Aimé Césaire, frère volcan de Daniel Maximin

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Un témoignage poétique. Le romancier, poète et essayiste Daniel Maximin partage, dans son ouvrage Aimé Césaire, frère volcan, un regard complice sur l’auteur et homme politique martiniquais dont on célèbre, en 2013, le centième anniversaire de sa naissance. Une introduction-hommage à l’œuvre d’Aimé Césaire.

« Au lieu de me raconter ce que moi j’ai voulu créer dans une œuvre, raconte-moi plutôt ce que toi tu as su en retirer ». Cette phrase en préface à l’œuvre de Daniel Maximin n’est pas fortuite. Elle illustre pleinement l’intention de l’auteur guadeloupéen : écrire non pas une biographie mais un portrait-hommage à Aimé Césaire, son aîné dans la littérature, son ami et complice. Daniel Maximin parvient pourtant, à aller au-delà du témoignage. Avec Aimé Césaire, frère volcan, il enfante d’une œuvre poétique, avec pour objet le portrait pudique du père de la « négritude », parsemé de passages pertinemment choisis du parcours artistique de ce « frère volcan », qui « éruptionne sans rendez-vous ».
Le Cahier en héritage
Pour fil rouge, il choisit la chronologie d’une vie, la sienne et interpelle dès les premiers mots son aîné. « Ton livre de mon âge a nourri de naissance nos enfances voisines ». Naviguant ainsi entre le « tu » adressé directement à Aimé Césaire, et le « il » en direction du lecteur, Daniel Maximin, propose un dialogue. Un dialogue qui s’établit lorsque l’enfant Maximin découvre l’œuvre du « père » Césaire, qui évolue, lorsqu’adulte, il devient complice et héritier du « frère volcan ». C’est lui qui édita notamment chez Seuil Moi, Laminaire (1).
Mais bien avant cela, Daniel Maximun, comme tout lecteur de Césaire, Maximin a grandi avec Cahier d’un retour au pays natal. Cette œuvre magistrale où le Martiniquais affirme son antillanité, après l’avoir désespérée. « Alors seulement,écrit Maximin, j’ai accepté à la dernière page de ton Cahier de poser ma main petite dans ton poing énorme, debout et libre moi aussi à ton côté, mais à ma seule barre et à ma propre boussole, sans jamais me vouloir comptable de ton passé ou caché derrière ton avenir. Ma Soufrière vive et ta Pelée morte liées en fraternité âpre, mon volcan bien vivant apportant à ta montagne en cendres l’espérance d’un retour natal de son feu thésaurisé »
Du poète malmené par ses doutes, ses angoisses mortifères au dramaturge puis homme politique fier, assumant son être, et guidant d’espoir une foule de gamins en questionnement, Aimé Césaire est, chez Daniel Maximin, ce penseur des indépendances, au même titre que René Char, Michel Leiris, Franz Fanon, et bien sûr Léon Damas. Au-delà de la « négritude », mouvement littéraire et politique dont il est le père avec Léon Damas et Léopold Sédar Senghor, Césaire appartient à une génération nouvelle de penseurs. « Poètes et musiciens hors frontières, solidaires en archipel, colporteurs du Nous, ce Nous si rare dans le Cahier de Césaire, enfin surgi dans son final (…) que nous nous amusions à réciter par cœur en mode d’emploi pour contrer nos premières démissions d’espérance face aux murs de nos clôtures, nos solitudes et nos assignations ; aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force, et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite ».
Orphée noir
On entre alors dans la frénésie de l’époque, dans ce décor des indépendances africaines, des héros au présent que représentent pour une jeunesse en quête de liberté les Lumumba, et les Frantz Fanon. Des aspirations qu’accompagne par ses œuvres Aimé Césaire, de la poésie, au théâtre (Tragédie du roi Christophe) en passant par le surréalisme et son rapprochement avec André Breton, Jean-Paul Sartre. Celui-ci utilise pour la première fois le terme d’Orphée noir, en préface à la poésie de Sédar Senghor. Un terme que Daniel Maximin choisit de reprendre pour Césaire en expliquant : « Mais quand on sait de leur vie et de ce que j’ai pu voir aussi moi-même chez Césaire et Damas du compagnonnage de la mort à tant de moments phares de leur existence et dans leur œuvre, quand on se rappelle la confidence de Senghor disant qu’à chaque réveil il cherchait au matin une raison de ne pas vouloir mourir, je ne peux m’empêcher de les considérer tous les trois comme Orphée noir aux enfers ramené vivant au grand air de la création par l’amour sans pourquoi d’Eurydice attendant sur terre ».
L’amour. La femme. Daniel Maximin, en décortiquant l’œuvre théâtrale de Césaire, mais aussi ses conversations avec l’auteur et homme, devenu père, explore cet hommage et déclaration d’amour, magnifiquement illustrée par ce souvenir d’une phrase de Césaire : « Les femmes, elles sont plus soif, elles sont plus terre et eau, elles sont plus d’embrasement vrai, plus absolues, surtout plus absolues, femmes comme l’arbre, femmes comme le soleil ! »
Et de revenir longuement, pudiquement, tout au long de l’ouvrage Aimé Césaire, frère volcan, sur la place, trop souvent minimisée de Suzanne Césaire. Celle avec qui Aimé enfanta six enfants, et de qui il dira, dans la dernière conversation que Daniel Maximin eut avec lui avant sa mort en 2008 : « Suzanne et moi on se comprenait, tout ce que je peux te dire, c’est qu’on respirait ensemble. On respirait ensemble ».
Cette femme, dont Daniel Maximin publia à titre posthume les Écrits de dissidence (2) chez Seuil, pour contrecarrer cette « mise au secret de son cœur et de tant de poème : Suzanne Césaire, femme absolue que son divorce et sa mort en 1966 ont érigée en anonyme fantôme sans publication de son image ni de ses écrits, et avec laquelle, pourtant, il avait partagé, m’a-t-il confié, mais seulement à la fin de sa vie, vingt-cinq ans de vitale inspiration et de commune respiration. ».
C’est notamment avec Suzanne qu’Aimé Césaire fonda la revue Tropiques en 1941, pierre d’achoppement à l’émancipation culturelle, pendant cette période de colonisation et de guerre mondiale. Une nouvelle fois, l’œuvre de Césaire s’immisce dans la vie de Daniel Maximin. Celui-ci choisit en effet de faire sa thèse sur ces revues qui dépassèrent les frontières et participèrent au fait que « les émancipations politiques, dans ce qu’on appelait alors le tiers-monde noir, avaient partout été précédées par les affirmations d’abord culturelles des identités métisses et par une vision internationaliste de leur destin ».
« Poètes orphelins de filiation, inventant leurs ancêtres, improvisant des fraternités contre toute pensée du propre et du tiers exclu », Césaire, Senghor, Damas, ces « Orphées noirs » inculquent à leurs héritiers, comme Maximin « le salut du monde dépend de nous aussi ».
Et de rappeler alors longuement, humainement, l’aventure Présence Africaine, son inscription dans le paysage intellectuel français, son dynamisme. La maison d’édition d’Alioune Diop devint spontanément un centre névralgique de rencontres créatives. Une évidence alors, pour Daniel Maximin de se rapprocher lui-même de cette maison dont il devient directeur littéraire des éditions de 1980 à 1989.
Ultime dialogue
Quant à l’engagement politique d’Aimé Césaire, député et maire de Fort-de-France, Daniel Maximin l’évoque sans s’y attarder. Il mentionne « ses cinquante six ans de vie politique », notamment avec le Parti progressiste martiniquais davantage pour mettre en lumière l’activisme de sa poétique. Il souligne surtout que « seule la poésie en toi n’a pas renoncé jusqu’à la dernière feuille restée inachevée ».
La dernière feuille. Le dernier retour au pays natal en 1993 avec l’installation définitive en Martinique et cette tradition à laquelle on vogue tout le reste du livre et au-delà, cette promenade rituelle de la falaise, la Belle endormie, à l’arbre fromager en terminant par cet endroit où on aperçoit à la fois la mer Caraïbe et l’océan atlantique, où se dévoile pleinement cette « conscience d’archipel ».
La dernière feuille de Daniel Maximin retranscrit le texte prononcé le jour des obsèques d’Aimé Césaire, ce qu’il appelle alors « l’ultime dialogue ». Et qui termine par ces mots de Césaire :
ne dépare pas le pur visage de l’avenir
bâtisseur d’un insolite demain
Que ton fil ne se noue
que ta voix ne s’éraille
que ne se confinent tes voies
AVANCE
(3)
Aimé Césaire, frère volcan, « Cet intime dialogue de tous les instants » révèle toute la générosité et la poésie de l’œuvre de Daniel Maximin. Ce n’est pas une biographie de Césaire, bel et bien un dialogue. Il peut faire œuvre pour le lecteur, d’une introduction originale à la poésie de Césaire sous une plume poétique. Pudique, discret, tendre, cet écrit est pleinement tourné vers l’avenir. L’avenir d’une œuvre à lire, relire, pour être debout plein d’espérance et de lucidité. L’œuvre de Césaire.
Ton peuple en ce jour debout et libre et fier en ce simple petit grand soir pour embrasser son fils et chanter ton adieu : Césaire Aimé

1. Moi, laminaire, Seuil, Paris,  [fr.wikipedia.org]
2. Suzanne Césaire le grand camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945) Édition établie par Daniel Maximin. Éditions du Seuil Paris 2009
3.  [article 3418], Ferrements et autres poèmes, préface de Daniel Maximin, Paris, éditions du Seuil, collection Points, 2008 [1994]
///Article N° : 11582

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