« Un conteur n’a pas de limites ! »

Entretien de Marian Nur Goni avec Mathias Ndembet

Vitry sur Seine, juillet 2003
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Metteur en scène, comédien et conteur gabonais, nous l’avons rencontré à Gare au Théâtre en tant que comédien dans le spectacle arabo – africain Parlons en silence.
Dans cette rencontre, il nous livre sa passion antique pour le conte et son art.

Mathias, voudrais-tu nous introduire dans ton expérience théâtrale ?
Je suis conteur. J’ai une formation spécialisée dans l’art du comédien puisque j’ai suivi une formation d’art dramatique, mais en tant que comédien… je me sens limité !
Un conteur c’est l’équivalent d’un metteur en scène.
Pour développer ton côté  » conteur « , as-tu suivi une formation spécifique ?
Je me suis auto-formé. J’ai suivi un stage de conte en Belgique, mais ça ne m’a rien apporté par rapport à ce que j’avais déjà au fond de moi. En effet, ma véritable formation de conteur s’est faite en autodidacte : mon formateur n’était personne d’autre que ma mère, qui était une conteuse hors pair. Elle m’a bercé avec le conte, et plus tard quand j’ai été plus grand, elle m’a appris ce qu’était l’art du conte, l’art du conte à la traditionnelle, à la façon des conteurs d’autrefois, chez nous, dans nos villages. C’est là que j’ai trouvé un répertoire, que j’ai appris à chanter, c’est aussi le conte qui m’a appris à écrire et à jouer ! Donc la formation de comédien que j’ai reçu à l’école d’art m’a soudain paru comme une petite chose par rapport à l’immensité des connaissances liées au conte.
Est-ce que tu avais conscience de la richesse de l’art du conteur lorsque tu étais petit et que tu t’en imprégnais ?
Pas du tout ! … Mais qu’est-ce qui m’a amené au théâtre ? Le conte ! Depuis toujours, j’adorais voir les gens qui contaient et c’est ça qui m’a donné envie d’être moi-même acteur dans les spectacles.
Tout a commencé quand j’ai fini ma formation, en 1993, à la section arts dramatiques de l’Ecole Nationale d’Art et Manufacture du Gabon, à Libreville, par la suite j’ai senti comme un vide, un manque : jouer un rôle c’est comme être dans un orchestre de musique où chacun a une partition et là on a notre partition de parole, on a son rôle et son rôle est limité. Un conteur n’a pas de limites ! Ça englobe divers domaines : une certaine sagesse, la musique, le chant, mais aussi l’art du comédien. Un conte peut durer deux minutes comme toute une journée ou des jours et des jours : tout dépend de sa force ! Dans un conte il y a une morale, mais une morale qui en cache d’autres, donc quand on croit que l’histoire est finie, il y a toujours une suite à l’histoire qui vient de se terminer.
Lors que tu te trouves devant un public, est-ce que tu as déjà une idée précise et nette de la façon de débuter, de suivre le fil de ton histoire ? Ou bien ça se module par rapport à l’ambiance qui règne dans la salle, aux réactions du public ?… Parfois, on a vraiment l’impression que tout se fait magiquement sur l’instant …
Là, tu me poses une question qui me fait penser à la différence entre le conteur traditionnel et le conteur contemporain : le conteur traditionnel n’avait pas de frontières, il avait la trame de son histoire et il ne savait pas exactement comment la commencer : c’était au feeling, par rapport aux gens qui étaient là, comment allait-il pouvoir les emballer ? Ça se décidait en une seconde !
Mais le conteur aujourd’hui, lui, le conteur contemporain, c’est un artiste : il y a toute une machine qui se met en place qui rentre dans le domaine de l’art, donc quelque chose d’assez recherché, d’assez fouillé, qui a une base, des données plus ou moins scientifiques, mais toujours il a une large place à l’improvisation, c’est ça qui fait sa puissance. S’il n’improvise pas, il ne peut pas être conteur. Moi qui suis un conteur d’aujourd’hui, j’écris les contes, je les dis tel que je les ai crées, tel que je les ai pensé.
Donc tu puises dans un répertoire traditionnel dans lequel tu as baigné tout petit, tout en englobant les « urgences » d’aujourd’hui ?
Le conte d’aujourd’hui, ce n’est plus le conte de chaque région particulière : il devient universel.
Autrefois, le conteur racontait une histoire liée à son propre clan, à ses origines, à sa sphère culturelle. Mais le conteur aujourd’hui doit faire vivre ses racines (parce que j’estime que même si c’est une culture qui vient du fond de la brousse, c’est une culture qui appartient non seulement aux gens qui y habitent mais aussi à l’humanité entière), cette culture doit s’exporter et toucher tout le monde. Tous les hommes ont les mêmes préoccupations, ils sont tous en quête de bonheur, partout il y a des souffrances… justement ces données culturelles peuvent apporter un repère, apporter une harmonie à la conscience, une assistance à l’homme. C’est dans cet esprit là, que le conteur contemporain africain que je suis travaille.
Comment se fait, chez toi, le passage de l’horizon large du conteur à la sphère du comédien que tu appelais tout à l’heure « restreinte »? De plus, le conteur travaille en « solitaire » à la préparation de son spectacle tandis que le comédien vit et travaille dans une compagnie, il vit un moment d’échange et partage enrichissant…
Oui, c’est pour ça que je ne refuse pas les expériences : par exemple, j’ai participé au spectacle Parlons en silence, parce que c’était une expérience à vivre et je suis humble. Un artiste doit être humble. J’ai crée ma compagnie, et c’est dans le cadre de mon travail de conteur que le metteur en scène de la compagnie de théâtre El Hamra, Ezzedine Gannoun, m’a connu, c’était à l’occasion de la dixième édition du festival Retic(1) du Cameroun où il était invité et parrain de la manifestation…
J’ai crée un spectacle qui s’appelle La Parole, ce spectacle a donné naissance à la compagnie homonyme La Parole qui travaille essentiellement sur le conte.
Dans ce spectacle, la parole est présentée sous différents aspects à travers des petites histoires bien cocasses, drôles et tendres : la parole verbale aussi bien dangereuse que bénéfique, la parole qui entraîne à avoir la tête tranchée, la parole maldisante qui empoisonne la vie, la parole de sagesse qui vous sort d’une situation délicate, la parole qui entraîne action et réaction, la parole qui éclaire l’enfant sur la vérité des sentiments amicaux, la parole muselée…
La parole, pour moi, c’est sacré ! Ce n’est pas une chose qui doit être pris à la légère, il faut se rappeler qu’avant la création de toute chose il y a eu d’abord la Parole.
C’est avec ce spectacle que je participerai au prochain Masa(2).
La compagnie est née pour essayer de défendre l’art du conte puisque aujourd’hui,  » on connaît la danse « ,  » on connaît le théâtre « , mais on ne connaît pas le conte ! Dans la compagnie, nous sommes trois : on fait la recherche pour la création des spectacles, on fait des interventions en milieu scolaire et dans les quartiers, on amène les élèves à écrire des contes, ensuite on leur apprend à les conter. En Afrique, aujourd’hui, le conte est aussi en train de se perdre, même si on a la tendance à croire qu’il est très vivant. Autrefois le conte était le moyen avec lequel on éduquait nos enfants, c’était là notre école. En écoutant le conteur, les enfants avaient la leçon de la journée : le conte nous permettait d’être nous-mêmes, de rester nous mêmes dans nos cultures, d’apprendre à vivre et à se comporter en société, de découvrir certaines choses, d’avancer, de se réaliser en tant que hommes et femmes dans le milieu social ; les enfants d’aujourd’hui vont à l’école comme ici, et ils ne sont plus habitués à cet aspect culturel : tout est calqué sur le modèle occidental.
Le conte n’est pas rejeté tout de même ?!
Non ! Il n’est pas rejeté, il est négligé ! Les enfants d’aujourd’hui sont obnubilés par la télévision.
Quelle est alors leur réaction par rapport à cette « chose » qui leur appartient et en même temps ne leur appartient plus ?
Moi, par exemple, je suis très félicité à Libreville, j’enseigne et je fais des spectacles.
Pour revenir au spectacle Parlons en silence, présenté ici, à Gare au Théâtre…
Comme le spectacle où je joue tout seul (et qui dure une heure quinze) a été vu et apprécié par le metteur en scène, en avril il m’a envoyé un message comme quoi il m’invitait à rejoindre sa compagnie et je me suis lancé dans l’aventure !
Dans mes prévisions, je n’avais jamais imaginé que j’aurais travaillé avec un Palestinien, ou un Egyptien, dans ma tête je savais que j’aurais peut-être travaillé avec un Français, avec un Belge, même un Allemand, pourquoi pas un Russe … !
Et pour les autres comédiens, c’était pareil ? Même réaction de  » surprise  » ?
Oui, pour les Africains, ce fut comme pour moi !
Et alors, comment ça s’est passé concrètement ?
Ça a été une expérience enrichissante, et agréable. Je suis arrivé à Tunis pour suivre un stage du troisième degré qui devait aboutir à la création d’un spectacle, j’ai pris le train en marche car les autres comédiens avaient déjà fait deux ans ensemble de stage de formation. Je débarque donc le 26 mai à Tunis, dans le centre El Hamra(3) : on y a travaillé intensément trois semaines et puis, pendant une semaine, à Vitry, pour occuper les espaces. L’idée de travailler à partir d’un crash d’avion est venue lors d’une improvisation : à un moment donné, un comédien est monté sur un balcon et il s’est jeté en criant, c’est de là que l’idée du crash est née, ça a donné la matière du départ. Petit à petit, lors du travail collectif, il y a eu des images, des moments forts (comme les appelle le metteur en scène) qui se sont présentés et ils ont été retenus pour développer le spectacle. Chacun proposait des idées à partir des improvisations, puis le metteur en scène procédait, par réflexion et à travers ce qu’il voyait se faire sur scène, à l’écriture du texte.
Ça a été un travail de synthèse, de création après la formation.
Et comment l’idée du crash qui est le point de départ du spectacle et le thème de la mort qui en dérive ont été choisis pour la création de ce spectacle ? Ce sont des sujets assez graves…
La mort, c’est un thème qui touche tout le monde : devant la mort, comment chacun réagit ? Qu’est-ce qu’il éprouve ? Quelles sont ses peurs, ses réactions ?
Dans la pièce, entre autres, tu racontes une histoire liée à la mort, comment a-t- elle été intégrée ? Faisait-elle déjà partie de ton répertoire ?
Non, dans mon répertoire je n’avais pas des contes sur la mort, donc j’en ai écrit un pour le spectacle.
Et la fin de ce spectacle ? De quelle manière l’envisages-tu ? Comment est-ce que tu l’as pensée ?
On ne sait pas, ce spectacle n’a pas de fin…
Ils vont s’en sortir puisque ce n’est pas un hasard s’ils ont survécu.
C’est dur parce que ils ne se font pas confiance les uns les autres, ils ont soif, ils sont confrontés aux problèmes de la survie, mais ils ne peuvent pas se porter de l’aide, il y a de la suspicion dans l’air, chacun essaie de tirer la couverture de son côté. Chacun a une seule ambition : c’est de s’en sortir. Et comme on parle de seuls survivant du crash, je crois que chacun arrive à survivre.
Dans le spectacle, la langue de l’autre est conservée dans sa spécificité : bien qu’une bonne partie du spectacle se joue en arabe, aucune traduction n’est proposée. Alors on ne comprend pas forcement le sens précis de certains monologues, mais on comprend bien que c’est le désespoir de l’homme qu’ils expriment.
C’est voulu : on pourrait penser que garder des monologues en arabe casse la compréhension, mais non ! C’est un spectacle qui va au-delà des mots, on parle arabe mais tout le monde comprends de quoi ça parle. Où sommes-nous ? Tout le monde cherche à le savoir.
Le spectateur veut coller au mot près, il veut savoir ce que ce mot-là signifie, or le spectacle, en lui-même on le comprend. On ressent l’émotion qui est au cœur de cette expérience, de cette situation, au-delà des origines et des langues particulières.
De plus, maintenir des monologues en arabe amène une beauté dans la rythmique de la parole, c’est aussi un choix esthétique.

1. Rencontres théâtrales internationales du Cameroun.
2. Marché des Arts du Spectacle Africain. Le prochain MASA se déroulera à Abidjan, en Côte d’Ivoire, du 30 août au 6 septembre 2003. (Site : http://masa.francophonie.org)

3. Centre arabo-africain de formation et recherche théâtrale installé depuis 2000 à Tunis. ///Article N° : 3029

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