entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Daniel Maximin

Paris, 11 février 1998
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Pour le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en France et dans les colonies françaises, nous avons tenu à ouvrir ce dossier en donnant la parole à l’écrivain antillais Daniel Maximin, chargé par l’état français des célébrations officielles

Dans les documents traitant de la commémoration de l’abolition de l’esclavage que vous m’avez remis, cette phrase de Fanon :  » ne pas être esclaves de l’esclavage qui déshumanisa les pères  » revient comme un leitmotiv. Cette devise répond t-elle à une philosophie personnelle ou est-ce l’esprit général de la commémoration ?
Pour moi, c’est l’esprit général de la commémoration. L’esclave était une victime de l’esclavage mais aussi un combattant de la liberté. L’héritage laissé par l’esclave est ainsi un héritage de refus de l’oppression. Il s’agit donc moins de remémorer l’oppression et le malheur que le travail de la mémoire créatrice, la mémoire résistante des esclaves qui a permis l’abolition de l’esclavage, la victoire de la liberté. C’est l’expression de ce travail lent, difficile, courageux, parfois lâche, parfois désespéré, de la liberté sous toutes ses formes qui doit être recherchée, ne serait-ce que parce qu’il a été occulté. Aujourd’hui, la principale trace de cette histoire, ce sont les enfants de l’abolition : un monde a été créé, des cultures, des modes de pensées sont nés en tous domaines dans la sphère caraïbe et l’Océan Indien.
Vous vous proposez donc de mettre l’accent sur les aspects positifs de l’esclavage ?
Non ! Ce n’est justement pas l’esclavage qui a aboli l’esclavage ! C’est la résistance à l’esclavage. Quand on est sur une île déserte, on cherche à se nourrir pour ne pas mourir. Il faut recréer, vivre ensemble. Ce qui a donné la culture, c’est la résistance à l’esclavage, et non l’esclavage. Le violon que l’esclave jouait pour le maître, forcé et contraint, le tambour qu’il jouait et que parfois on lui interdisait… Tous ces instruments, quelque soit d’ailleurs leur origine (asiatique, africaine ou européenne), sont devenus entre les mains de l’esclave des instruments de la liberté.
Pour vous, la notion de résistance est donc cardinale ?
Oui. C’est de là que nous venons ; sinon, nous serions des hommes perdus, sans conscience. C’est grâce à cette résistance que nous sommes présents au monde. La Caraïbe et l’Océan Indien ont quelque chose a apporter au monde et c’est cela qu’il faudrait sans cesse montrer, épisodiquement à l’occasion du cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage, mais le reste du temps aussi ! C’est la vie qui compte ! Cette commémoration peut être un prétexte pour mettre l’accent sur ce qu’ont à dire, à proposer, ces enfants de l’abolition que sont les enfants de l’Outre-Mer des Caraïbes et de l’Océan Indien. D’où l’importance des manifestations culturelles de ces huit mois, d’avril à décembre, qui témoigneront, à travers les pratiques artistiques, artisanales, culturelles créoles, premièrement comment ils se sont constitués et ce qu’ils font, et deuxièmement ce qu’ils ont à dire au reste du Monde, aux enfants de l’an 2000.
Vous semblez ne mettre l’accent que sur la résistance intérieure, au sein du monde Caraïbe, et négliger celle de l’hexagone menée par des hommes comme Victor Schoelcher ?
C’est une alliance avec les abolitionnistes et ceux qui en Europe luttaient pour la liberté tout court qui a conduit à la Révolution de 1848 et à l’abolition de l’esclavage. Des contradictions au sein même de l’Europe faisaient que là aussi on trouvait oppresseurs et opprimés, souffrances et barbaries. On observe régulièrement des conjonctions de luttes débouchant sur des victoires comme l’abolition de l’esclavage. La première abolition était liée à la Révolution de 1789. La deuxième, celle de 1848, suivait les pétitions des ouvriers de Paris qui demandaient l’abolition de l’esclavage dans leur propre révolte contre l’oppression.
Vous insistez volontiers sur la notion de citoyenneté. Qu’entendez-vous par là ?
L’esclavage a été deux fois aboli, en 1794 et en 1848, par des révolutions voulant appliquer la liberté et l’égalité par la Citoyenneté dans la République. L’esclave qui la veille était un objet est immédiatement devenu un citoyen de la République. On n’est pas passé par des définitions ethniques ou héréditaires, nationales ou anthropologiques, religieuses ou économiques… On aurait pu imaginer toute autre forme de sortie de l’esclavage : du retour en Afrique jusqu’à constituer une catégorie seconde de gens qui auraient été les anciens esclaves… La Révolution qui, face aux résistances, a pris le décret d’abolition a, dans sa rigueur démocratique, instauré une égalité formelle complète : la Citoyenneté.

///Article N° : 300

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