut de Coopération Internationale Allemande pour l’Education des Adultes,
[2] Ségédo était l’éditeur des revues Carambole, Kouakou et Calao, très populaires sur le continent africaine entre 1965 et 1998.
[3] Prince Rakoto, futur roi Radama II, fut assassiné après deux ans de règne en 1863.
[4] Fort Dauphin, appelé maintenant Tôlanaro, est la ville la plus ancienne de Madagascar et la première tentative de colonisation française au 17ème siècle.
[5] Auteur de BD Malgache vivant en France.
[6] Madagascar a connu la « malgachisation » de 1972 à 1984, période durant laquelle, le pays s’est fermé aux influences extérieures.
[7] Trad. La Pierre qui Témoigne d’un Message
[8] Gazy bulles (trad. Bulles malgaches), organisé depuis 2008 au mois de juin, est le principal évènement autour de la bande dessinée à Madagascar.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

2 commentaires

  1. Super entretien, comme toujours, bravo Christophe ! Cela me donne très envie de découvrir ce que fait Mamy Raharolahy. Est-ce qu’il vient parfois à « Quai des Bulles » à Saint-Malo ?

    • Cassiau-Haurie le

      Bonjour Christine, non, il ne voyage guère en Europe. Mais il y aura un stand de la collection L’harmattan BD, cette année à Saint Malo, comme l’an dernier.

Laisser un commentaire