Table ronde animée par Daniel Maximin

"Nos identités n'ont de sens que parce qu'elles font fruit"

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L’année 2008 a été proclamée « Année européenne du dialogue interculturel » par le Parlement européen et le Conseil. Elle a été lancée par un colloque qui s’est déroulé au siège de l’Unesco à Paris, les 13 et 14 mars où le poète, romancier et essayiste, Daniel Maximin a animé une table ronde qui avait pour thème « Diversités culturelles et construction européenne ». Né en Guadeloupe, il est chargé de mission à l’inspection générale pour la promotion de la diversité culturelle au Ministère de la culture et de la Communication. Régulièrement sollicité sur les enjeux du dialogue interculturel et de la diversité culturelle, il a notamment participé en décembre 2007 au 3e Colloque International Chantier Sud Nord (1) qui posait la nécessité d’inventer de nouveaux outils pour promouvoir efficacement la diversité culturelle au sein de « nouveaux espaces de solidarité ». Voici l’essentiel de son intervention.

Une identité du monde
Nous sommes dans un monde que nous résumons à la mondialisation qui plaît dans les capitales mais pause beaucoup d’angoisses aux gens du monde de l’art et de la création.
Au fond, la mondialisation construit un monde des identités dans lequel nous avions traditionnellement l’habitude de nous situer : chaque village, chaque pays, chaque frontière, chaque région s’inscrivait dans une identité qui avait pour définition d’être l’inverse, en tout cas différente de celle du village ou du pays d’à côté.
De ce point de vue-là, la politique des États, la politique mondiale a longtemps été une politique de protection de ces identités et de ces frontières ou au contraire de conquête d’autres identités pour s’enrichir.
Il y aurait aujourd’hui – mis en avant par certains philosophes – une identité du monde, une identité mondiale. Le temps du monde a fini par être réalisé par la guerre, par un système économique qui fait que, d’où que l’on soit, on est embarqué dans le même monde dont on a l’impression que les finitions sont terminées.
Du coup, toutes les théories d’uniformité et d’unicité reviennent de plein droit et nous avons à nous positionner entre diversité et spécificité.
L’impérialisme ayant été réalisé, l’identité qui a servi à conquérir et à détruire étant dominante, nous jouissons du système sous la direction de ceux qui l’ont conquise. Dans ce contexte, l’art devrait peut-être consister à essayer de faire un peu de folklore pour se souvenir des différences passées.
Les politiques et les actions de ceux qui luttent contre cette uniformisation ne vont évidemment pas dans ce sens et dans un monde comme dans l’autre, elles sont toujours dans une contestation de ce que l’on veut imposer à l’homme.
Imposer à l’homme son identité c’est faire en sorte que les cultures résistent à l’intérieur de chaque pays, de chaque village pour aller vers l’autre, pour faire du proche et non pas de l’altérité.
Aller vers l’autre dans un monde mondialisé, uniformisé, c’est au contraire promouvoir les diversités culturelles. Encore faut-il bien s’entendre là-dessus…
L’affirmation de proximité avec l’autre
On nous a proposés il y a quelque temps, une diversité culturelle qui pourrait se résumer aux clichés des publicités de l’enseigne Benetton sur le thème récurrent de « United Colors ». Au-delà de ce qu’il peut y avoir derrière et de que l’on peut en penser, on peut s’arrêter sur ce que ce genre de publicité propose comme forme de la mondialisation.
Il s’agit de montrer des gens différents : un noir, un jaune, un blanc, un bleu – peu importe la couleur – qui s’acceptent et qui acceptent la différence. Mais cette acceptation de la différence est donnée par le fait qu’ils sont tous habillés pareils. Le message véhiculé consiste à dire que la différence de l’être ne compte plus puisque la représentation de l’être est acceptée dans le fait que nous sommes tous vêtus de la même façon.
Arlequin prône évidement l’inverse. Il est celui qui au contraire refuse cela en mélangeant le vert, le rouge, le jaune pour faire quelque chose qui sera mon être et que je revendique comme tel, au lieu de cacher ma couleur derrière quelque chose.
Nous avons tous tendance à penser – et c’est quand même très symptomatique – que la tolérance, l’égalité, l’acceptation des choses de l’autre, consistent à l’assigner dans son altérité, à revendiquer une espèce de tolérance culturelle et à affirmer : « oui il y a des différences, surtout gardons-les ! »
On n’est ni noir, ni blanc, ni rouge, ni ceci, ni cela. Il y a une humanité profonde derrière chaque être dont la peau ne serait que le masque. Or, c’est le seul masque que l’on ne peut pas enlever, autrement dit, c’est la garantie humaine, la garantie de l’être et c’est parce que nous avons ces différences que nous pouvons nous percevoir dans une singularité.
La peau est un masque qui cache l’unité commune, la chair commune que nous avons et qui ne peut s’exprimer que dans l’affirmation de proximité avec l’autre et non pas dans la différence ou la ressemblance absolue.
C’est le rôle de l’art ! C’est ce que nous faisons à chaque tentative théâtrale, musicale, picturale etc. Nous essayons de promouvoir une singularité qui a quand même pour conséquence d’être perceptible par l’étranger, d’être perceptible pour celui qui ne la connaît pas.
Comment sinon pourrions-nous encore vibrer à des choses datant d’une autre époque ou venant d’un ailleurs qui nous soit totalement étranger ?
La nécessité du déplacement
La « victoire » de cette mondialisation, cherchons la aussi dans le domaine du spectacle. Le spectacle artistique, le spectacle théâtral est dépassé par un autre spectacle qui est ce que nous devons appeler la société du spectacle. Les formes du spectacle ont été reprises par les dominants et aujourd’hui, le pouvoir consiste, non pas à être pouvoir, mais à se montrer pouvoir.
Pendant très longtemps, le pouvoir a consisté à se cacher. Qu’il fut de droit divin ou acquis par la force, il tirait sa puissance du fait qu’il n’avait pas de représentation ; il était irreprésentable.
Nous sommes aujourd’hui dans une époque radicalement différente où au contraire, on le voit à tous les niveaux, le pouvoir consiste à dire que l’on en a.
De ce point de vue-là, on aboutit, en référence à Guy Debord, au capital qui se fait image. Le pouvoir se fait image et ce qui était non représentable devient l’essentiel de la représentation. On le voit dans le cinéma, dans les médias, dans les programmes télévisés où la représentation permanente est exigée.
Il y a comme un impérialisme de la société par rapport à l’art qui avait pour fonction première de contester et non pas d’être simplement une représentation de ce qu’il est.
Or la représentation de ce qui est, domine aujourd’hui dans les industries de la représentation.
Cela aboutit à une réification du culturel qui devient un excellent mode pour représenter ce que la société dominante veut montrer. Le culturel a longtemps été le marginal alors qu’aujourd’hui il est devenu essentiel, puisqu’il s’agit de représenter. Il est donc devenu essentiel comme lieu de pouvoir.
Ce n’est pas étonnant que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) soit très fortement intéressée par les industries culturelles. Et la grande lutte pour la déclaration de l’Unesco sur la diversité culturelle comme spécificité, ce qui nous fait combattre, c’est justement qu’il y a là une bataille fantastique qui consiste à éviter que le spectacle de l’art soit simplement une représentation de la société du spectacle et de la société du pouvoir.
On sait bien que le combat n’est pas simple parce qu’il ne s’agit pas d’exclure l’art, il s’agit au contraire de l’intégrer beaucoup plus au service de la représentation sociale.
Ce que nous pouvons faire relève toujours du déplacement : non pas renier le rapport au social, non pas être dans la tour d’ivoire de l’artistique, mais déplacer perpétuellement les choses.
Tout ce qui est de l’ordre du spectacle vivant, du déplacement aisé, du rapport au corps de l’être humain qui porte sa singularité à travers son geste artistique de peintre, de musicien etc. est décrit par cette récupération de la culture dans sa dimension qui serait uniquement patrimoniale.
Ce n’est pas étonnant que depuis pas mal de temps, tout ce qui relève du patrimonial soit récupéré par le pouvoir, par la représentation de ce que l’on est. Que d’Abou Dhabi au Louvre, en passant par les grands travaux dans le cas de la France – et ce n’est pas critiquable – on voit que les sociétés qui se cherchent ont besoin de pérenniser les choses. Elles se cherchent dans le passé, dans la sculpture, dans les représentations qui peuvent offrir la garantie du non-déplacement.
Si on prend le cas de la France, la Bibliothèque nationale François Mitterrand, le Musée du quai Branly, ou bien Beaubourg, témoignent de cette idée paradoxale dialectique – ce n’est pas une condamnation – du recours au plus moderne pour représenter ce qu’il y a de plus premier et de plus ancien.
Est en œuvre cette idée d’essayer de scinder dans la dimension de l’art, dans la dimension de la culture, quelque chose qui pourrait être encore figé dans des identités spécifiques, dans une complémentarité entre les choses mises les unes à côté des autres. Un peu comme si on prenait l’Asie, l’Amérique, l’Afrique etc. et qu’on les donnait à voir en partant du principe que le geste du donner à voir, serait déjà la garantie de la tolérance.
La grande illusion contemporaine
Ce que nous oublions, c’est que ce n’est pas ça qui fait la réalité y compris du geste artistique et de la création, mais c’est le déplacement. C’est-à-dire la rencontre, tout ce qui va se passer dans l’entre deux et dans le conflit même entre les choses.
Si je prends l’exemple du Musée du Quai Branly, la tentative qui est faite pour ne pas simplement juxtaposer des objets anciens au nom de la tolérance des créations de l’humanité,
en faisant appel au spectacle vivant de l’oralité, de la musique etc., évite de tomber dans le piège d’enfermer ces créations dans un grand tombeau universel (2).
Par rapport à cette question, qui souligne l’importance de toute la dimension de l’oralité, d’enjeu du corps et pas seulement des enjeux purement patrimoniaux, doit s’imposer ce que j’appellerais le discours direct individuel. Le comédien est là. Il est dans son corps, il est dans son être et c’est cet enjeu-là qui fait à la fois l’angoisse et la force du spectacle vivant. Or, nous sommes aujourd’hui, notamment avec le public, devant – je schématise – le temps du sms et du tchach, c’est-à-dire celui où nous avons l’impression que chacun peut être maître de sa communication à travers ces outils que sont l’ordinateur, le téléphone portable etc. La jeunesse vis-à-vis de la culture a l’illusion d’être dans la communication alors qu’elle l’est de moins en moins car ce que ces techniques nouvelles renient et que justement l’art ne renie pas, c’est le rapport à l’espace et au temps. Nous vivons comme si le temps et l’espace n’existaient plus. Le langage, comme quelque chose où nous devons affronter une différence par rapport à l’autre à travers la traduction, n’existe plus.
Nous nous situons dans le langage commun, l’anglo-américain, que nous rencontrons un peu partout, mais aussi celui du sms et autres modes d’échanges qui font que nous avons une langue commune très simple, permettent de communiquer directement.
Là ou c’est très dangereux et très intéressant à affronter artistiquement, c’est que cet état de fait donne l’impression de résoudre des questions que l’art résout, celles par exemple de la singularité et de l’intime. On a l’impression que dire je t’aime en l’écrivant J.E.T.M et en l’envoyant avec un portable à quelqu’un que je ne vois pas, qui ne me voit pas, alors que mon corps agit dans ce dire, me facilite l’intimité.
Et c’est la grande illusion contemporaine par rapport à toutes ces questions parce qu’en réalité, dans ce cas-là, il y a quelque chose du discours qui ne passe pas. Seul l’affrontement du corps, des sensations, de tout ce que l’on ressent, permet la réalité de la transmission.
Or il n’y a guère plus que le spectacle vivant qui permette de revenir à cela parce que le monde dans lequel nous sommes nous donne l’illusion d’être tout près les uns des autres et d’être dans un temps totalement rapproché grâce aux machines. C’est de l’anti-artistique et par rapport à cela, l’enjeu de nos responsabilités est d’autant plus grand.
L’art ne fait pas semblant
L’art permet la prise de parole. Et cette parole est tuée dans le flot de communication dans laquelle nous sommes tous, parce qu’elle n’est plus accompagnée par ce qui lui donne sa puissance, sa force et sa vérité, c’est-à-dire l’être qui l’exprime, la présence, l’enjeu, la mise en je et la mise en enjeu. Autrement dit, c’est le théâtre
Il ne s’agit pas de prendre de l’altérité avec son mail pour fabriquer quelque chose qui aurait une originalité et dont l’éthique serait simplement fondée sur le respect de l’autre !
Il ne s’agit pas de respecter l’autre ! Il s’agit d’aller chez l’autre et de voir l’autre en soit. Et, à partir de cette rencontre qui est à la fois angoissante et à la fois un jeu, nous devons aller vers ce qui me semble être la seule manière de nous opposer aux défauts de cette mondialisation, c’est-à-dire la quête du proche en nous et chez nous.
C’est la définition même de ce que fait l’art : un jeu avec le temps, avec l’espace qu’il prend en compte en existant avec l’idée de la séparation de l’espace et du temps.
L’art ne fait pas semblant de dire « je parle donc je suis compris ».
L’obscurité et la complexité de l’oralité sont là pour nous dire la difficulté alors que nous sommes dans un monde qui veut nous montrer, au contraire, la transparence absolue du temps et de l’espace.
Ce n’est pas un hasard si les arts du corps, comme les arts de l’oralité par exemple, sont peut-être les plus contestés aujourd’hui ! Ils sont ceux qui sont le plus en danger, parce que la chape du mode patrimonial, qui est parfois là aussi pour nous donner l’illusion de la pérennité, nous angoisse. L’enjeu du corps et l’enjeu du langage doivent se poser à nous.
Nous sommes quand même dans une grande avancée parce que nous avons compris avec cette mondialisation que les identités qui avaient été fondées sur la racine sont des identités qui n’ont de sens que parce qu’elles font fruit.
C’est-à-dire que la dialectique entre la racine et le fruit est ce qui nous constitue, ce qui constitue l’art, bien qu’on ait essayé, pendant très longtemps, de nous enfermer uniquement dans l’origine, dans la racine. Alors que la nature même du fruit est d’emmener la racine, de partir ailleurs, d’être une offrande, l’offrande de ce que la racine a fait. Sans lui, elle ne serait rien.
Cette dimension profonde de la création artistique est un enjeu éthique fondamental de notre époque : prendre l’œuvre comme un fruit qui ne sait pas ce qu’il fera ; qui passe l’hiver de la création, c’est-à-dire qui part de la mort, qui part de l’absence pour dire que peut-être quelque chose peut être créé, me semble être la voie à suivre pour ne pas nous enfermer dans la précaution des tours d’ivoire culturelles. Nous avons à affronter ce que chaque époque a d’ailleurs affronté, sauf que la nôtre est confrontée à cette question du proche qui est là parce que l’autre n’est plus.

(1) Du 28 au 30 novembre 2007,au Théâtre du Versant, à l’initiative de son directeur Gabriel Rabas et Adama Traoré, directeur de l’Association Culturelle Acte Sept de Bamako
(2) : en 2006/2007, le Musée du Quai Branly avait présenté l’exposition Qu’est-ce qu’un corps et avait invité des artistes reconnus sur leur rapport au corps dans l’élaboration de leur création : la chorégraphe Karine Saporta, l’écrivain Hélène Cixous, la cantatrice Natalie Dessay, et le metteur en scène et cinéaste Patrice Chéreau.
///Article N° : 7467

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