Un jour, un film

De Boudjema Karèche

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En décembre dernier, j’apprenais que l’ancien directeur de la cinémathèque d’Alger avait publié un recueil d’anciens articles rédigés pour les quotidiens algérois  » Le Matin  » et  » Liberté « .  » Un jour, un film  » est un livre sur la passion. Le cinéma y est certes omniprésent, mais Boudjema Karèche s’attache ou s’attarde principalement sur des visages, situés pour la plupart dans l’ombre afin de mieux les remercier. Son livre est un compliment de 300 pages sur une Algérie qui n’en finit pas de  » créer de belles choses pour que ses enfants ne deviennent pas des terroristes « .
 » J’ai décidé un jour de reprendre certains de mes articles dans l’idée d’en faire un livre. Pas vraiment un roman, même si un jour j’aspire à concrétiser ce projet passionnel, mais plutôt un recueil de mes états d’âme depuis le début de la guerre civile. Beaucoup de choses me sont arrivées et j’ai dû, tant bien que mal, gérer quelques situations assez complexes. Je ne suis plus le directeur de la Cinémathèque, d’ailleurs je ne l’ai jamais été officiellement, mais je continue inlassablement de découvrir des films, de nouvelles figures (surtout chez les jeunes), de lire énormément, d’écrire régulièrement, de vivre…de me mêler de ce qui me regarde. Et puis, un jour, j’arrêterai tout cela et je mourrai !  »
Ces quelques phrases, les dernières, sont extraites d’un entretien que Boudjema Karèche m’accordait il y a quelques semaines pour la publication uniquement algérienne de ce livre paru aux éditions Jazz (Alger). Avec ses soixante balais, son mètre quatre-vingt, son allure de marin sorti tout droit d’un roman de Genet, son écharpe blanche lui serrant le cou et son sens de l’observation (il ne regarde pas les gens, il les découpe au scalpel), Karèche est  » une sorte de légende vivante qui a fait de la Cinémathèque la plaque tournante de la cinéphilie algérienne  » pour citer Charles Tesson.
Tout a commencé durant l’été 1969 avec le festival panafricain. Karèche est encore un jeune étudiant en droit qui déambule dans les ruelles algéroises où l’Afrique avait posé ses marques. Progressivement, il suit les projections de cinéma organisées par la Cinémathèque avec une passion qui jusqu’à aujourd’hui ne s’est pas tarie. Il découvrira les films égyptiens, d’Afrique noire, les films russes et surtout la Nouvelle Vague avec celui qu’il considère comme étant le Cinéaste, Jean-Luc Godard. Puis tout va très vite  » J’ai fait connaissance avec l’ancien directeur de la Cinémathèque, Ahmed Hocine. Le plus algérois des Algérois. Il m’aime bien, me trouve intéressant et finit par me proposer un poste d’animateur pour une période de trois mois. J’accepte. Je devais faire la programmation (à l’époque, nous avions beaucoup de distributeurs), organiser des conférences, faire vivre cet endroit. Il faut que tu saches que j’avais terminé mes études et que je comptais travailler aux Affaires étrangères. Comme tu peux le constater, je n’aspirais pas à devenir ce que je suis actuellement. Les trois mois se sont terminés, Hocine insiste pour que je travaille avec lui en tant que conseiller culturel. Et c’est ainsi que pendant huit ans, je suis resté dans le domaine du cinéma. De 1970 à 1978, je créais des salles de cinéma, animais des débats, etc. « 
Durant cette période bénie, la Cinémathèque connaîtra une fréquentation (public, cinéphile, cinéastes, critiques…) aussi riche que celle du Palais de Chaillot. Boudjema va s’imposer grâce à ses nombreuses actions qui seront les fondements de base : débats nombreux, archivage de tous les films algériens, communication importante avec les critiques et cinéastes du monde entier (ce qui lui permettra de posséder des milliers de films rares pour l’époque) et création de salles dans tout le pays afin de rendre ses lettres de noblesse au cinéma populaire. «  Et puis arrive le jour où Hocine me donne les clés de la Cinémathèque, en 1979  »
Beaucoup de choses ont changé depuis cet âge d’or, depuis la période Chadli (président algérien de 1979 à 1992), depuis la Palme d’Or pour Chroniques des années de braise (Mohamed Lakhdar-Hamina, 1976). Boudj y pense souvent mais il en parle peu sauf durant les entretiens. C’est pour mieux valoriser le cinéma algérien, pour se redonner un peu d’espoir, un peu de dignité (ou de dignisme comme dirait l’humoriste Fellag).
Et puis un jour, Karèche décide de se lancer dans une féroce bataille qui l’a vu s’opposer à toutes formes d’obscurantisme, surtout lorsque le parti du Front Islamiste du Salut (FIS) remporte les élections cantonales d’après 1988. Karèche, entouré de quelques amis et acteurs du paysage culturel algérien, doit se battre contre un nouvel ordre qui n’aspirait qu’à une seule chose : créer de l’ignorance pour mieux façonner des têtes vides et serviables. Et ce qui devait arriver, arriva : la guerre civile  » Il faut avoir vécu ce genre de situations. Je continuerai à témoigner même s’il est important de passer à autre chose. Toutefois, il ne faut pas faire abstraction de cette période, surtout ne pas se réconcilier avec la barbarie, si tu vois ce que je veux dire. Durant très longtemps, on a essayé de comprendre les raisons du problème dans le cinéma algérien…déjà il faudrait m’expliquer pourquoi les transports en commun ne sont pas opérationnels !  » Une dizaine d’années plus tard, Karèche continue infatigablement de patienter.
Dans Un jour, Un livre, l’enfant terrible de Ben Aknoun nous démontre, sans aucune démagogie, que le cinéma fut et restera  » son école du soir  » pour paraphraser Sembène Ousmane, doyen des cinéastes africains. Divisé en plusieurs chapitres, Boudj narre les pérégrinations de figures plus ou moins célèbres qu’il eut la chance de croiser sur sa route.  » Je vais te raconter une histoire que d’ailleurs je ne tarderai pas à retranscrire. Un jour, un jeune homme est venu exprès de Tbessa (Ouest algérien) pour me rencontrer. Il ambitionnait de rénover une salle de cinéma mais ne savait pas trop comment s’y prendre. J’étais passé le voir dans un premier temps pour m’assurer que la salle en question méritait que l’on se déplace, que l’on y fasse quelque chose. Lorsque je suis arrivé, j’ai eu peur ! Il faut savoir que la ville de Tbessa fut autrefois un ancien réseau terroriste. En entrant dans la salle, je me suis mis à trembler. Je frissonnais de partout. Je portais mon écharpe et un solide manteau mais cela ne m’empêchait pas de geler. Tout de suite, le jeune homme me donna raison : la salle était fermée depuis une dizaine d’année, depuis que la crise avait commencé ! Le froid était synonyme de vide culturel !  »
Karèche rédige une suite d’historiettes dont les protagonistes, si joliment décrits, sont hostiles à une certaine tradition de la médiocrité. La construction du livre épouse subtilement les règles de la comédie italienne, genre cinématographique favori des Algériens. On peut citer pêle-mêle un haut fonctionnaire nommé Ali Zamoum dont  » Il fallait avoir fait les courses avec lui et le voir insister avec force sur l’achat du pain en premier car pour lui, tout le reste n’est rien  » ; une actrice de premier plan dans la création artistique, Habiba Djahnine, qu’il aime à comparer à Anna Karina dans Une femme est une femme ; à cette extravagante projectionniste de cinéma, Samia Keddoun, qui dissimula son illettrisme pour obtenir le job ; à la comédienne Fetouma Ousliha qui, à chaque passage à la Cinémathèque, lui demande de l’aider pour rédiger une lettre administrative en vue d’obtenir une bonne retraite ( » elle a bien peur, notre amie, de terminer avec une pension égale à celle de Rouiched qui est parti avec 8000 dinars « ).
Dans un de ses derniers textes, Place des Martyrs – Rue Larbi Ben M’Hidi,  le chansonnier Karèche transforme Alger en un véritable décor de cinéma. En quelques lignes, le gamin des salles obscures s’amuse à décrire le quotidien de la ville blanche. Emu par ces voix, ces gestes et cette odeur, Karèche laisse tomber le masque pour devenir finalement un poète :  » C’est par la lecture que nous apprenons et, à la limite, pour apprendre à regarder, il faut apprendre à lire, et même plus à parler !  »
Tout au long de sa carrière, Karèche a subi d’innombrables humiliations (dont la dernière en date reste son éviction du poste de Directeur de la Cinémathèque d’Alger manu militari), a vu son pays s’engouffrer dans une guerre civile et a du lutter sans cesse pour déjouer une censure bête et malheureusement omniprésente. Mais point de défaitisme ! Boudjema Karèche,  » Boudj  » pour les intimes, n’a jamais été timide. Le nombre d’émissions de radio et de télévision qu’il anima, Karèche ne les compte plus, même si depuis quelques années on l’a un peu oublié. D’ailleurs, il le sait fort bien, mais cela ne l’empêchera pas de s’exprimer sur la place – pitoyable – du cinéma dans la culture algérienne.

///Article N° : 4358

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