Vibrancy Of Silence expliqué par Marthe Djilo Kamga

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La réalisatrice du film Vibrancy of Silence : À Discussion With My Sisters s’explique sur son travail consacré aux créatrices africaines, artistes et activistes culturelles, sur le blog du Centre pour l’étude et la recherche des femmes africaines dans le cinéma. Extrait. Ce texte a précédemment été publié dans la revue Harlem Renaissances, la modernité du New Negro.

Il me vient avant tout l’envie de donner quelques intentions qui me motivent à traiter des sujets en lien avec le genre féminin, les femmes africaines en particulier, quel que soit leur pays de résidence. La première raison, c’est celle d’être une femme africaine en dialogue avec d’autres femmes africaines. Nous savons par expérience ce qu’est la déconsidération, l’humiliation, le silence imposé, l’oubli. Nous savons aussi ce que signifie la multiplicité des vulnérabilités : être femme, venir ou vivre dans des pays pauvres, dans des sociétés où l’égalité des droits (à la santé, à la scolarité, à la parole) n’est que théorique et où notre sexualité ne peut s’exprimer qu’en fonction de celle des hommes.

Une autre raison est l’incompréhension. Pourquoi les femmes africaines, les femmes noires se voient exclues de la catégorie « femmes » ? En tout cas c’est mon sentiment. D’entendre constamment des maximes du genre : « La femme est la bête de somme de l’Afrique. », « des hercules aux pieds nus », « Femme, richesse de l’homme », « Les femmes africaines n’ont pas de droits, elles sont les objets des hommes dans les mariages polygamiques » etc. Ou quelques fois comme des mamas benz ou réduites à des statistiques de santé de la reproduction…

Zolan N’gono et Frieda Ekotto © Marthe Djilo Kamga

On parle très peu des reines en Afrique. Par exemple Nazinga chez les Bakongo, fondatrice des Églises Kibanguistes, en résistance à l’évangélisation. Ou encore la dernière reine de Madagascar, Ranavalona III, qui refusa le protectorat français ou encore Yaa Asantawa, reine-mère Ejisu, cheffe de l’empire Ashanti, figure de résistance. On pourrait aussi mentionner les femmes Kikuyu au Kenya ou les femmes Bamilékés au maquis pendant les luttes d’indépendances au Cameroun, les femmes Mozambicaines, pour ne citer que celles-là ? Toutes ces figures de résistance, ces forces positives, ces sources et figures d’identification nous sont niées, au profit d’une soi-disante sororité universelle, d’un universel blanc.

Une troisième raison est la volonté de comprendre. Comprendre pourquoi nous en sommes arrivées, nous femmes africaines à intérioriser et perpétuer cet universel blanc au-delà de nos propres vécus, de nos propres intérêts, d’êtres humaines. Je comprends pourquoi on fuit ou on quitte un pays pour entrevoir un avenir meilleur sous d’autres cieux, cieux qui nous sont présentés comme étant la référence de la « réussite », de la « civilisation » humaine. Je comprends dès lors le refoulement (inconscient et conscient), l’inhibition, le blocage et l’autocensure et l’obligation de vivre totalement ou en partie « dissimulée » pour préserver cette opportunité de vivre une vie qui nous est présentée comme « plus digne ». Je comprends celles qui risquent leur vie au quotidien pour parvenir à l’illusion d’un horizon luxuriant.

Enfin, c’est la lassitude qui est aussi la base de la démarche présentée dans ce travail documentaire. Je suis fatiguée de toutes ces nouvelles étiquettes qui fleurissent pour catégoriser afin de mieux circonscrire et dominer. Afrofeministes, afrocentrisme, afrosceptiques, etc. Pour ma part, je le vis comme une nouvelle forme de négation de mon humanité et de ce que je pourrai apporter dans cette Poétique de la Relation comme dit Édouard Glissant, afin que celle-ci se fasse. Je suis lasse de me voir instrumentalisée par les un-e-s et les autres.

J’ai grandi dans un monde purement féminin. Non pas que les hommes n’existaient pas. Dans la pratique, j’observais qu’ils donnaient leur nom aux enfants pour une reconnaissance civile. Mais, au fond, les enfants étaient rattachés à leur mère par une appartenance matrilinéaire. Ici l’enfant est rattaché-e à une famille par sa mère, même s’il/elle porte le nom de son père. L’oncle maternel est vu comme le père. Il y a aussi une dissonance qui se forge dans mon esprit et qui me pousse aujourd’hui à essayer de produire un discours sur ce que je peux, moi, comprendre ce qu’est être femme et par voie de conséquence une féministe et de surcroît une féministe africaine. Je suis et demeurerai africaine, avec diverses influences, certes, mais profondément africaine. Être femme est-ce avoir des attributs féminins tels que décrit la biologie ? C’est être de sexe féminin, être une femelle avec des rôles précis, supposés, assignés au genre féminin ?

En arrivant en Occident, je me suis dit que je pouvais continuer à vivre avec les femmes blanches de la même manière qu’avec mes sœurs, mes mères. J’étais excitée de les découvrir, de faire comme elles. J’ai même rencontré Simone, enfin, ses textes avaient une résonance dans ce que je pouvais vivre et penser sans pouvoir nommer. Elle a dit par exemple que :

« Comment la femme fait-elle l’apprentissage de sa condition, comment l’éprouve-t-elle, dans quel univers se trouve-t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je rechercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d’un lourd passé s’efforcent de forger un avenir nouveau. Quand j’emploie les mots « femme » ou « féminin » je ne me réfère évidemment à aucun archétype, à aucune immuable essence ; après la plupart de mes affirmations, il faut sous-entendre ‘dans l’état actuel de l’éducation et des mœurs’. Il ne s’agit pas ici d’énoncer des vérités éternelles mais de décrire le fonds commun sur lequel s’enlève toute existence féminine singulière… On ne naît pas femme on le devient. »

Simone de Beauvoir

Elle me parlait Simone, comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Mais j’ai été très vite rattrapée par une réalité dont je n’avais pas encore vraiment conscience, mais au fond qui est restée muette pendant bien longtemps. Je ne serai jamais une Occidentale mais bien une Africaine, avec une africanité transformée, « africaine de la diaspora » dit-on. Je vis en Occident depuis que je suis jeune adulte. Ma rencontre physique avec l’Occident a été un choc à plus d’un titre. Elle m’a propulsée dans une perception encore plus apocalyptique de ce que je considérais jusqu’alors comme être femme de manière générale, et en particulier, mon corps en a pris pour son grade. Mon corps a donc entamé son « contorsionnement » entre corps social, le corps mental, corps physique, corps historique et corps géographique.

Frieda Ekotto ©Marthe Djilo Kamga

J’ai appris à mes dépens que « le corps noir » et celui des femmes noires en particulier, occupent la marge des marges de la société occidentale. Je me suis confrontée à des corps souvent représentés comme désincarnés, désarticulés, inanimés. Ou associés à la férocité des animaux sauvages (ces panthères, tigresses ou autres gazelles auxquelles nous, femmes noires, sommes comparées), ou encore renvoyé à la dimension émotionnelle et charnelle de sa personne (elle a le rythme dans la peau) donnant ainsi lieu à une perception et des imaginaires d’objectivation, d’exotisation, de soumission et de désir où s’articulent de nombreux fantasmes.

« Je suis de plus en plus convaincue que ce qui est essentiel pour moi doit être mis en mots, énoncé et partagé, et ce même au risque que ce soit éreinté par la critique et incompris. Parce que parler m’est bénéfique d’abord et avant tout. […] Et quand les paroles des femmes crient pour être entendues, nous devons, chacune, prendre la responsabilité de chercher ces paroles, de les lire, de les partager et d’en saisir la pertinence pour nos vies…Mes silences ne m’avaient pas protégée. Votre silence ne vous protégera pas non plus. »

Audre Lorde

Incarnée, marquée par ces héritages coloniaux et culturels, vivre dans un pays occidental devient un réel jeu de funambule pour trouver les leviers qui permettent une construction identitaire fondée sur des équilibres certes dynamiques, mais stables et épanouissants. Je ne savais pas en quittant mon pays natal que j’avais des fondements. Je l’ai appris à mes dépens, après être restée longtemps silencieuse, dans l’impossibilité de dire la douleur que cet exil m’imposait. Depuis lors, je suis en quête permanente. Vibrancy Of Silence est pour moi une manière de rompre le silence, de confronter nos expertises, de nous enrichir de nos savoirs et d’expérimenter comment nous pouvons les transmettre aux générations futures.

Ce documentaire Vibrancy of Silence : A Discussion With My Sisters  est pour moi, l’expression de cette volonté de me redéfinir en tant que femme africaine au travers d’autres femmes africaines. Ce qui est commun à toutes nos histoires, c’est d’avoir refusé de subir cette imposition de normes. Nous avons choisi de nous dévoiler et d’offrir la possibilité à d’autres de se rendre compte de leur profonde capacité à créer du sens, des savoirs. Souvent représentés de manière très stéréotypées, les corps des femmes noires sont porteurs d’un leg historique, culturel. Ils conservent la marque du temps et des évènements qui se succèdent. C’est aussi pourquoi j’ai choisi comme affiche du documentaire cette belle peinture de Papy Ekenge (peintre congolais qui travaille sur l’histoire des scarifications) pour montrer cette écriture silencieuse que porte le corps de certaines femmes, dans des cultures et traditions africaines pourtant toujours qualifiées d’orales. Mais qu’est-ce que l’oralité ?

Pour moi, Vibrancy of Silence est une étape dans ce long processus de réflexion sur ma propre condition, dans cette quête identitaire qui est la mienne. Cette démarche rencontre celle de Frieda Ekotto dans son besoin d’interroger la bibliothèque coloniale, de créer de nouvelles archives, à travers de nouvelles narrations faites par et pour les femmes africaines. Ainsi donc, nous cheminons ensemble dans ce processus d’imprégnation historique. « There is no greater agony than bearing an untold story inside of you. » Maya Angelou

Marthe Djilo Kamga


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