La Vie de château, de Cédric Ido et Modi Barry

La beauté d'un milieu

Comédie du Français russo-guinéen Modi Barry et du Franco-Burkinabé Cédric Ido, La Vie de château plonge dans le quartier du Château d’eau, enclave cosmopolite à Paris. Il en saisit l’esprit, la gestuelle et surtout la parole, mais pas n’importe laquelle. En sortie dans les salles françaises le 9 août 2017.

Générique : la voix de Joséphine Baker s’élève, qui chantait « Paris, Paris, Paris, c’est sur la terre un coin de paradis ». Les images de l’inoubliable Touki bouki de Djibril Diop Mambety (1972) nous reviennent en tête, qui reprenait ce bout de chanson en leitmotiv, expression du rêve d’ailleurs d’Anta et Mory, ce jeune couple qui rêvait d’aller en France. Si Mory finira par rester à Dakar, Anta monte dans le bateau pour aller vivre… la vie de château.

Cette référence n’est pas neutre : Que reste-t-il de ce mythe ? Qu’en dit la descendance de cette génération qui a fait le voyage ? Une amertume s’installe dès le départ : un vieux barbier kurde chante en rasant Charles une litanie sur l’exil. Charles est bercé mais ne perçoit pas le fond de cette mélancolie. Il n’a qu’une idée en tête : acheter à bon compte le salon du barbier pour s’installer et ne plus être seulement un rabatteur pour les autres. Les rabatteurs, c’est une bande d’Africains qui arpente les trottoirs du quartier Château d’eau à Paris pour conduire les femmes qui passent vers les salons de la place ou des femmes coiffent et manucurent. Charles, en somme, voudrait enfin réussir sa vie.

Château d’eau, c’est un quartier où un étranger s’exclamerait : « mais c’est l’Afrique ici ! ». Un quartier vivant où les Africains se sont établis, au même titre que des Chinois, des Hindous ou des Italiens. Le film s’attache à quelques personnages pour dresser peu à peu, façon bande dessinée, une chronique de leurs relations : amitiés, amours, collaborations, économie, concurrences, hiérarchies. Opiniâtre continuité de l’Histoire, celui qui pourrait investir est un Blanc. Charles, qui rêve de changer de vie, essaye de le convaincre de s’associer pour acheter le salon du barbier kurde, mais rien ne se passe comme il l’aurait voulu…

Charles (Jacky Ido, le frère de Cédric), « le Prince », c’est le sapeur des trottoirs. (1) Que des belles fringues, que de la frime. Et du savoir-faire. C’est sa façon de s’affirmer, mais au fond, ce n’est rien d’autre que de la désillusion… Un jeune rival, Bébé (Eric Abrogoua), menace sa position. Quant à son investisseur, il ne se préoccupe que de la fidélité de sa petite amie, la belle Sonia (Tatiana Rojo). On suit Charles de bout en bout, dans un film très parlé, où la parole finit par prendre le dessus sur l’action. Certes, la qualité de l’image et du cadre, au service d’une véritable panoplie d’acteurs, ainsi qu’une musique bien sentie (du jazz d’ambiance urbaine au coupé-décalé qui domine dans les salons de coiffure) sert cette recomposition vaudevillesque de la vitalité du quartier. Mais la domination de la parole met cette poésie en danger. Pourtant, c’est paradoxalement cette rupture qui étonne et intéresse, alors qu’on attendrait que la comédie s’impose dans une véritable intrigue – non pas forcément un polar avec des poursuites mais quelque chose qui nous aurait emmenés, comme le remarquable court métrage de Cédric Ido, Twaaga, dans un univers plus décalé, moins descriptif ou carrément comique. La Vie de château ne se revendique pas réaliste mais il n’échappe pas à la description finalement assez sérieuse d’un milieu. Sans doute justement parce que la parole en est la trame.

Cette parole n’est pas la tchatche, elle n’est pas en l’air, elle est différente du jargon des banlieues, ce flux interrompu de mots déformés, de langage désincarné, une impasse, expression d’une exclusion sociale. Le Château d’eau, lui, vibre d’une parole d’appropriation et d’affirmation, qui se cherche dans l’humour et la parodie. Avec ces dialogues épicés, une complicité s’installe entre les protagonistes, signe de la cohésion d’une communauté qui définit sa place. Ainsi, cette génération de la diaspora en quête d’avenir s’est-elle construite un cadre de vie où l’on combat la difficulté en serrant les coudes – certes sans complaisance et sans illusion, vu le contexte social de la débrouille généralisée.

Des rabatteurs nous ne saurons pas grand-chose, ni même de personnages qui ne sont jamais filmés dans leur intimité ni même dans leurs logements. Là n’est pas le propos, mais bien plutôt les méandres et nuances de l’oralité. Dans cette tradition, la frontière entre vérité et plaisanterie reste volontairement floue car c’est à l’interlocuteur de décoder lui-même. Mais l’importance des proverbes, l’écoute des anciens et le recul de la palabre en structurent les messages.

Il s’agit de restaurer et revendiquer sa dignité par une manière d’être qui passe par une certaine ostentation avec des signes culturels identifiables, alliant références, gestuelle, couleurs, hyperbole. Et d’affirmer à voix haute et en couleurs le désir de trouver sa place et la reconnaissance de son appartenance à la société française. C’est ce qui permet au film de rendre à ce quartier souvent décrié le capital de sympathie qu’il mérite, alors que s’efface la frontière qui séparerait la différence entre le privé et la politique. La Vie de Château est ainsi une joyeuse plongée au sein d’une communauté que le film respecte et dont il tente avec finesse de révéler à tous les beautés.

  1. La SAPE (société des ambianceurs et des personnes élégantes) est apparue au Congo dans les années 60. C’était une façon d’imiter le colonisateur en s’accaparant son style vestimentaire et ses manières, une forme de résistance donc pour revendiquer sa propre dignité.
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